Par le feu, Marie-Eve Bourassa

la Recrue du mois

Par le feu est le premier roman de Marie-Eve Bourassa. C’est la Recrue du mois d’avril 2013.

Par le feu, Marie-Eve Bourassa

Voici un roman choc, un roman sombre, un roman sale. Dimitri, Alex, Christian et Hélène vivent en coloc à Montréal. Dimitri et Alex sont deux orphelins qui se sont rencontrés en famille d’accueil. Depuis, ils se considèrent comme frères. Dimitri n’a jamais connu son père. Il apprend que celui-ci vient de mourir et lui lègue sa maison dans un petit village québécois. Il se rend là-bas avec Alex et Christian mais laisse Hélène, sa copine, à Montréal. Il fait la connaissance d’un certain Schreiber qui lui explique qu’il était associé avec son père et qu’il entend que Dimitri poursuive une collaboration pour le moins étonnante.

D’emblée l’ambiance est malsaine entre les membres du groupe. Dimitri et Alex ont l’habitude de faire les 400 coups ensemble. Ils se sont inventé des personnages sous les pseudonymes de Fred (Astaire) et Frank (Sinatra). Quand ils adoptent ces identités, ils sont difficilement contrôlables. Alex est un bagarreur doublé d’un drogué à de multiples substances. Christian, lui, est gay et amoureux de Dimitri. Il le suit sans poser de questions et se laisse volontiers manipuler. Proche d’Hélène, il est régulièrement la cible des railleries d’Alex. Dimitri et Hélène sont en couple mais ne sont pas sûrs ni l’un ni l’autre de leurs sentiments réels. Ce petit groupe déjà bien dysfonctionnel est également sujet à des difficultés relationnelles avec les autres. Dimitri est peu sûr de lui et renfermé. Alex est au contraire un rentre-dedans grande gueule. Mettez ces personnages dans un petit village à la mentalité étriquée et volontiers rétrograde et vous verrez que les frictions sont nombreuses et les mauvaises idées jaillissent les unes après les autres.

La mort est présente comme une chape de plomb tout au long du roman. C’est le côté sombre de Par le feu. Rien n’y est léger, tout y est compliqué. Il y a peu d’espoir et peu de lumière. La luminosité dans ce roman tient plus des néons clignotants d’une vieille taverne de village que d’un beau soleil printanier. Les fluides corporels sont nombreux dans par le feu : sang, sueur, sperme, pus… Peu est épargné au lecteur. La nature s’y met aussi avec de la pluie, de la boue, de la terre, de l’eau sale… Les rares fleurs du roman ne sont guère plus réjouissantes quand on apprend la véritable nature du travail de jardinier. Difficile de ne pas être dégoûté, oppressé et révolté à la lecture de certains passages. Et pourtant Marie-Eve Bourassa parvient à créer un roman hypnotique. Je me suis retrouvé absorbé par ma lecture. Etais-je à la recherche d’un peu d’espoir ? Ai-je entrevu la possibilité d’une fin heureuse ? Je ne saurais le dire mais j’ai aimé ce roman. Comme quoi un récit peut être difficile à lire mais constituer une bonne lecture.

Par le feu est un roman choral. Chacun des quatre personnages principaux est à un moment donné le narrateur. L’action se déroule du point de vue de chacun d’entre eux. Le roman est relativement long mais pas ennuyeux, sans doute grâce à des dialogues nombreux et à un décryptage en filigrane de la psychologie des relations toxiques entre les différents personnages.

Deux bémols tout de même. D’abord, sur le fond de l’histoire je me suis demandé pourquoi les personnages n’envisagent pas la fuite lorsque tout leur paraît bouché. Il aurait été simple de prendre la route et de se faire oublier. Ensuite, j’ai trouvé que le traitement de la religion était de trop. Il n’est pas très original aujourd’hui, voire facile, de désacraliser l’institution de l’Eglise catholique pour jouer la provocation.

Publicités

La courte année de Rivière-Longue, Elise Lagacé

La courte année de Rivière-Longue est le premier roman d’Elise Lagacé. Je l’ai lu dans le cadre de la Recrue du Mois.

La courte année de Rivière Longue Elise Lagacé

Rivière-Longue est un petit village du Québec. Le lecteur le découvre alors qu’Aline, jeune mère de famille, quitte le domicile familial pour s’échapper. Elle fuit Rivière-Longue et sa dynamique malsaine. Ce petit village est en effet peuplé de personnes renfermées sur elles-mêmes et méfiantes envers les « étranges », ceux qui viennent de l’extérieur. C’est le royaume des potins et des petites magouilles pour embêter le voisin ou profiter de lui. Quiconque sort du moule préétabli est rapidement ostracisé. Aline laisse derrière elle Marcelle, sa fille de 5 ans, qui va devoir vivre sans sa mère au milieu d’un village peuplé d’étranges personnages. Survient alors Roland. Il vient de l’extérieur du village et entreprend de retaper une vieille maison de Rivière-Longue.

Ce roman est écrit un peu à la manière d’un conte avec ses personnages aux traits grossis juste ce qu’il faut pour qu’on comprenne bien à qui on a affaire : le maire beau parleur, les deux vieilles commères, le fou un peu rêveur, le taciturne au grand cœur, la vieille originale… Un conte n’est jamais innocent, il cache des douleurs et des leçons. C’est le cas ici car sous des dehors simples, ce récit est riche en émotions avec de l’intimidation, de la violence psychologique, des injustices… Et c’est là la force d’un conte : dire simplement des choses compliquées. Le style choisi par Elise Lagacé fait qu’il émane de la courte année de Rivière-Longue une véritable voix littéraire. Ce roman se lit avec grand plaisir.

Enfin je trouve qu’il y a du Survenant dans l’histoire de cette petite communauté qui vit repliée sur elle-même, qui chasse ceux qui sont différents et qui ferme la porte aux étrangers. Roland, celui qui vient de l’extérieur, bouleverse tout par sa présence et sa non connaissance des mœurs particulières du village. Le départ d’Aline et l’arrivée de Roland sont des révélateurs de ce qui ne va pas à Rivière-Longue. Ce village est tellement tricoté serré qu’il n’y a pas de place pour ceux qui sont différents. Faut-il y voir une métaphore avec le Québec d’aujourd’hui, bien ancré dans ses certitudes et sa culture, alors que les immigrants et les Québécois qui s’expatrient sont nombreux ?

Sur la 132, Gabriel Anctil

Gabriel Anctil est la recrue du mois de juin avec son premier roman Sur la 132.

Sur la 132 Gabriel Anctil

Trentenaire, Théo est un publicitaire de talent à Montréal. Il vit dans un beau condo sur le Plateau, son salaire s’élève à 200 000 $ par an, il est reconnu par ses pairs, loué par son patron et il a une copine qui l’aime. Mais Théo n’est pas heureux. Il se lève un beau matin incapable de fonctionner et de trouver un sens à sa vie. Sur un coup de tête, il décide de quitter Montréal et sa vie urbaine pour aller s’établir à Trois-Pistoles, prétextant des origines familiales dans le Bas-Saint-Laurent. Installé sur la route 132, il se rend compte que la vie en région est à des années lumières de ce qu’il vivait dans son milieu branché et hypermoderne. Son quotidien est maintenant fait de voisins chaleureux, de scènes de chasse, d’alcoolisme, de games de hockey, de rumeurs villageoises et de pauvreté. L’anonymat relatif qu’il avait en ville n’existe plus. Il est un “étrange”, celui qui vient d’ailleurs et dont l’arrivée est connue de tous en ville. Le propos de Sur la 132 est de relater le changement de vie de Théo.

Qui n’a jamais été insatisfait de son travail à un moment donné et n’a pas rêvé de tout plaquer pour changer complètement de vie et de paysage ? C’est ce que décide de faire Théo. Le roman repose sur le contraste qui existe entre la vie en ville, décrite comme superficielle et ne permettant pas de s’accomplir, et la vie en région faite de relations plus humaines. On peut évidemment dénoncer le parti pris de Gabriel Anctil dont le personnage renie son ancienne vie à Montréal. Mais il faut aussi reconnaître à l’auteur sa volonté de ne pas livrer une vision carte postale de la vie en région au Québec : il pointe du doigt de nombreux côtés négatifs de la vie en milieu rural.

J’ai eu du mal à croire à ce personnage qui s’exile et coupe les ponts avec son ancienne vie et ses amis. Certes il est possible qu’une personne qui a tout pour être heureuse (travail, maison, reconnaissance, amour) s’avère insatisfaite. Mais ce que je conçois mal c’est sa rupture rapide et définitive avec son ancienne vie. Je trouve peu vraisemblable l’absence de doute de la part d’une personne avec un profil intellectuel comme le personnage principal. Le roman compte par ailleurs ce que je considère comme des clichés ou du moins des idées reçues sur la vie à Montréal et sur la vie dans les régions. La fin abrupte est un autre aspect qui m’a laissé sur ma faim : l’auteur nous laisse sur une notion de liberté aux contours mal dégrossis : la liberté n’est-elle que pouvoir tout envoyer promener et vivre sans attaches ?

Malgré tout, Sur la 132 est un véritable page turner. J’ai aimé le récit émaillé d’histoires secondaires et de récits à tiroirs. Le questionnement est actuel et me touche : que faire de sa vie ? Faut-il se laisser enfermer dans une trajectoire professionnelle aussi riche en succès soit elle ? Gabriel Anctil pose de bonnes questions sur les relations humaines que ce soit en amour ou en amitié.

Rose Brouillard, le film, Jean-François Caron

Jean-François Caron était la recrue d’octobre 2010 avec son premier roman Nos échoueries. Il récidive maintenant avec un deuxième roman intitulé Rose Brouillard, le film.

Une jeune femme nommée Dorothée est mandatée par l’office de tourisme de Sainte-Marée-de-l’Incantation, une bourgade du Bas-Saint-Laurent, pour retrouver une certaine Rose Brouillard. Cette femme âgée est la fille du veilleur, un homme taciturne qui vivait sur une île au milieu de fleuve et dont le rôle consistait à sauver marins et bateaux des eaux tumultueuses du Saint-Laurent. Dorothée doit filmer son témoignage pour que les touristes fassent connaissance avec le patrimoine historique de Sainte-Marée.

Ce roman à plusieurs voix possède des airs de théâtre. A chaque fois qu’un des personnages prend la parole, une courte introduction nous explique qui il est et dans quel contexte il participe au récit. J’ai pris plaisir à ce petit jeu qui nous fait découvrir les différentes facettes de cette histoire. C’est d’autant plus important que les apparences sont parfois trompeuses : la supercherie n’est pas loin ! Les indices livrés parcimonieusement au fil du récit font de Rose Brouillard le film un livre dont on tourne les pages avec intérêt.

Rose Brouillard le film est un roman sur la mémoire. C’est important la mémoire, mais ça peut se perdre ou se déformer. Jean-François Caron dont il tire plusieurs leçons. D’un côté, aussi fragile qu’elle soit, la mémoire reste bien ancrée chez les individus. Par opposition, la mémoire collective peut se métamorphoser au gré des intérêts.

En toile de fond du roman se situe la vie insulaire et ses drames. La solitude peut être difficile à vivre et la nature est sans cesse présente pour rappeler la fragilité de l’existence. Sur une île entourée de hauts fonds, balayée par les vents et les vagues, la soumission aux éléments est totale et peut donner à cette île des allures de prison. Cette description de la fragilité de l’homme face à la nature est particulièrement réussie par Jean-François Caron. C’est avec regret et habité par les personnages et leur histoire que j’ai refermé ce roman aux allures de conte.

Notons que l’auteur se permet des petits clin d’oeil. D’abord à Sainte-Euphrasie, le village où se passe son premier roman. Mais il fait aussi référence à un certain Caron, écrivain de son métier, qui possède un talent certain pour affabuler. Quand réalité et fiction se rejoignent…

Paru aux éditions de la Peuplade.

Nos échoueries, Jean-François Caron

Voici mon commentaire du premier roman de Jean-François Caron, Nos échoueries. Cet auteur inaugure la nouvelle mouture de la recrue du mois. Allez vite voir la nouvelle version du site et découvrez une présentation plus claire et une couverture encore plus étendue de la production littéraire du Québec.

Un homme revient sur les lieux de son enfance : Saint-Euphrasie, un village au bord du fleuve Saint-Laurent. Il a pris cette décision subitement, laissant sa conjointe pour retrouver ses origines. Il se réinstalle dans la maison de feu ses parents, abandonnée aujourd’hui. Il revoit les paysages et les personnages de son enfance. Il revit des sensations d’enfant. Mais en son absence, le village a bien changé et se meurt doucement.

J’ai eu un peu peur après avoir commencé la lecture de ce roman. Les raisons : le ton franchement mélancolique des premières pages et le fait que le narrateur s’adresse à une autre personne à la deuxième personne du singulier. Mais j’ai fini par être séduit par le texte de Jean-François Caron, un auteur qui possède assurément une voix propre. Il y a plusieurs facettes à Nos échoueries. Le lecteur peut se laisser porter par le courant et errer sur les traces du narrateur pour simplement profiter d’un beau texte. Il pourra aussi s’interroger sur ce qui fait la vie et la mort d’un village. Sainte-Euphrasie, village fictif du Bas Saint-Laurent, est en effet frappé de plein fouet par l’exode rural. Mais ce que j’ai le plus apprécié, c’est le fond de cette histoire, cette nostalgie d’un passé révolu. On peut bien essayer de retrouver les sensations de son enfance en retournant sur les lieux qui nous étaient familiers à l’époque. Mais c’est bien souvent futile car, comme les gens, les endroits changent eux aussi. C’est un deuil à faire. Le thème n’est pas nouveau en littérature mais le ton intimiste choisi par Jean-François Caron fait assurément de Nos échoueries un roman à lire.

Nos échoueries est publié par La Peuplade.