Les Noms, Don DeLillo

Ça fait plus de deux ans que j’ai délaissé Don DeLillo. Outremonde et Falling Man m’avaient séduit. Mais j’avais trouvé Americana et Joueurs moins intéressants. Je retente l’expérience avec Les Noms.

Ce roman écrit au début des années 80 est le récit à la première personne d’un Américain expatrié en Grèce. James Axton, puisque c’est son nom, travaille pour une entreprise chargée de collecter des données économiques et politiques dans la région méditerranéenne. Ces informations permettent d’évaluer les risques associés aux activités des entreprises américaines dans la région. Des risques que courent les amis mêmes de James qui sont aussi des expatriés dans un monde qu’ils ne comprennent pas toujours. Séparé de sa femme mais lui rendant visite fréquemment, James est aussi le père d’un jeune garçon passionné d’écriture. Les considérations sur la vie de famille du narrateur et sur la vie d’expatrié en général s’accompagnent d’une enquête sur une secte de meutriers qui choisissent leurs victimes en fonction de leur nom.

Le résumé que je viens d’écrire est bien plus intéressant que le livre lui-même. J’ai vraiment été déçu par ce roman de Don DeLillo. Il y a bien des passages intéressants mais cette fois-ci je n’ai pas su lâcher prise pour savourer la prose de cet auteur américain au style si particulier.

Parmi les points positifs, je retiens l’actualité du roman. Même s’il a été écrit il y a 30 ans, il décrit bien les difficultés des Américains quand ils sont dans une culture qui leur est étrangère. Ainsi les passages décrivant la manière dont les Américains sont perçus au Proche-Orient et dans le Sud de l’Europe auraient pu très bien être écrites aujourd’hui. Comme quoi il y a eu peu de changements de ce point de vue là en trois décennies. Tout l’aspect géopolitique du roman demeure d’actualité. Ainsi sont décrits l’influence économique des Etats-Unis au Proche et Moyen-Orient, le capitalisme américain qui s’exporte, le financement des régimes du Moyen-Orient ou encore les relations entre les entreprises américaines et les services de renseignements. Pour l’anecdote, c’est le premier roman que je lis de Don DeLillo qui ne se passe pas aux Etats-Unis et qui ne comporte aucune scène à New-York.

Plusieurs thèmes m’ont par contre laissé de marbre. J’aurais aimé que la relation entre le narrateur et sa femme soient plus approfondie. Je trouve qu’on reste en surface. Peut-être est-ce pour nous dire que ce n’est pas si intéressant que ça. L’histoire de la secte d’assassins reste un mystère pour moi : quelles sont leurs motivations ? quelle est leur logique ? On ne le sait pas. Même chose avec les passages où l’on s’interroge avec les personnages, en particulier Owen, sur le langage et le sens qu’il porte. Je ne sais pas quoi en conclure.

L’écriture caractéristique de Don DeLillo reste séduisante malgré tout. L’auteur passe du coq à l’âne, il propose des fragments de scènes et est maître dans les dialogues. Ca me laisse à penser que Les Noms est un roman à réserver aux aficionadi de Don DeLillo. Il m’a en tout cas donné l’impression d’être un livre encore plus exigeant que ceux que j’ai déjà pu lire du même auteur.

Pour les curieux, voici quelques liens de lecteurs qui ont commenté les noms et qui l’ont plus apprécié que moi :

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Les joueurs, Don DeLillo

Chaque fois que vient le moment de résumer le livre de Don DeLillo que je viens de lire, je me gratte la tête et me demande par où commencer et quoi dire exactement. Cette fois-ci n’est pas différente des autres (voir Americana, Falling Man et Underworld).

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Dans Les joueurs, on suit deux personnages principaux qui, comme souvent dans les romans de Don DeLillo, vivent à New-York. Lyle travaille à Wall Street et sa conjointe Pam travaille dans une des tours du World Trade Center. Et devinez quoi, l’un de ces deux endroits est le théâtre d’une tentative d’attentat. Non il ne s’agit pas des tours jumelles mais bien de la bourse. Georges, un des collègues de Lyle, se fait tuer d’un coup de feu en plein milieu de la corbeille sous le regard de ses collègue. Georges avait lui-même introduit le tueur dans le bâtiment qui s’apprêtait par ailleurs à tout faire sauter avec des explosifs. Voilà le point de départ de ce roman. Mais point d’enquête policière. Avec son style particulier, Don DeLillo nous fait vivre le quotidien très routinier de Lyle et Pam, un couple qui n’en est pas un, et nous dévoile leurs interrogations plus ou moins profondes. Lyle va être attiré par une collègue qui se trouvera avoir bien connu Georges. Pam de son côté accompagne les réflexions de son collègue Ethan dont le conjoint veut quitter New-York pour s’établir dans le Maine.

C’est donc un roman aux accents de polar et de terrorisme que signe DeLillo avec Les joueurs. La froideur domine ce livre. Les personnages, même s’ils vivent des événements profonds, font preuve de détachement. Les émotions sont absentes, ce qui est d’autant plus étonnant que Pam travaille dans une entreprise qui accompagne les gens qui vivent un deuil. La compassion est étrangement absente. Lyle de son côté est fasciné par le groupe anti-capitaliste qui veut détruire le symbole qu’est Wall Street. Il joue avec le feu en cherchant à se rapprocher la tête pensante du groupe terroriste et en se proposant pour faciliter un nouvel attentat.

Don DeLillo est en train de devenir mon auteur fétiche. C’est le quatrième roman de cet auteur que je lis en l’espace de quelques mois. Même si Les joueurs ne m’a pas enthousiasmé, je demeure attiré par le style magnétique de DeLillo. Je trouve qu’il rend admirablement bien les questionnements quotidiens qui animent les individus. Le profond et l’anecdotique s’entremêlent pour dresser un portrait fascinant de notre temps.

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Bilan de lecture 2008 et projets 2009

Que retenir de cette année de lecture ? Je ne vais pas me lancer dans un top 10 ou un top 5 mais livrer ce qui me reste des livres lus au cours des mois passés.

Tout d’abord, je me suis sérieusement intéressé à la littérature québécoise. Mon expérience est globalement positive. Deux auteurs québécois sortent du lot. Il s’agit d’abord de Marie-Claire Blais dont j’ai lu Soifs et une saison dans la vie d’Emmanuel. Elle repousse les limites de l’écriture avec un style bien à elle. Une découverte à approfondir. Je retiens aussi un auteur québécois de langue anglaise : Mordecai Richler. J’ai beaucoup aimé lire le monde de Barney et la saga des Gursky. C’est selon moi un auteur qui mériterait un peu plus d’attention.

Parmi les excellentes lectures de 2008, je conseille Don DeLillo (voir Underworld). Ce n’est pas un auteur hyper connu mais c’est très agréable de se laisser emporter par les mots qu’il couche sur le papier. Là aussi, je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin.

Je retiens aussi de cette année 2008 les conversations très intéressantes que j’ai peu avoir par l’intermédiaire de ce blog. Je l’avoue humblement, certains commentaires m’ont vraiment éclairé sur certaines lectures. Je pense en particulier aux discussions à propos de Glamorama (Bret Easton Ellis) et du Bruit et la Fureur (William Faulkner). Ces deux auteurs ont une approche particulière de l’écriture et j’apprécie que les visiteurs de ce blogue aient pris le temps de me donner quelques clés de lecture pour comprendre leurs univers.

2008 n’aura pas été une année très riche en lectures françaises. Manifestement, je me nord-américanise dans mes lectures. Mais j’ai quelques classiques de la littérature française sous le coude et ça promet de belles lectures.

Quoi de prévu pour 2009 ? Une certitude, je vais continuer à lire. Mais toujours des choses très différentes. La variété, ça compte.
Je souhaite aussi partager une très bonne nouvelle : je fais maintenant partie de l’équipe de la Recrue du mois. C’est un blogue qui met tous les mois en avant le premier roman d’un auteur québécois. Je vais donc découvrir de nouveaux écrivains et partager mes impressions sur leur travail. Mais surtout, j’espère que ça donnera une certaine visibilité à la lecture québécoise. Rendez-vous le 15 de chaque mois pour un nouveau roman québécois.

Enfin, vous avez sans doute remarqué la nouvelle apparence du blog. Il faut bien renouveler le décor de temps en temps.

Underworld, Don DeLillo

Je n’avais jamais entendu parler de Don DeLillo jusqu’à ce que Chantal Guy en parle rapidement dans plusieurs de ses chroniques dans la Presse. Et pour cause, cet auteur américain est très avare en apparitions publiques et en entrevues. Après quelques recherches, j’ai décidé de me procurer Underworld qui est souvent présenté comme son livre le plus réussi.

Underworld commence par une scène sportive ayant lieu en 1951. On assiste à un match de baseball entre les Giants de Manhattan et les Dodgers de Brooklyn, deux équipes qui ont aujourd’hui déménagé sur la côte Ouest des Etats-Unis (San Francisco et Los Angeles respectivement). Déjà à l’époque, les deux équipes entretenaient une grande rivalité. Ce match particulier est une partie historique qui restera gravée dans l’iconographie sportive des Etats-Unis : l’histoire du shot heard around the world.
Nous voilà donc dans le stade de Polo Grounds avec Cotter, un jeune noir qui resquille pour entrer et assister à la partie. Don DeLillo livre une description minutieuse de l’ambiance et des personnes présentes : les joueurs, le commentateur et même J. Edgar Hoover, le célèbre directeur du FBI et Frank Sinatra. Pas moins de 60 pages sont consacrées à cette partie de baseball. Le jeune Cotter se débrouillera pour attraper et repartir avec la balle du match. Cette dernière servira de fil conducteur pendant une partie du roman. L’une des personnes qui l’aura en sa possession s’appelle Nick Shay et c’est le personnage central de Underworld. Nous le suivons sur une période de près de 50 ans : sa vie de couple et son travail dans les années 90, son enfance et sa jeunesse à New-York dans les années 50, les relations avec son frère, jeune prodige des échecs qui participera comme chercheur à la course à l’armement avec la Russie, son aventure avec une artiste renommée qu’il a croisé des décennies auparavant.
En bref, Don DeLillo nous raconte à travers Nick Shay et des dizaines d’autres personnages une histoire de l’Amérique au cours de la seconde moitié du vingtième siècle.

Nous assistons notamment à l’explosion de la navette Challenger, aux pensées d’un homme devant la plus grande décharge du New Jersey, à la représentation de l’assassinat de Kennedy, aux meurtres perpétrés par un serial killer sur les routes du Texas, à une première de film ennuyante et à l’instant clé qui verra la vie du jeune Nick Shay prendre un tournant inattendu. Tous ces moments seront la source de questionnements et de réflexions de la part des personnages du roman.

Le rythme narratif est très lent, presque insupportable par moment tellement DeLillo veut être minutieux dans son récit. Il veut partager avec le lecteur l’intégralité d’une scène jusque dans ses moindres détails. Mais même si ça n’a pas toujours un sens évident, les échanges verbaux, les descriptions de lieu, le langage non verbal et les pensées des personnages, tout ça n’est jamais gratuit. Cela concourt à dresser un tableau réaliste de la vie de ses personnages. Ce qui peut paraître décousu est en fait très habilement construit. Très souvent, l’histoire nous est racontée comme si on était dans le cerveau des personnages, on passe vite d’une idée à l’autre. Les pensées s’intercalent avec les dialogues. L’exemple le plus frappant est quand Nick a une conversation avec sa femme dans le lit conjugal. Cette conversation paraît complètement décousue pour le lecteur mais elle suit la logique de leurs deux esprits qui ont l’habitude de fonctionner ensemble. J’ai eu l’impression de plonger dans les pensées de chacun des personnages, d’entrer dans leur logique parfois tordue, dans leurs tourments et dans leurs passions. Don DeLillo joue avec la chronologie de cette deuxième moitié du vingtième siècle, une époque où les angoisses des individus sont omniprésentes. La tension est permanente à la lecture de Underworld. Ce sous-monde est tout ce qui sous-tend les relations entre les individus.

Notons que Underworld fait la part belle aux années 50 qui dont Don DeLillo fait la genèse de l’Amérique moderne. Et le berceau en est New-York. Non pas le riche Manhattan mais les quartiers moins reluisants du Bronx et de Brooklyn avec leur population d’immigrants, de petites frappes et de piliers de la communauté.

Je recommande donc chaudement la lecture de Underworld, disponible en français sous le titre d’Outremonde. La lecture en est agréable à condition d’accepter de se laisser emporter par son rythme si particulier. C’est une œuvre magistrale qui se déguste lentement.