Zero K, Don DeLillo

Tiens, tiens, tiens… ça faisait un petit bout de temps que je ne vous avais pas embêté avec un livre de Don DeLillo. Ca fait deux ans et demi depuis que j’ai lu le curieux Bruit de fond. Le dernier roman de Don DeLillo vient d’être publié en français sous le titre de Zero K.

Zero K - Don De Lillo

Jeffrey, le narrateur, se rend dans un pays d’Asie centrale pour accompagner Ross, son père et Artis la compagne de celui-ci. Artis est gravement malade et, se sachant condamnée, elle entreprend de se faire cryogéniser en attendant d’être ressuscitée dans un futur plus ou moins lointain. La promesse est de se réveiller libéré de la vieillesse et des maladies tout en conservant un esprit vigoureux. Le processus a lieu dans un mystérieux centre nommé la convergence. Entre deux échanges avec son père et Artis, Jeffrey parcourt le centre. Il y croise des personnages étranges à qui il attribue lui-même des noms. Entre scientifiques de pointe, moine sorti de méditation ou simple charlatan, il ne sait pas où il est tombé : centre technologique de pointe ou secte millénariste, difficile de trancher. Le centre diffuse par ailleurs des vidéos déroutantes sur les murs de ses couloirs : guerre, violence, scènes de désolation. Histoire de ne pas regretter la vie terrestre avant de basculer dans le grand froid. Une fois Artis partie, Ross s’interroge s’il ne doit pas suivre le chemin de sa compagne, même s’il n’est pas malade.

Bon, vu comme ça, Zero K donne l’impression d’être un roman de science-fiction ou d’anticipation. Mais il ne faut pas se laisser abuser par la technologie présente dans le roman et le côté moderne de ce qui nous est décrit. Zero K est davantage un roman philosophique dans le sens où il questionne sur ce qui nous retient en vie. Que faire du reste de sa vie quand l’être aimé est parti comme c’est le cas pour Ross ? Que faire de sa vie quand on n’a pas pas de liens familiaux, une vie amoureuse peu passionnante ou pas de projet professionnel (le cas de Jeffrey) ? Quel sens trouver à la vie dans un monde moderne que Don DeLillo décrit comme étant à la fois froid, sombre et vide ?

La question de la fin de vie est centrale dans le dernier roman de Don DeLillo. Voie du futur ou lubie de milliardaire, on ne sait pas quoi penser de ce refus de la mort en misant sur une société future plus avancée et qu’on imagine plus heureuse. Le parallèle avec la religion est évident. Le paradis est ici remplacé par un futur technologique libéré des contingences terrestres. Et si l’approche est plus technologique, elle n’est pas pour autant dénuée de spiritualité. Don DeLillo se fait l’écho d’une quête de sens à travers les personnages de son roman. A la manière de Jeffrey, obsédé par les noms des gens et les définitions des choses qui l’entoure. Jeffrey s’approprie la réalité seulement une fois qu’il l’a nommée et définie.

Vous aurez compris que Don DeLillo n’est pas Patrick Sébastien. Il ne fait pas tourner les serviettes le samedi soir avec ses potes. Je vois Don De Lillo comme un artiste contemporain tant ses romans sont visuels. C’est le cas de Zero K avec je l’ai déjà dit les vidéos de catastrophes naturelles ou de guerre diffusées dans les couloirs de la convergence. Mais c’est aussi l’image frappante des nombreux corps nus flottant dans des réceptacles en verre dans les sous-sols du centre. Ou encore l’alignement du coucher de soleil et de l’axe des rues de New-York. Comme une oeuvre d’art contemporain, rien de cela n’est véritablement utile (dans le sens de fonctionnel) ou réjouissant. Ça n’arrête pas non plus la marche effrénée du monde. Mais si cela nous fait nous arrêter quelques instants et réfléchir, c’est toujours ça de gagné… S’il y en a une, voilà la petite pincée d’optimisme de Don DeLillo.

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Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Ça fait un moment que j’ai ce titre dans ma pile de livres à lire. J’avais beaucoup aimé Fahrenheit 451, c’est pourquoi j’ai voulu découvrir un nouveau récit de Ray Bradbury. Chroniques martiennes a été publié en 1950 et est considéré comme un ouvrage majeur de la science fiction.

Chroniques martiennes - Ray Bradbury

Chroniques martiennes raconte l’histoire de la conquête de la planète Mars entre les années 2030 et 2057. Le récit commence du point de vue des Martiens et se poursuit ensuite à travers les yeux des équipes successives qui atterrissent (amarsissent serait plus juste) sur la planète à découvrir. Les différents textes qui composent ces chroniques sont pour ainsi dire des nouvelles, le tout faisant un tout cohérent pour décrire l’exploration de Mars.

Première surprise : le récit porte peu sur les interactions entre les deux peuples (à part au début du livre) ou sur la technologie mais est surtout centré sur l’état d’esprit des Terriens. Autre point d’étonnement pour moi : Chroniques martiennes contient relativement peu d’éléments fantastiques ou surnaturels. Quand il est question de lire dans les pensées ou d’hallucinations, c’est surtout au service d’une remise en cause de nos perceptions humaines. J’ai pour ma part beaucoup aimé un des chapitres qui met en vedette un certain Benjamin Driscoll qui se donne comme mission de planter des arbres sur Mars pour rendre l’atmosphère plus respirable. Sa détermination et ses convictions sont exemplaires et nous invite à persévérer.

Le livre est presque un ouvrage philosophique car des désaccords se font jour entre les Terriens pour savoir quoi faire de cette planète. Les territoires inexplorés représentent une nouvelle frontière à conquérir avec d’abord des pionniers puis plusieurs vagues de colons qui viennent s’installer. Le parallèle est clair avec l’histoire américaine et la conquête de l’Ouest. Avec les colons arrivent des prêtres, ce qui vient à poser la question de la vie spirituelle sur Mars car plusieurs approches s’opposent quand les prêtres sont confrontés à plusieurs phénomènes qui leur font remettre en cause les fondements de leurs croyances chrétiennes.

En fait Chroniques martiennes en dit plus sur l’époque de sa rédaction que sur une hypothétique conquête de la planète Mars. Au moment de rédiger ses récits, Ray Bradbury vit au début de l’ère nucléaire avec toutes les craintes de destruction que cette nouvelle technologie apporte si elle est mal utilisée. Cette nouvelle époque voit aussi la remise en cause du rôle de la religion (dogme ou philosophie ?) et pose la question de la place des Noirs (qui, non contents de leur sort sur Terre, émigrent massivement vers Mars) dans la société. C’est aussi une époque où l’on peut craindre l’émergence d’une police de la pensée (au même moment, George Orwell publie 1984). Ce sujet est traité par Ray Bradbury dans le chapitre consacré à la maison Usher où il craint que les livres et les divertissements ne soient interdits par le pouvoir politique. Face à ces menaces d’apocalypse, Ray Bradbury se fait l’écho à travers plusieurs récits de Chroniques martiennes d’une certaine nostalgie. Plusieurs personnages ont en effet tendance à vouloir revenir en arrière, à des temps plus doux, époque révolue de l’insouciance. A l’inverse, la technologie, si elle permet d’ouvrir de nouveaux horizons, peut conduire à la destruction et à la solitude.

Voici un résumé de la pensée de Ray Bradbury avec cette citation extraite de Chroniques martiennes :

La vie sur Terre n’a jamais pris le temps de donner quoi que ce soit de bon. La science est allée trop loin et trop vite pour nous, et les gens se sont retrouvés perdus dans une jungle mécanique, comme les enfants qui font tout un plat des jolis choses, gadgets, hélicoptères, fusées ; ils ont mis l’accent sur les fausses valeurs, sur les machines plutôt que sur la façon de les utiliser. Les guerres sont devenues de plus en plus dévastatrices et ont fini par tuer la Terre. C’est ce que signifie le silence de la radio. C’est ce que nous avons fui.

Voilà qui invite à la réflexion, non ? D’autant que ces quelques lignes n’ont pas vraiment pris une ride 66 ans plus tard.

Bruit de fond, Don DeLillo

Je reviens avec une nouvelle lecture de l’auteur américain Don DeLillo, cette fois-ci avec un roman publié en 1985 qui s’intitule Bruit de fond.

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Jack Gladney est professeur dans une petite université américaine. Son domaine de spécialité est la vie d’Hitler. Il mène une vie relativement calme avec sa quatrième femme et ses quatre enfants. Un accident fait apparaître un nuage toxique dans la petite ville.  S’en suit un mouvement de panique et une évacuation rapide de la population. Jack fuit avec sa famille mais il a été en contact avec le nuage et se voit déjà mort.

Bruit de fond est un roman en 3 parties. La première expose simplement les différents protagonistes.La deuxième partie est centrée autour de l’épisode du nuage toxique, entre la fuite, l’intervention d’hommes en combinaisons et la préparation de la population à un éventuel nouvel épisode de nuage toxique. La troisième partie intitulée Dylarama voit Jack apprendre que sa femme Babette expérimente en secret un traitement médical qui supprime la peur de la mort, le Dylar. Ce médicament lui est fourni par un certain Willie Mink avec qui Babette a couché.

Malgré ses 30 ans, Bruit de fond est finalement un roman très actuel qui, plaqué sur notre quotidien de 2015, résume bien nos angoisses modernes. La technologie est à la fois destructrice et porteuse de nombreux espoirs. La religion n’est pas d’un grand secours car même les bonnes sœurs en charge de soigner deux des personnages admettent qu’elles ne croient pas en Dieu ni à une vie après la mort. L’ambiance du roman est angoissante et dérangeante mais contraste avec un quotidien qu’on pourrait qualifier de normal. On découvre en effet une famille recomposée avec des enfants très murs. Heinrich est un adolescent très au courant de l’actualité et féru de science (à noter que ce personnage a donné son nom à la chanson The Heinrich Maneuver du groupe américain Interpol). Denise est une jeune fille clairvoyante sur ce qui ne va pas chez sa mère, elle détecte qu’elle cache quelque chose. Steffie est elle plus neutre. Wilder, le petit dernier, vit un épisode mystérieux sur l’autoroute qu’il traverse en tricyle.

Avec Bruit de fond, Don DeLillo est fidèle à son angle de témoin de notre société moderne. Comme avec ses autres romans, le rythme est lent et son style est subtil. Il n’est pas d’un abord facile mais on se rend compte que rien n’est laissé au hasard dans ses textes.

Ravage, René Barjavel

Ravage est un roman de science-fiction publié par René Barjavel en 1943. C’est aussi le premier roman de Barjavel que je lis.

Ravage Barjavel

Ravage est une dystopie dont le récit se passe en 2058. Blanche est une jeune provinciale montée à Paris et repérée par le patron de radio 300, une grande société médiatique. Une grande carrière de chanteuse s’offre à elle dans un Paris très moderne dominé par de grandes tours modernes et ultra confortables et où les avenues sont pleines de voitures volantes. François Deschamps, l’ami d’enfance de Blanche, est lui un étudiant sans le sou qui vit dans un vieil appartement. Toute occupée par sa carrière naissante, Blanche néglige son ami. Le soir de la grande première du spectacle où Blanche tient la vedette, un mystérieux phénomène coupe le courant partout. C’est le début d’un enchaînement de catastrophes qui modifient durablement les conditions de vie jusqu’alors confortables de chacun. François et Blanche se retrouvent alors et le jeune homme décide de les ramener dans leur Provence natale et rurale, a priori épargnée par les conséquences du cataclysme.

René Barjavel n’y va pas par quatre chemins. Le message de Ravage est en effet peu subtil. Barjavel offre une vision très noire de la technologie et du progrès. L’être humain s’est peu à peu laissé éloigner de la nature par les progrès de la technologie. L’agriculture se fait hors terre et est complètement industrialisée. Les logements ont des robinets qui donnent du lait. Les déplacements s’effectuent très rapidement en avion d’un pays à l’autre. Les gens se sont habitués à un niveau de confort très important et se sont peu à peu détachés de l’origine des choses : les champs pour la nourriture et les vaches pour le lait par exemple. C’est donc dire que c’est un véritable problème quand se produit la panne généralisée. Le retour à l’état de nature se passe mal : privés de nourriture et de confort, les gens sont ramenés à leurs plus bas instincts pour survivre et bon nombre d’entre eux ne savent plus comment produire de la nourriture, s’organiser pour vivre et se défendre des agresseurs. L’Homme moderne est perdu quand il doit revenir à l’état de nature. Le soi-disant progrès conduit selon Barjavel à des dérives tels ces médecins qui jouent les apprentis sorciers avec des malades mentaux et libèrent des pouvoirs destructeurs incontrôlables. Ou encore ce culte des ancêtres qui est pratiqué dans chaque logement : les aïeux sont conservés comme empaillés dans les salons et partagent la vie quotidienne de leurs descendants.
Heureusement que François Deschamps, jusque dans son nom le Français des champs, possède le bon sens nécessaire pour sauver ses compagnons et remettre dans le droit chemin une Blanche, la blancheur virginale voire l’oie blanche, qui bien que séduite un temps par le miroir aux alouettes de la société moderne, se ressaisira pour se ranger sous la férule de François.

Saluons la justesse de la vision de Barjavel qui imagine 2058 (c’est dans 45 ans seulement) avec des villes faites de grandes tours d’habitations modernes, prélude à ce qui sera les grandes barres d’habitation construites dans les années 60 avec tout le confort moderne (on en est revenu depuis mais c’est une autre histoire). Que dire de radio 300, ce conglomérat médiatique qui domine le divertissement des Français sinon que nous sommes en plein dedans avec la convergence entre différents médias et modes de communication ? Certes nous sommes loin d’avoir des voitures volantes et d’avoir la capacité de nous rendre en Ecosse en quelques minutes. Mais il faut bien admettre qu’au cours des dernières décennies les distances se sont considérablement réduites et que les grands trajets sont plus abordables financièrement que jamais. La déconnexion des habitants des villes de la nature est également une réalité. Mais surtout la question principale de René Barjavel se pose toujours : que deviendrions-nous si demain nous devions vivre sans eau courante ni électricité, sans tout ce qui rend nos vies confortables ? C’est une interrogation qui demeure d’actualité 70 ans après l’écriture de Ravage.

Après avoir développé les abus d’une société moderne et technologique, Barjavel déroule dans le dernier chapitre du roman sa vision de ce que serait une société idéale. Les hommes vivraient donc en petits villages ruraux subsistant principalement en autarcie sous la direction sévère et bienveillante d’un patriarche centenaire. C’est la partie utopique de Ravage. Il faut admettre que Barjavel ne se limite pas à une critique réussie du modernisme à tous crins et de ses dérives. Il propose sa vision de la société idéale. Mais je trouve que celle-ci ne tient pas la route. La quête du progrès technologique est indissociable de l’être humain, pour preuve cet homme qui à la fin du roman propose une machine pour faire gagner du temps à ses contemporains. Mais Barjavel par la voix de François tue dans l’œuf toute initiative pour sortir la société de sa condition terrienne. Il est paradoxal qu’un écrivain recommande notamment la destruction des livres car ils représentent des instruments du progrès. Ce côté radical ne m’a pas plu.

Infinite Jest, David Foster Wallace

Tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest. C’est le message que j’ai choisi de livrer par ce billet. Bon, je fais le malin mais pour être franc, je n’avais jamais entendu parler de David Foster Wallace et de son œuvre avant que mon frère ne m’offre ce livre pour mon anniversaire l’année dernière. Après la lecture d’Infinite Jest, David Foster Wallace rejoint Émile Zola et Don DeLillo parmi mes auteurs préférés.

Cette imposante brique de 1000 pages n’a pas encore été traduite en français. Il faudra donc le lire dans sa version originale. D’ailleurs bonne chance au traducteur qui travaille sur Infinite Jest. David Foster Wallace (appelons le DFW pour faire court) possède en effet la particularité d’user (abuser ?) des abréviations, des surnoms et de l’argot (bostonien en l’occurrence). Il est donc nécessaire d’avoir une certaine aisance avec la langue anglaise pour pleinement apprécier ce roman. Remarquez que ce roman publié en 1996 inclut aussi une certaine dose de français du fait du rôle joué par des groupes séparatistes québécois (le spectre du référendum de 1995 a du hanter DFW) dans l’histoire. Le français de l’auteur reste tout de même très approximatif tel ces Assassins des Fauteuils Rollents (sic). C’est dommage qu’un correcteur de langue française n’ait pas été mis sur le coup.

Pas évident de faire un résumé d’Infinite Jest tant le roman part dans tous les sens. Il m’a fallu environ 100 pages pour me mettre dans le roman et commencer à avoir quelques repères au niveau des principaux personnages et des lieux du roman. Lire Inifinite Jest est donc compliqué mais il est gratifiant de pouvoir en saisir toute la complexité. La narration est très fragmentée en raison du nombre de personnages. Ce tableau (pdf) vous donnera une petite idée des liens entre tous les personnages. Le récit alterne entre trois lieux principaux : l’Académie de Tennis Enfield, la maison Ennet pour alcooliques et dépendants à diverses substances et un piton rocheux dans le désert de l’Arizona. Pour compliquer la tâche du lecteur, David Foster Wallace a mis des pans entiers du récit dans les notes en fin de roman. Elles font partie intégrante de l’œuvre. Par exemple, le sort réservé à l’un des personnages secondaires les plus importants, Michael Pemulis, n’est mentionné que dans les notes.

David Foster Wallace est un véritable créateur. Il crée un univers complet jusque dans ses moindres détails. Infinite Jest prend des allures de roman de science fiction ou tout du moins de roman d’anticipation. En effet,  l »action se passe à une époque pas très éloignée de la nôtre dans le futur alors que les États-Unis, le Canada et le Mexique forment un entité politique unique (l’ONAN : Organisation of North-American Nations qui donne à DFW l’occasion de produire le savoureux néologisme qui résume le système politique ainsi mis en place : ONANism) et que chaque année est sponsorisée par le produit d’une grande marque (Burger King, Depend, Maytag entre autres). Mais il va aussi jusqu’à présenter l’ensemble de l’œuvre du personnage le plus important (décédé mais central), Jim Incandenza, un obscur cinéaste. DFW aurait pu s’en tenir à mentionner quelques unes de ses créations mais non, il met la liste de tout ce que le personnage a créé par ordre chronologique. Je vois donc DFW comme un maniaque des détails. Et on se rend compte que rien n’est innocent dans ce qui est livré au lecteur. Tout a son importance. S’il n’avait pas été écrivain, DFW aurait été un bâtisseur de cathédrales mais à ceci près qu’il aurait à lui seul cumulés les rôles de l’architecte de l’ensemble colossal et du tailleur de pierre qui cisèle les moindres détails que personne ne verra jamais sur les gargouilles .

Avec Infinite Jest, DFW dresse un portrait très juste de notre époque. Si je n’avais pas su que le roman datait de 1996, j’aurais pu croire qu’il décrivait notre dépendance toujours plus accrue au divertissement et à la technologie. Le divertissement peut prendre la forme de programmes de télévision et de films. L’enjeu du roman est de mettre la main sur un film qui représente le divertissement ultime : plus fort que toute drogue, il laisse le téléspectateur dans un état léthargique de dépendance à son visionnement. Fantastique outil de contrôle des masses ou de terrorisme, ce film mystérieux est ardemment recherché par différents groupes. Pour illustrer la quête du divertissement, l’auteur nous fait suivre le quotidien d’une académie de tennis où des joueurs junior font de nombreux sacrifices pour tenter de décrocher une place sur le circuit international, cyniquement appelé « The Show« . À l’autre bout du spectre du divertissement, le lecteur est confronté à la réalité des réunions d’Alcooliques Anonymes et de rescapés de la drogue qui cherchent à rompre avec leur addiction. Le propos d’Infinite Jest est donc profondément critique mais délivré sur un ton neutre, très descriptif. Même s’il ne se passe rien dans le roman (si on excepte une grosse bagarre aux alentours de la page 600), le style de DFW a quelque chose d’hypnotique, un peu comme j’imagine ce film aux effets destructeurs.

Inifinite Jest est aussi la chronique de la famille Incandenza. Jim, le père, cinéaste, directeur de l’académie de tennis, s’est suicidé en mettant la tête dans un four micro-ondes. Sa femme Avril, québécoise de naissance, est une agoraphobe obsédée de la grammaire et de l’orthographe. Au grand désespoir de ses enfants, elle est étouffante de bons sentiments et de prévenance. Orin, l’aîné, est un joueur de tennis junior reconverti comme botteur dans une équipe professionnelle de football américain. Son ancienne petite amie est devenue l’égérie de son père. Mario est lourdement handicapé. Toujours d’humeur joyeuse, il circule dans les couloirs de l’académie de tennis toujours prêt à filmer des scènes de la vie quotidienne, se montrant ainsi l’héritier de son père en matière de cinéma. Hal Incandenza est lui un joueur de tennis brillant et un élève surdoué. Son équilibre mental demeure toutefois précaire du fait de ses nombreuses névroses et de sa dépendance à la marijuana.

Si le propos d’Infinite Jest est loin d’être joyeux, je tiens tout de même à souligner l’humour, souvent noir, de David Foster Wallace qui n’hésite pas à faire de la place à des personnages secondaires prétextes à une histoire loufoque. Je pense à ce joueur de tennis qui, raquette d’une main et pistolet de l’autre, dispute chaque partie en menaçant de se suicider s’il ne remporte pas la victoire. Ou encore à cette famille décimée par les efforts de réanimation au bouche à bouche de chacun sur un de ses membres qui avait avalé une substance toxique alors que cette substance se transmet par la respiration. Bref du grand n’importe quoi livré avec sérieux. Une sorte de blague sans limite…

Pour aller plus loin, je vous propose d’aller lire le commentaire très complet publiée par Simon Brousseau sur Salon Double, l’observatoire de la littérature contemporaine.
Aussi ce wiki en anglais réalisé par des étudiants du Walter Payton College Prep.
Et de nouveau le lien vers le document qui fait le lien entre tous les personnages : cliquez sur free download pdf en haut.
Pour finir, la page wikipedia du roman.

Et n’oubliez pas : tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest !

Closing the innovation gap, Judy Estrin

Une fois n’est pas coutume, plongeons-nous dans une lecture reliée au monde des entreprises. Avec Closing the innovation gap, Judy Estrin se penche sur la question de l’innovation technologique. La problématique de ce livre est principalement étatsunienne mais les enseignements sont valables pour d’autres pays.

Judy Estrin ouvre son livre sur un constat. La plupart des outils que nous utilisons quotidiennement aujourd’hui sont le fruit d’innovations nées dans les années 60 et 70. Ordinateurs personnels, ordinateurs portables, internet, téléphones portables, wi-fi etc. Judy Estrin s’inquiète que depuis une vingtaine d’année, il ne semble pas y avoir une nouvelle vague d’avancées dans le domaine de la recherche pour assurer le renouvellement du leadership technologique des Etats-Unis au cours des prochaines décennies.

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Closing the innovation gap dresse la liste des conditions qui assurent un terreau fertile à l’innovation. C’est ce que Judy Estrin appelle l’écosystème de l’innovation.
Mais ce livre est surtout l’occasion de blâmer la vision à court terme qui domine le monde des affaires actuellement. La première à en pâtir est la recherche fondamentale. Celle-ci n’est pas orientée vers une résolution d’un problème spécifique ou la création d’un produit commercialisable. Elle n’est donc pas rentable immédiatement alors que les entreprises recherchent un retour sur investissement dans un délai relativement court. Or, la recherche fondamentale est le point de départ des technologies du futur. Si personne n’investit dedans, les résultats ne seront pas au rendez-vous. Dans les années 60 et 70, à la fois le gouvernement fédéral, les universités américains et les entreprises avaient mis en place des laboratoires de recherche. Aujourd’hui les labos peinent à obtenir les financements nécessaires.

Par ailleurs Judy Estrin met le doigt sur le contexte qui prévaut dans le domaine de la technologie depuis le début des années 2000.
Souvenez-vous : en 2000 éclatait la bulle des dot com. Cet épisode a rendu les entreprises et les venture capitalists dont le rôle est traditionnellement de financer des petites entreprises sont devenus méfiants vis-à-vis des start-ups innovantes.
Autre facteur qui joue contre l’innovation, des faillites retentissantes comme celles de Enron, WorldCom et Arthur Andersen qui ont vu la promulgation de la loi Sarbanes-Oxley (SOX de son petit nom). Celle-ci impose désormais aux entreprises cotées en bourse de fournir un état des lieux très précis de leurs engagements financiers. L’objectif louable de cette loi est de protéger les actionnaires contre des dirigeants qui prennent des libertés avec les règles comptables en vigueur. Or le respect de cette loi est coûteux pour les entreprises et mobilise des ressources qui auraient été autrement plus utiles si employées à la recherche d’innovations. Deuxième effet pervers de cette loi, elle retarde l’entrée en bourse de petites entreprises qui doivent satisfaire à des exigences réglementaires supplémentaires. Or sans entrée en bourse, pas d’accès à du capital pour poursuivre le développement de l’entreprise.
Enfin le troisième événement qui est néfaste pour l’innovation est le 11 septembre 2001 suivi de la promulgation du Patriot Act. En vertu de celui-ci, si la recherche fondamentale peut avoir une application militaire, un certain degré de confidentialité doit être respecté. Les chercheurs ne peuvent pas communiquer sur les avancées de leurs recherches. Or Judy Estrin précise que le monde académique a besoin d’échanger sur les sujets de recherches pour progresser. Enfin le Patriot Act a comme conséquence d’exclure de certains projets potentiellement sensibles des chercheurs étrangers. C’est autant de cerveaux brillants qui ne travaillent pas pour faire avancer la technologie.

La deuxième partie du livre un peu moins intéressante car le contexte est propre aux Etats-Unis. Judy Estrin suggère quelques pistes de réflexion et d’action. Mais cela suppose une certaine connaissance du système éducatif américain et des relations entre les gouvernements et les entreprises.

Tout au long du livre, l’auteur émaille son propos d’exemples concrets et de citations de dirigeants d’entreprises comme Google, Microsoft, Xerox, GE, FedEx et autres.

Closing the innovation gap est un vigoureux plaidoyer en faveur de l’innovation. Judy Estrin propose un angle de réflexion qui remet en cause pas mal de pratiques actuelles des entreprises. Elle préconise de faire de l’innovation une priorité à la fois au niveau du gouvernement, du système éducatif et des entreprises américaine. Pour elle, il est essentiel de renouer avec l’état d’esprit qui a fait la force des Etats-Unis : la prise de risque et l’entrepreneuriat. C’est un élément vital pour le leadership économique américain.

Si le sujet vous intéresse, vous pouvez aller visiter le site que Judy Estrin consacre à l’innovation (en anglais seulement).

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