Lune sanglante, James Ellroy

Ce livre m’a été offert par un collègue via un échange de cadeaux de Noël au bureau. Qu’il en soit remercié ! D’abord parce que j’avais James Ellroy sur ma liste des auteurs à découvrir et en plus parce que Lune sanglante est un très bon roman.

Lune sanglante James Ellroy

Lloyd Hopkins est un sergent au sein du LAPD, la police de Los Angeles. Il enquête sur le meurtre particulièrement violent d’une jeune femme. Suivant son intuition, Hopkins pense avoir découvert un tueur en série en activité depuis au moins 15 ans. Il se met sur sa piste contre l’avis de son supérieur hiérarchique.

Lune sanglante est un roman noir. Ce polar est déroulé de manière particulière. En effet la partie enquête à proprement parler du roman arrive tardivement dans le récit. Au départ, Lune sanglante prend des allures de chroniques du Los Angeles du début des années 80. On suit des personnages sans vraiment savoir au départ qui ils sont. Et contrairement à ce qu’on peut lire dans un polar de facture classique, le gentil policier qui enquête n’est pas tout blanc. En effet, il connaît son lot de troubles et il a une part d’ombre importante. Il a de nombreuses aventures extra-conjugales et il possède un sens de la justice particulier.

La lecture de Lune sanglante est haletante, je suis resté accroché sérieusement lors de ma lecture. Il faut avoir le cœur bien accroché dès le début tant le roman est violent et riches en tensions. Le récit alterne régulièrement le point de vue de l’enquêteur et celui du tueur, donnant ainsi l’envie de poursuivre la lecture. J’ai toutefois trouvé le final un peu décevant avec une confrontation un peu trop rapide entre le tueur et le policier. Qui plus est, la situation finale n’est pas véritablement claire. Le roman reste très bon et il me tarde de lire d’autres romans de James Ellroy, d’autant que Lloyd Hopkins est le héros de deux autres romans de cet auteur américain.

Apocalypse bébé, Virginie Despentes

Il s’agit pour moi d’un premier contact avec Virginie Despentes via Apocalypse bébé, un roman paru en 2010. Il a obtenu le prix Renaudot la même année.

Apocalypse bébé - Virginie Despentes

Valentine est une adolescente qui vient de disparaître. Lucie, une détective privée pas très dégourdie, mène l’enquête. Alors qu’elle a bien du mal à débuter ses investigations, elle fait appel à la Hyène, une lesbienne bien connue dans le milieu des privés. Rompue aux méthodes peu orthodoxes, elle remet Lucie sur les bons rails. Leur enquête les conduira de Paris à Barcelone.

Apocalypse Bébé est construit d’une manière originale qui donne du rythme au roman. Les chapitres à la première personne du point de vue de Lucie alternent avec d’autres chapitres offrant le point de vue des autres personnages du roman. Ce polar lesbien tire dans tous les sens : le Paris bourgeois, le monde de l’édition, la famille traditionnelle… L’histoire elle-même n’est que le prétexte à une critique de notre société. L’enquête est plutôt rapidement menée et comporte quelques rebondissements jusqu’à montrer l’histoire familiale compliquée de Valentine. L’ensemble se lit bien.

J’avais une image trash de l’écriture de Virginie Despentes, la faute à quelques articles lus ici et là. Mais si je me limite à Apocalypse bébé, point de trash. Il y a bien quelques provocations comme la description de scènes de sexe, y compris entre lesbiennes, un mode de vie alternatif à Barcelone, de la violence mais il n’y a vraiment pas de quoi choquer le lecteur lambda. Quant à la question de savoir si le prix Renaudot est mérité, je veux bien croire que le cru 2010 des romans français était pauvre.

Contes violents, Olivier Demers

Contes violents est un recueil de nouvelles publié par l’auteur québécois Olivier Demers. Il avait déjà publié L’hostilité des chiens en 2012, roman que j’avais lu dans le cadre de la Recrue du Mois.

Contes violents Olivier Demers

Comme l’annonce le titre, les 12 nouvelles qui composent Contes violents ont comme thème commun la violence. Il s’agit principalement de violences politiques. Certaines sont vécues du point de vue des victimes comme c’est le cas pour Orfeo en Chile où Fernando s’engage politiquement à gauche pour les beaux yeux d’une jeune femme. Il soutient Allende mais lors du putsch militaire qui le renverse puis de la répression qui suit, il échappe à ceux qui veulent démanteler les réseaux politiques d’opposition. Ce n’est pas le cas de sa bien-aimée, Lupe Sanchez, qui est torturée dans les geôles de l’armée. La violence est aussi décrite du point de vue de ceux qui en sont les auteurs. Ainsi dans La jeune fille et la main, un tueur qui a torturé de nombreux « rouges » en Argentine s’adresse à une femme dont il a torturé les parents. Même des années après, alors qu’il s’est expatrié à Montréal, il continue de croiser certains des fantômes de son passé de tortionnaire.

Plusieurs nouvelles ont également comme thème une violence fratricide comme L’homme au fond du trou qui se passe en Erythrée où plusieurs jeunes hommes combattent dans une tranchée face aux soldats éthiopiens ou encore dans Quand on laisse un fou raconter une bonne histoire où un itinérant haïtien décrit comment il a été laissé pour mort par les tontons macoutes puis sauvé et soigné par une femme.

J’ai senti dans plusieurs des nouvelles le fort intérêt qu’Olivier Demers porte à l’Histoire militaire et politique. Dans Lignée, il invente l’histoire des hommes de la famille Vérisseau, révolutionnaires de père en fils quelle que soit l’époque. On les découvre impliqués dans la révolution française, celle de 1830, la Commune, la révolution russe et pour finir la révolution avortée de mai 68. Une lignée qui finit par s’éteindre au Québec, faute de causes. Un écho cruel et silencieux à une Révolution Tranquille qui n’est pas citée et n’obtient pas de fait le statut de « vraie » révolution. Dans L’adversaire, Olivier Demers propose une relecture de l’histoire de l’Europe et de l’Amérique du Nord où le narrateur voit la main du diable et nombre d’occasions manquées. Il est question d’Hannibal, de Spartacus, des batailles d’Hastings et d’Azincourt mais aussi des tristes destins de Montcalm qui avait pourtant eu la chance d’écraser les Anglais et de Louis Riel qui a mené la révolte des Métis au Manitoba.

Deux thèmes sont présents en filigrane dans Contes violents. Le premier est la mention du Canada (et bien souvent de Montréal) comme terre de refuge à la fois pour les victimes et les bourreaux. Une sorte de no man’s land politique où l’on peut fuir pour construire une nouvelle vie. Le second thème est le fait que l’engagement politique tient à peu de choses. Plusieurs fois la raison en est simplement la fascination pour une femme jolie et/ou éloquente.

Pour finir, mention spéciale pour une des nouvelles qui est totalement surréaliste. Elle s’intitule La grande évasion. Deux compagnons de cellule y échangent sur les tensions au sein d’une société dont on ne sait pas grand-chose. Si ce n’est que les Woups, une ethnie dominante, a l’emprise sur les Crouqs qui sont décrits comme pauvres, sauvages et sales, une sorte de sous-hommes en somme. Il est notamment question d’un Crouq autrefois martyrisé qui devient un exécutant des basse œuvres des Woups. Cette nouvelle écrite dans une langue très créative possède une portée universelle. On peut en effet remplacer les termes Woups et Crouqs par des nationalités ou des ethnies existantes pour obtenir une description qui correspond à de nombreux cas qui font l’actualité. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et il est désespérant de se dire que l’humanité ne progresse pas très vite.

Les fausses couches, Steph Rivard

Dans le cadre de la Recrue du mois, j’ai lu le premier roman de Steph Rivard qui s’intitule Les fausses couches.

Fausses-couches-Steph Rivard

William est un garçon de 12 ans qui vit dans une famille un peu folle. Entouré de ses parents, sa grand-mère, sa sœur, d’oncles et tantes et de cousins, c’est lui qui chronique les épisodes marquants de sa vie avec son regard d’enfant. Sauf qu’on ne parle pas là d’une enfance dorée sans heurts. On sent au fil du récit que plusieurs choses ne vont pas comme elles devraient aller dans une famille normale.

Autant le dire tout de suite, je n’ai pas aimé Les Fausses Couches. J’ai en effet toujours du mal à me plonger dans un ouvrage écrit à la première personne du point de vue d’un enfant. Le côté faussement naïf de ces écrits enlève pour moi toute sincérité au texte. Toutefois, j’ai voulu jouer le jeu jusqu’au bout et j’ai lu Les Fausses Couches en totalité. C’est pourquoi je retiens 2 raisons d’aimer ce livre, même si ça n’a pas fonctionné pour moi.

Raison 1 : le pouvoir de l’imaginaire
On comprend rapidement que William est confronté à des choses pas drôles dans sa famille avec un oncle attardé mental, une tante alcoolique et une grand-mère qui vit dans la misère au grenier. William a une forte imagination qui lui permet d’enjoliver ou tout du moins d’adoucir une dure réalité. Pour le lecteur, c’est une invitation à ouvrir bien grandes les portes de son imaginaire. Il ne faut pas essayer de comprendre en détail ce que le récit est censé décrire mais se laisser séduire par le style imagé et poétique de Steph Rivard.

Raison 2 : la famille dysfonctionnelle
Onze personnes qui vivent sous le même toit, ça fournit de la matière, surtout quand la folie guette les grands comme les petits. Dans toutes les familles, il y a des originaux mais que se passe-t-il quand tout le monde possède un petit, voire un gros, grain de folie ? Steph Rivard souligne avec la famille de William qu’une famille normale, ça n’existe pas. Violence verbale et physique, cruauté, indifférence… la liste des travers est longue mais le plus fou avec la famille c’est qu’on finit par l’aimer pour ce qu’elle est, ses bons et ses mauvais côtés car elle fait partie de ce qui nous définit. C’est là le message de Steph Rivard avec Les Fausses Couches : ni espoir, ni résignation mais une bonne dose d’acceptation des autres et donc de soi.

Faire violence, Sylvain David

Avec Faire violence, Sylvain David signe un premier roman original tant par le sujet traité que par la forme choisie.

Faire violence, Sylvain David
J’ai d’ailleurs du mal à classer cet ouvrage dans la catégorie fiction tant Faire violence ressemble à un petit précis, une encyclopédie vivante de la violence. Sylvain David explore en effet toutes les formes de violence. Il propose un véritable décryptage de la violence, de ses manifestations les plus bénignes jusqu’aux plus totales. La violence est en effet décodée, voire théorisée. De la simple délinquance issue de l’oisiveté à la guérilla urbaine, vous saurez tout.

Le titre Faire violence ne renvoie pas à l’expression se faire violence. Il signifie plutôt la déconstruction de la violence. Cet ouvrage se penche sur la fabrication de la violence.

La construction de Faire violence est elle-même originale. Sylvain David enchaîne les chapitres à l’infinitif. Cette technique donne une description très factuelle des événements violents qui sont décrits mais aussi des sensations ressenties par celui qui fait preuve de violence. Il en résulte une désincarnation du sujet. En procédant ainsi, Sylvain David réalise une décoction de tout ce qui fait la violence, le superflu s’évapore et il parvient à cristalliser l’essence de la violence. Elle devient presque le sujet agissant tant l’histoire personnelle de ceux qui agissent importe peu. Ils ne sont que les relais anonymes d’une violence protéiforme.

Au premier abord, ce livre m’a paru très abrupt. Le sens n’est pas immédiatement saisissable. Pour tout vous dire, j’ai du relire ce livre une deuxième fois pour bien m’imprégner du texte et mieux percevoir l’intention de Sylvain David derrière l’enchaînement des chapitres à l’infinitif. Ceux-ci sont d’ailleurs entrecoupés de passages plus théoriques où Sylvain David fait références à des sociologues et propose des théories sur le souvenir et sur ce qu’est la violence. Dans ces passages où l’auteur manipule des concepts complexes, il faut s’accrocher pour se mettre à son niveau et le suivre dans son cheminement intellectuel. Faire violence tient plus de l’essai que de la fiction. C’est un ouvrage ambitieux qui marque l’ouverture donnée à la nouvelle collection Quai n°5 des éditions XYZ.

J’ai lu Faire violence de Sylvain David dans le cadre de la Recrue du Mois.

American Psycho, Bret Easton Ellis

Après la lecture de Glamorama il y a 5 ans, j’étais resté sur l’idée que l’œuvre de Bret Easton Ellis n’était pas faite pour moi. Or je n’aime pas rester sur une mauvaise impression avec un auteur. D’où un nouveau contact avec cet auteur américain à travers American Psycho. Je savais à quoi m’attendre puisque j’avais déjà vu le film du même titre avec Christian Bale.

American Psycho

Le personnage central d’American Psycho s’appelle Patrick Bateman. C’est un riche héritier âgé de 27 ans qui travaille dans la finance à New-York. On ne sait pas exactement ce qu’il fait, on devine qu’il gère un portefeuille de fonds d’investissement. Patrick Bateman évolue dans un microcosme de collègues et de confrères : ils mangent dans les mêmes restaurants haut de gamme, ils fréquentent les mêmes clubs de sport et les mêmes boîtes de nuit élitistes. Ils partagent également les mêmes dealers de coke et les mêmes petites amies. Patrick Bateman et ses amis ont des personnalités interchangeables. Il arrive d’ailleurs que des connaissances s’adressent à lui sous le nom de Marcus Halberstram. Donc, on le confond mais peu importe, les relations sociales restent les mêmes, superficielles, le nom n’est que secondaire.
Au fur et à mesure du récit, on comprend que Patrick Bateman possède une deuxième personnalité plus sombre sous son vernis social. Il aime les cassettes vidéo de films violents et il éprouve une haine envers les pauvres, les femmes, les homosexuels et même les animaux. Cette haine se matérialise par des actes violents : relations sado-maso, torture, meurtres, viols, cannibalisme…

De par son contenu violent et pornographique, American Psycho est à ne pas mettre entre toutes les mains. Les descriptions sont très factuelles et sans émotion. Elles alternent toujours avec la description de la vie monotone du Patrick Bateman sociable et empathique. Ce personnage se révèle aussi ultra spécialiste, voire monomaniaque. Ainsi sont décrites par le menu détail les discographies respectives d’artistes pop tels que Phil Collins, Whitney Houston et Huey Lewis. Les moments de violence extrême sont d’autant plus surprenants dans une existence paisible, limite fade. Avec American Psycho, Bret Easton Ellis offre une critique de la société de consommation et son matérialisme sans relief. Patrick Bateman explose pour se libérer de sa condition de « gentil » consommateur superficiel accumulant les biens sans y penser. Le doute sera quand même permis puisque certains indices laissent à penser que ce que nous raconte Patrick Bateman n’est pas tout à fait vrai et qu’il s’agit peut-être de fantasmes ou d’épisodes délirants.

American Psycho est un roman que j’ai plus apprécié que Glamorama. La raison réside notamment dans le fait que suite à la publication de mon billet sur Glamorama, bon nombre de lecteurs m’ont laissé des commentaires pour m’éclairer sur l’univers de Bret Easton Ellis et sur son style si particulier. Après coup, je me dis qu’il me manquait des clefs de lecture importantes pour apprécier cet auteur.

L’hostilité des chiens, Olivier Demers

Dans ce récit à la première personne, le narrateur s’appelle Jean-Baptiste Corriveau. C’est un homme solitaire, taciturne et misanthrope. Après avoir vu le portrait d’une adolescente disparue quelques mois plus tôt sur l’écran de la station McGill, il part à sa recherche. Il se met en quête de la jeune disparue en présentant sa photo dans la rue à tous les passants qu’il croise. Il en fait sa mission. Renvoyé de son emploi, il est obsédé par sa recherche et par la jeune fille disparue à qui il prête une personnalité et à qui il s’adresse par écrit.

C’est difficile d’avoir un avis sur la personnalité du narrateur. Sa quête est noble. Il poursuit des recherches alors que la police a manifestement abandonné l’espoir de retrouver la disparue. Il ne craint pas le regard des autres sur lui, même s’il a l’air complètement fou et qu’il est régulièrement rejeté par les gens qu’il croise. Mais il est difficile d’éprouver de la pitié pour lui car lui n’en a pas pour les autres. Il est violent dans ses paroles et dans ses actes. Les écrits qu’il laisse derrière lui laissent penser qu’il a peut-être commis un ou plusieurs crimes.

Olivier Demers signe avec L’hostilité des chiens un roman diablement efficace. Violent et sombre à souhait, il constitue une plongée dans les replis les plus sombres de l’âme humaine. Mais ce n’est pas que sombre, c’est aussi touchant d’humanité et de sensibilité. Le propos est dérangeant et suscite le malaise chez le lecteur car Olivier Demers passe rapidement de la bonté du narrateur à ses pensées les plus perverses. Au-delà de la trajectoire personnelle de Jean-Baptiste Corriveau, le roman d’Olivier Demers traite de la misère sociale et de la solitude. Pas juste celle du narrateur mais celle que tout le monde peut connaître. Vers qui se tourner quand on est sans famille, sans travail, sans vie sociale ? Lorsqu’il souhaite nouer le contact avec d’autres dans la rue, le premier réflexe de ses interlocuteurs est de refuser le dialogue. Ajoutez à ça quelques problèmes d’ordre mental et nous avons affaire à quelqu’un qui vit sous pression. La logique du narrateur est implacable. Cela fait presque peur de le comprendre et de suivre sa logique jusqu’au boutiste.

L’hostilité des chiens est le premier roman d’Olivier Demers. Je l’ai lu dans le cadre de la Recrue du Mois.

Zulu, Caryl Férey

Quand Zulu est sorti il y a quelques années, j’ai eu envie de le lire en raison des nombreux commentaires positifs lus sur les blogues littéraires.

Ali Neuman est chef de la section criminelle de la police du Cap en Afrique du Sud. Il est zoulou. Même au sein de la nation arc-en-ciel, il n’est toujours pas facile pour un noir d’occuper de tels fonctions, aussi compétent soit il. Ali Neuman et son équipe enquêtent sur l’assassinat sauvage d’une jeune fille issue d’une bonne famille afrikaner. Ce meurtre est lié à de nombreux enjeux criminels. Je n’en dis pas plus. Le principe du roman policier étant d’avancer dans l’enquête en même temps que les personnages, je ne veux pas gâcher votre plaisir de lecteur.

Ce roman policier n’est pas pour les sensibles. Il est souvent noir et parfois très violent. Certaines scènes sont insupportables et très difficiles à lire, en tout cas pour un lecteur comme moi qui plonge dans les romans et vit les péripéties des personnages. A réserver aux lecteurs ayant le cœur bien accroché.

Le fait que je me sois senti impliqué dans ce roman est attribuable en grande partie au talent d’écrivain de Caryl Ferey. Suspense, personnages crédibles et pas trop caricaturaux, tous les ingrédients sont présents et l’intrigue est bien construite. J’ai tout de même trouvé que les différentes ramifications de l’enquête étaient parfois trop complexes. Sans être tirée par les cheveux, l’intrigue prend des tournants inattendus.

Une autre raison qui m’a conduit à lire Zulu est que l’action se passe en Afrique du Sud, un pays pour lequel j’ai un certain intérêt. Caryl Férey a bien bossé son sujet. Il connaît bien ce qui fait l’Afrique du Sud : son histoire politique, les multiples composantes de sa population, les relations sociales encore tendues entre les communautés et sans oublier le rugby ! Avec Zulu, le suspense et le dépaysement sont garantis.

Charlotte before Christ, Alexandre Soublière

Alexandre Soublière est la recrue du mois de juillet avec son premier roman Charlotte before Christ.

Dans ces 150 pages d’instantanés du quotidien, Alexandre Soublière rend compte de la vie de Montréalais oisifs. Le narrateur s’appelle Sacha. C’est un jeune homme épris de Charlotte, sa copine qu’il adore. Nihiliste, fils à Papa et étudiant à ses heures perdues, Sacha choisit de vivre à fond, sans doute pour contrer les effets de son arthrite chronique qui lui occasionne de nombreuses douleurs.

Parmi les points forts de ce roman, je retiens d’abord le côté percutant du récit qui tient surtout aux personnages. Drogués, violents et sans remords, Sacha et Charlotte possèdent un je-ne-sais-quoi de Bonny & Clyde dans le genre couple passionné et déchaîné. Jeunes et immatures, ces ados attardés et zappeurs alternent les soirées d’abus et les questionnements pseudos existentiels. Ils n’ont comme références que des éléments de la culture pop : marques, séries TV, musique etc. C’est le règne du name dropping, du superficiel et de l’instantané. Le titre du roman aurait tout aussi bien pu être drogue, porno et réseaux sociaux.

Le mélange entre français et anglais dans le récit (et dans le titre) ne m’a pas dérangé plus que ça. Cet aspect du roman pourra déranger les tenants d’une certaine orthodoxie en matière de langue française. Mais l’effet recherché est de rendre compte du langage parlé par ces jeunes urbains de Montréal. L’utilisation de termes anglais à outrance vient souligner le manque de profondeur et d’ancrage de ces jeunes dans une culture propre, à savoir une culture de québécois francophones.

Avec Charlotte before Christ, Alexandre Soublière signe une critique de la génération Y et des adulescents creux qui la composent. On peut discuter de la définition de la génération Y car pour moi l’époque britpop de Blur et Oasis citée dans Charlotte before Christ m’évoque plutôt la génération X. Mais je suis moi-même à cheval entre les deux générations.

Si la lecture de Charlotte before Christ m’a parue intéressante sur le moment par son ton provocateur et ses personnages entiers, chroniquer le vide comme a choisi de le faire Alexandre Soublière est risqué. J’avais déjà eu une expérience du même ordre avec Bret Easton Ellis. Je dois avouer qu’une fois le livre refermé, il ne m’en est malheureusement pas resté grand-chose car le côté superficiel l’a emporté sur le reste.

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Que dire sur Voyage au bout de la nuit, ce classique de la littérature française et sur Louis-Ferdinand Céline, son auteur controversé ? Tout d’abord, j’ai une histoire personnelle avec ce livre. Il m’avait été chaudement recommandé il y a environ 15 ans par un bon ami. Je l’ai donc commencé pour finalement le laisser tomber au bout de quelques pages seulement. A l’époque je n’avais pas pu rentrer dans l’univers de l’auteur, sans doute freiné par cette langue si particulière qui a fait la marque de fabrique du Voyage.

En effet, le livre est écrit dans un style qui mélange d’une part le français parlé de l’époque, un langage très argotique, et d’autre part un style littéraire beaucoup plus classique qui fait la part belle aux imparfaits du subjonctif. Il y a d’abord une barrière de la langue pour qui veut entreprendre ce voyage au bout de la nuit.

Bardamu le narrateur raconte plusieurs épisodes de sa vie. Le premier d’entre eux est sa participation à la première guerre mondiale. Point d’héroïsme chez ce soldat, il n’a tout simplement pas envie de se faire tuer tout convaincu qu’il est de l’absurdité de cette guerre. Il est conscient de faire partie de ces hommes donnés en pâture par leur hiérarchie militaire au nom d’un nationalisme idiot. Par chance, il se blesse et poursuit sa convalescence à Paris. Convalescence qu’il prolonge autant qu’il peut, n’hésitant pas à recourir à des expédients pour tromper le corps médical. Il part ensuite en Afrique où il travaille pour une société coloniale. Le récit du voyage sur le bateau pour se rendre à destination résume à lui seul la philosophie du narrateur. Peu importe les principes : toutes les bassesses sont nécessaires quand la survie est en jeu. La mentalité coloniale de l’époque en prend pour son grade. L’expérience africaine de Bardamu tourne court. Après un échec professionnel dans une plantation au milieu d’une jungle hostile, il est vendu comme galérien transatlantique (si, si) mais parvient à s’échapper à New-York. Puis il rejoint Détroit où il travaille dans les usines Ford tout en s’amourachant d’une prostituée. De retour en France, il poursuit des études de médecine. Il s’établit ensuite en banlieue parisienne où il mène une vie de misère, exploité par des patients pingres et manipulateurs. Il abandonne sa vie de médecin pour aller à Toulouse où il rejoint un ami qui s’est retrouvé estropié alors qu’il tentait de commettre un assassinat. Il couche avec la fiancée de cet ami. Il finit par s’établir en région parisienne comme médecin dans un asile d’aliénés.

Voyage au bout de la nuit est une épopée dans les bas fonds de la vie humaine. Peu importe le lieu, le narrateur parcourt trois continents pour se heurter toujours à des représentants du genre humain qui le déçoivent. Résolument pessimiste, ce roman de Céline expose les instincts les plus vils de l’humanité. La vie est triste et l’Homme ne cherche pas à s’élever. Au contraire, il s’enfonce de plus en plus et il tire avec lui ses semblables. La liste des maux du genre humain est longue et Céline les aborde tous dans Voyage au bout de la nuit.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre Bardamu. Ce roman est percutant car il est vrai. La nuit est la métaphore de la vie et il faut être très chanceux pour se rendre au bout du voyage sans être devenu fou ou poignardé dans le dos par un congénère. Le progrès, l’amour, l’amitié n’existent pas. Céline offre une vision du monde très sombre livrée dans un style qui frappe l’imaginaire. C’est une lecture qui nécessite une maturité que je ne possédais manifestement pas il y a 15 ans.