Consider the lobster, David Foster Wallace

Que peuvent bien avoir en commun une convention de l’industrie pornographique américaine, la sortie d’un livre sur les usages de la langue anglaise, l’autobiographie d’une joueuse de tennis des années 80, un festival de homard dans le Maine, une émission de radio d’opinion conservatrice, les événements du 11 septembre 2001 et la campagne de John McCain lors des primaires républicaines de 2000 ?
Ces sujets sont emblématiques des Etats-Unis au tournant du siècle et ont été couverts par David Foster Wallace. Ces articles ont été publiés dans des magazines tels que Rolling Stone, Premiere, New York Observer, Gourmet, Village Voice ou encore the Atlantic Monthly. Ils sont disponibles dans un recueil d’articles intitulé Consider the lobster qui a été publié en 2007. Un ouvrage pas encore traduit en français pour le moment.

Si je l’ai d’abord connu comme romancier avec Infinite Jest, David Foster Wallace est avant tout un journaliste. Il maîtrise parfaitement le journalisme de magazine à l’américaine où l’article est un récit à la première personne du singulier. On aime ou on n’aime pas ce style mais c’est un genre journalistique qui me plaît beaucoup car il permet d’être plongé aux côtés du journaliste dans son enquête. C’est d’autant plus intéressant que DFW travaille ses sujets à fond et qu’il ne recule pas à partager des éléments techniques. Je le crois capable de monomanies successives en fonction de ses missions. Ainsi il informe le lecteur qu’il a passé les mois qui précèdent son article à relire Dostoievski (mais si souvenez-vous des frères Karamazov et du joueur) et les principaux ouvrages critiques de son œuvre. Il va aussi s’intéresser au fonctionnement des mesures d’audience dans le domaine de la radio et aux fusions entre grands groupes médiatiques. Comptez sur David Foster Wallace pour ne pas rester à la surface des choses. Mais DFW était un journaliste un peu iconoclaste. J’ai retrouvé les mêmes éléments de style qui font d’Infinite Jest un roman si particulier : des digressions, des notes de pied de pages remplissant une demi voire une page entière, des notes dans les notes, des articles longs etc.

Un exemple de digression : la sortie d’un ouvrage de référence sur le bon usage de la langue anglaise est l’occasion de consacrer 60 pages à plusieurs décennies d’affrontement entre deux écoles de pensées : celle qui pense que l’usage doit s’adapter au langage courant et celle qui pense que les règles syntaxiques et grammaticales doivent demeurer identiques quelles que soient les milieux sociaux et les modes des locuteurs. Donc vous pensiez lire un article qui commente la sortie d’un livre mais vous voilà plongé dans des querelles linguistiques très pointues.

Autre exemple: amené à couvrir un festival du homard dans le Maine pour le compte d’un magazine culinaire américain, DFW élargit le débat aux souffrances réelles ou supposées des homards quand on les immerge dans l’eau bouillante. Le sujet de départ était de présenter une manifestation culturelle et gastronomique mais on termine l’article sur un débat scientifique (est-ce que les homards ont un système nerveux qui leur fait ressentir de la douleur au moment où ils sont ébouillantés ?) et éthique (est-il acceptable de consommer des animaux, homards ou autres, s’ils souffrent au moment de leur mise à mort ?).

Cette manie du hors-sujet pourrait décourager certains lecteurs mais il se trouve que je suis quelqu’un qui aime être surpris au cours d’une lecture, surtout si ça me permet d’approfondir un sujet que je ne connais pas. Il faut être curieux de nature pour suivre David Foster Wallace dans ses cheminements. Et mieux vaut aussi avoir l’esprit bien fait pour suivre les raisonnements proposés. Vous l’aurez compris, David Foster Wallace est un fou furieux : un maniaque à la fois du détail et du contexte global d’un article. Il ne faut donc pas s’étonner si Rolling Stone, commanditaire de l’article sur la camapgne de John McCain en 2000, a sérieusement coupé dans le texte original qui est livré dans ce recueil d’articles.

Les différents articles qui composent Consider the lobster sont de qualités variables. Les meilleurs sont ceux où DFW peut s’exprimer sans limite d’espace. Je retiens tout particulièrement Authority and American usage (sur les bons usages de la langue anglaise), Up Simba (sur la route avec l’équipe de campagne de McCain) et Host (dressant le portrait de l’animateur d’une émission de radio d’opinion nocturne). A propos de ce dernier article, je ne résiste pas avec la photo ci-dessous à vous montrez à quel point la mise en page de l’article traduit bien le côté complexe de l’esprit de David Foster Wallace (cliquez pour agrandir).

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Des amis, Baek Nam-Ryong

L’événement de la rentrée littéraire 2011 est sans conteste la prouesse réalisée par Actes Sud avec la publication d’un roman nord coréen. C’est une première de voir « sortir » en français un roman issu de ce pays réputé hermétique. La Corée du Nord possède donc une littérature et Baek Nam-Ryong en est l’un des auteurs phares.

Chapeau tout d’abord aux traducteurs qui prennent soin d’expliquer dans l’avant-propos le contexte de l’œuvre. Tout au long du roman, ils précisent les intentions de l’auteur quand il utilise des termes bien précis qui sont propres à la culture nord-coréenne. Il n’est déjà pas facile de traduire la réalité d’une langue et d’une culture étrangères mais c’est encore plus ardu de traduire la réalité d’une société et d’un système politique fort différents de ce nous connaissons.

Une femme vient voir un juge pour lui annoncer son intention de divorcer. Son mari est résigné à accepter le départ de son épouse. Elle est chanteuse d’opéra et lui est un ouvrier qui peine à mettre aux point une invention. Plutôt que d’accepter telle quelle cette demande de divorce, le juge enquête sur l’histoire de ce couple, sur sa vie et sur les raisons qui les conduit à vouloir se séparer. L’histoire est présentée à la façon d’une enquête policière. En effet, le juge interroge les deux parties, l’enfant du couple ainsi que les collègues respectifs des époux. Il cherche ce qui pose véritablement problème au sein de ce couple. C’est un juge qui prend à cœur son métier. On est loin d’une bureaucratie communiste froide.

Tout d’abord je ne soupçonnais pas que le divorce était légal en Corée du Nord. Loin d’être tabou ou considéré comme un acte libéral minant les bases de la société, c’est normal même si d’après ce qui est décrit dans Des amis, il peut être mal vu par l’entourage du couple qui se sépare. J’ai aussi fait connaissance avec le quotidien de citoyens nord-coréen. Je suis bien conscient que ce roman est peut être une projection mais il est riche d’enseignements sur les interrelations entres les individus. Le doute est omniprésent chez chacun des personnages. L’auto critique est toutefois un peu trop poussée pour être crédible.

Sur la forme, Des amis est un roman très agréable à lire. Le personnage de ce juge consciencieux et débonnaire est séduisant. L’auteur introduit une bonne dose d’humour, ce qui crée une connivence avec le lecteur. J’ai tout de même trouvé une certaine naïveté dans le ton du roman, un petit côté rose bonbon plein de bons sentiments. Mais il peut s’agir de codes spécifiques à la littérature nord-coréenne auxquels le lecteur occidental cynique n’est pas préparé.

Je me suis posé la question si on pouvait parler de propagande à propos de ce roman. Les valeurs du régime sont en effet soulignées : l’absence de hiérarchie sociale est prônée, le travail de l’ouvrier à l’usine est valorisé, la famille est présentée comme la cellule de base de la société nord-coréenne, le bien de la nation est prioritaire sur les désirs individuels. Ce roman de Baek Nam-Ryong appartient à un contexte politique et social bien précis et est conforme au discours communiste tel qu’on se l’imagine. Vous ne trouverez évidemment pas mention des informations qui filtrent parfois dans l’actualité à propos de la Corée du Nord : ni famine, ni culte des dirigeants, ni fuites vers la Corée du Sud.

Cela dit, l’auteur a eu des ennuis avec la justice nord coréenne car il met en scène dans ce roman un responsable qui détourne les biens de l’usine et donc du gouvernement pour son profit personnel. De telles choses ne devraient pas exister. L’auteur s’en est sorti car ses soutiens ont témoigné de sa volonté de dénoncer ces abus en les posant dans son roman et non de les encourager. La critique est passée pour constructive et a été tolérée.

Je ressors de cette lecture avec l’impression d’avoir eu un aperçu d’un pays peu connu. La littérature a cette capacité à entrouvrir les portes.

Traduire c’est trahir ?

Je lis pas mal de livres écrits au départ dans une autre langue que le français. Il y a quelques temps, je m’étais ému de la traduction boiteuse du monde de Barney. Les références québécoises avaient été purement et simplement massacrées dans la version française. Si je vivais encore en France, il est à parier que je ne m’en serais même pas rendu compte. Mais voilà, je vis à Montréal et quand Richler parle des Canadiens de Montréal, un gardien de but n’est pas un goal et une rondelle n’est pas un palet.

Un des textes de Mercredi au bout du monde relate les interrogations d’une enseignante en traduction à propos du personnage de la Malinche, cette indigène mexicaine qui est devenue la traductrice de Hernan Cortes lors la conquête du Mexique. Les détracteurs de la Malinche l’ont considée comme une traitresse à ses origines indiennes du simple fait d’avoir facilité la compréhension de la langue aztèque. Une collabo des temps anciens, manifestement. Si trahison il y a aujourd’hui quand on traduit, c’est quand le traducteur ne respecte pas l’esprit de l’auteur. Par exemple, ça me trouble de lire de l’argot parisien dans les textes de Bukowski et de Norman Mailer. Ça sonne horriblement faux. Los Angeles et New-York ne sont pas Belleville ou Pigalle.
En fait, la question de la fidélité de la traduction me turlupine depuis un certain temps. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Je vous renvoie notamment au texte de Gaétan Bouchard qui a un vocabulaire bien plus coloré que moi.

A l’inverse, coller au texte original ne rend pas service au lecteur. Ainsi Madame Charlotte indiquait récemment sa difficulté à poursuivre la lecture des frères Karamazov en raison d’un parti pris de l’éditeur qui avait voulu une traduction fidèle au texte russe de Dostoievski. Or les tournures russes peuvent être très éloignées des tournures de phrases françaises. Même chose pour les best-sellers internationaux de Stieg Larsson. Jacques Drillon de Bibliobs relève quantité de bourdes, comme il les appelle poliment, qui sont directement liées à la traduction. Certaines spécificités de la langue suédoise sont rendues maladroitement en français et parfois le texte français est totalement incorrect.

Tout ça pour dire que la traduction est un exercice difficile. Quand on ne trahit pas l’auteur et qu’on ne frustre pas le lecteur par des imprécisions, on risque de le décourager par une trop grande fidélité. Moralité : apprenez les langues étrangères et lisez les textes originaux ! Je sais, ça fait snob, mais je ne vois pas d’alternative pour ne pas être frustré par une traduction.