Le prix de la chose, Joseph Elfassi

Imaginez un monde où les femmes font payer aux hommes les relations sexuelles. Pas juste les prostituées ou les escortes mais toutes les femmes : les copines, les épouses, les maîtresses… C’est ce qui se passe un beau jour au Québec où Louis se voit demander 200 dollars par Myriam pour la relation sexuelle qu’ils viennent d’avoir. Cette nouvelle donne va avoir de sérieuses conséquences sur les relations hommes-femmes et sur le fonctionnement de la société dans son ensemble.

Le prix de la chose - Joseph Elfassi

Avec ce court roman aux airs de novella, Joseph Elfassi invente l’uchronie sexuelle. Dans ce temps qui n’existe pas, la domination masculine sur les femmes (sexuelle, professionnelle…) est contrée par une mesure forte proposée par une mystérieuse entreprise privée nommée F. qui recrute toujours plus de femmes pour faire payer les hommes. La culture du viol est par ailleurs éliminée de manière radicale grâce aux avancées scientifiques menées par des chercheuses.

J’ai apprécié l’idée de départ proposée par l’auteur. Elle témoigne d’une originalité et d’une réflexion sur l’actualité de nos sociétés occidentales (des sujets qui sont vrais autant au Québec qu’en France). Je n’irai pas jusqu’à caractériser Le prix de la chose comme un roman féministe mais je trouve intéressant que le sujet vienne d’un homme. La réflexion proposée par Joseph Elfassi est pertinente et le choix de traiter le sujet par la fiction plutôt que par l’essai est intéressant. En revanche, je regrette une narration qui m’a laissé l’impression d’être traitée à la va-vite et des personnages sans substance. Le travail de l’éditeur aurait pu être bien meilleur sur ces points et aurait permis d’éviter une impression d’inachevé.

J’ai lu ce roman dans le cadre de la Recrue du Mois.

American Psycho, Bret Easton Ellis

Après la lecture de Glamorama il y a 5 ans, j’étais resté sur l’idée que l’œuvre de Bret Easton Ellis n’était pas faite pour moi. Or je n’aime pas rester sur une mauvaise impression avec un auteur. D’où un nouveau contact avec cet auteur américain à travers American Psycho. Je savais à quoi m’attendre puisque j’avais déjà vu le film du même titre avec Christian Bale.

American Psycho

Le personnage central d’American Psycho s’appelle Patrick Bateman. C’est un riche héritier âgé de 27 ans qui travaille dans la finance à New-York. On ne sait pas exactement ce qu’il fait, on devine qu’il gère un portefeuille de fonds d’investissement. Patrick Bateman évolue dans un microcosme de collègues et de confrères : ils mangent dans les mêmes restaurants haut de gamme, ils fréquentent les mêmes clubs de sport et les mêmes boîtes de nuit élitistes. Ils partagent également les mêmes dealers de coke et les mêmes petites amies. Patrick Bateman et ses amis ont des personnalités interchangeables. Il arrive d’ailleurs que des connaissances s’adressent à lui sous le nom de Marcus Halberstram. Donc, on le confond mais peu importe, les relations sociales restent les mêmes, superficielles, le nom n’est que secondaire.
Au fur et à mesure du récit, on comprend que Patrick Bateman possède une deuxième personnalité plus sombre sous son vernis social. Il aime les cassettes vidéo de films violents et il éprouve une haine envers les pauvres, les femmes, les homosexuels et même les animaux. Cette haine se matérialise par des actes violents : relations sado-maso, torture, meurtres, viols, cannibalisme…

De par son contenu violent et pornographique, American Psycho est à ne pas mettre entre toutes les mains. Les descriptions sont très factuelles et sans émotion. Elles alternent toujours avec la description de la vie monotone du Patrick Bateman sociable et empathique. Ce personnage se révèle aussi ultra spécialiste, voire monomaniaque. Ainsi sont décrites par le menu détail les discographies respectives d’artistes pop tels que Phil Collins, Whitney Houston et Huey Lewis. Les moments de violence extrême sont d’autant plus surprenants dans une existence paisible, limite fade. Avec American Psycho, Bret Easton Ellis offre une critique de la société de consommation et son matérialisme sans relief. Patrick Bateman explose pour se libérer de sa condition de « gentil » consommateur superficiel accumulant les biens sans y penser. Le doute sera quand même permis puisque certains indices laissent à penser que ce que nous raconte Patrick Bateman n’est pas tout à fait vrai et qu’il s’agit peut-être de fantasmes ou d’épisodes délirants.

American Psycho est un roman que j’ai plus apprécié que Glamorama. La raison réside notamment dans le fait que suite à la publication de mon billet sur Glamorama, bon nombre de lecteurs m’ont laissé des commentaires pour m’éclairer sur l’univers de Bret Easton Ellis et sur son style si particulier. Après coup, je me dis qu’il me manquait des clefs de lecture importantes pour apprécier cet auteur.

Testament, Vickie Gendreau

la Recrue du mois

Testament est la recrue du mois de février. C’est le premier roman de Vickie Gendreau.

Testament Vickie Gendreau

Vickie est une jeune femme de 23 ans. Elle a appris récemment qu’elle avait une tumeur au cerveau. De plus, Stanislas, l’homme de sa vie, l’a quittée pour une autre. Vickie entreprend alors le récit de sa vie et laisse à ses amis plusieurs textes qui leur sont livrés après son décès. Ces textes font office de testament et sont entremêlés avec les réactions et les commentaires des personnes qui les reçoivent. Elle écrit à Stanislas, à Raphaëlle, son amie du secondaire, Catherine une autre amie et Mikka son confident. Elle laisse aussi des textes à sa mère Martine et à son petit frère Antoine. Elle écrit même à un de ses amis qui s’est suicidé peu de temps auparavant.

« Allons bon encore une logorrhée de jeune femme en colère qui joue la carte de la provocation en parlant de mort et de sexe. » C’est ce que je me suis dit après quelques dizaines de pages. Il faut dire que Vickie, la narratrice principale de ce roman, ne ménage pas le lecteur avec l’histoire de la trahison de son ex et le récit de sa vie de danseuse et d’escorte (l’euphémisme québécois pour dire prostituée). J’ai aussi trouvé que le roman partait dans tous les sens avec plusieurs narrateurs et un récit non linéaire. Mais je me suis rendu compte que le propos est finalement plus subtil que ça. Certes les textes sont bruts et la part de colère est très importante : après tout, Vickie vient de se faire diagnostiquer une tumeur au cerveau, son chum l’a quittée pour une autre et elle a subi un viol. Mais Vickie se connaît bien et ne se fait pas d’illusions. Elle est très lucide sur sa vie. A 23 ans, ses rêves d’amour se heurtent à son mode de vie de danseuse, à l’absence de l’homme qu’elle aime et surtout à sa maladie. Rage, culpabilité, souvenirs, résignation, la palette des émotions et des sensations est très bien rendue par l’écriture poétique de Vickie Gendreau. Le roman compte d’ailleurs plusieurs poèmes qui rendent compte de l’état d’esprit de la narratrice.

Testament s’avère plus organisé qu’il n’y paraît à première vue. Vickie fait envoyer des textes à plusieurs personnes après sa mort. Voilà pour la partie testament. Mais ces textes qu’elle leur livre sont entrecoupés des réactions de ces personnes face à ce qu’elle leur laisse. C’est presque un dialogue qui se déroule sous les yeux du lecteur.

Testament est un roman dont l’accès n’est pas facile tant au niveau de la forme que du fond. C’est un livre qui va au-delà de la colère et qui pose des questions essentielles sur ce que nous laissons aux gens autour de nous.

J’écarte le débat sur le côté largement autofictionnel de Testament. Vickie Gendreau l’auteure se mélange avec Vickie Gendreau le personnage du roman. Quel écrivain ne puise pas dans sa vie personnelle pour ses romans ? Si vous lisez Testament parce que l’auteure est atteinte d’un cancer, vous le lisez pour de mauvaises raisons. Lisez-le parce que c’est un livre qui va vous faire réagir.

Une question demeure toutefois : mais c’est quoi tous ces fennecs ?

Claustria, Régis Jauffret

Je vous parlais il y a peu d’un livre dont j’avais arrêté la lecture avant la fin : Walden ou la vie dans les bois de Thoreau. C’est à nouveau le cas avec Claustria de Régis Jauffret mais pour des raisons différentes. Je me suis arrêté au bout de 300 pages sur les 500 que compte le livre.

Régis Jauffret précise dans un avertissement au lecteur qu’il s’agit d’un ouvrage de fiction. Reste que l’inspiration est elle bien réelle. Au point que l’auteur reprenne les noms réels des protagonistes de cette sordide affaire découverte en 2008. Josef Fritzl est ce monstre autrichien qui a séquestré sa fille Elisabeth pendant 24 ans et qui lui a fait 7 enfants. Personne, pas même la femme de Friztl qui vivait quelques mètres plus haut, ne s’est jamais posé de questions sur la disparition d’Elisabeth et sur les bruits provenant de la cave. Avec ce roman, Régis Jauffret met en scène un narrateur, un écrivain français, qui se rend en Autriche pour rencontrer les protagonistes de l’affaire et essayer de comprendre les dessous de cette affaire. Cet écrivain livre un récit à la première personne entrecoupé de scènes racontant la vie de Fritzl et de sa famille.

Pourquoi ai-je décidé de lire ce livre ? Parce qu’il y a de quoi être fasciné par ce fait divers : un monstre pervers et criminel terrorise sa famille, cloître sa fille dans un endroit secret situé juste en dessous de là où sa famille vit, il viole sa fille, la met enceinte puis certains de ces enfants sont intégrés à la famille d’en haut. Un romancier qui aurait imaginé ça aurait été taxé de sensationnalisme tant le tout semble inhumain. Or la réalité dépasse ici la fiction. L’horreur ne peut être qu’humaine. La séquestration, la violence, les sévices, la famine, l’obscurité : la liste est longue.
J’aime l’intention de l’auteur qui cherche à expliquer ou du moins comprendre les motivations de Fritzl et comment tout cela a été possible. Il y a sans doute une part de curiosité malsaine mais le côté malfaisant de l’être humain reste un mystère insondable.

Pourquoi avoir arrêté de lire Claustria après 300 pages ? Au début je n’ai éprouvé aucun problème. Le récit est mené comme une enquête avec des entrevues avec les témoins directs ou indirectes de ce fait divers. Il y a au départ une certaine distance avec ce monstre. Puis on le cerne petit à petit. On pénètre rapidement dans l’horreur sans véritable surprise car l’histoire est connue. Mais je me suis arrêté quand Fritzl met en œuvre son plan et enferme Elisabeth juste après lui avoir fait miroiter une plus grande liberté alors qu’elle se rapprochait de sa majorité. Plus précisément c’est dans les premiers instants de la vie du premier enfant issu de l’inceste que j’ai décidé de refermer ce livre. C’était une décision spontanée. L’idée de ce petit être entièrement soumis à Fritzl m’a révolté. D’un coup je me suis dit : à quoi bon ? Je n’ai pas ressenti le besoin d’aller plus loin : la suite de cette triste histoire est connue et je ne voyais pas ce que la lecture de la suite de Claustria allait pouvoir m’apporter d’autre que colère et indignation.

Le sujet du roman est dur mais j’ai été rassuré de lire ces mots de Régis Jauffret dans une entrevue aux Inrocks : « J’ai lu tout ce qui avait été écrit en français et en anglais, et sur un plan humain ce fut épouvantable. Je ne pouvais pas lire ça plus d’une heure et demie, et surtout pas le soir, tant c’était atroce. »

Régis Jauffret a su rendre l’horreur réelle pour le lecteur. Pour moi ce fut efficace au point que je referme son livre. Est-ce que ça fait de Claustria une réussite littéraire ?