Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal

Après Tangente vers l’Est, je lis un deuxième roman de Maylis de Kerangal qui s’intitule Naissance d’un pont. Ce roman a obtenu le prix Médicis en 2010.

Naissance d'un pont, Maylis de Kerangal

Le titre est bien fidèle au récit puisque Naissance d’un pont raconte la construction d’un pont dans la ville fictive de Coca. Ce pont doit servir à enjamber une rivière qui jusque là ne pouvait être traversée que par un petit pont et des bacs. Le maire de la ville, mégalomane inspiré par les constructions sorties du désert dans la péninsule arabique, rêve d’un pont majestueux qui placera sa ville sur la carte du monde. Ce projet nécessite les compétences de nombreuses personnes.

Avec Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal rend compte avec talent de toutes les parties prenantes à la construction d’un tel ouvrage d’art. Le récit compte de nombreux personnages comme le directeur de chantier, un grutier, la responsable du béton, les ouvriers mais aussi tout ceux qui sont opposés à la construction du pont comme les Indiens qui vivent dans la forêt sur l’autre rive du fleuve et qui voient leur mode de vie menacé, mais aussi les propriétaires des bacs pour qui le pont signifie la fin de leurs juteuses affaires. Le récit alterne entre l’élan collectif qui rend possible la construction du pont mais aussi les trajectoires individuelles et les aspirations de chacun alors qu’ils participent à la construction de l’ouvrage. Maylis de Kerangal sait raconter une histoire car chaque parcours individuel est passionnant à suivre. Toutes ces histoires forment une mosaïque qui racontent la construction du pont.

De l’idée du pont à son inauguration, toutes les étapes de cette construction sont narrées par Maylis de Kerangal : le fleuve dragué, les tours auxquelles le pont sera suspendu, la pose des tablier et des câbles. Le sujet est moderne et m’évoque ce que faisait Zola lorsqu’il décrivait les forces économiques à l’oeuvre pendant le Second Empire (Au bonheur des dames, Germinal, la curée…). Il est notamment question des motivations opposées entre l’entreprise chargée d’assurer la construction du pont dans les délais avec les meilleurs coûts possibles et les ouvriers qui cherchent à obtenir une meilleure rémunération en faisant grève. Maylis de Kerangal propose en ce sens un roman néo-réaliste très intéressant à lire.

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Tangente vers l’est, Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal est la lauréate du prix Landerneau 2012 avec Tangente vers l’Est.

Dans le Transsibérien, le lecteur suit les réflexions d’Aliocha, jeune conscrit russe, qui est en route vers l’Est de la Russie pour faire son service militaire. Entassé dans ce train avec ses camarades en uniforme, il échafaude un plan pour éviter l’armée, la vie de soldat et le bizutage violent qui attend systématiquement les jeunes recrues. Dans le train se trouvent aussi des passagers civils qui se rendent en direction de la Sibérie. Parmi eux se trouve Hélène, une trentenaire française, qui fuit son compagnon russe. Lassée de sa relation avec lui, elle monte à bord du train pour s’échapper. Les chemins d’Aliocha et Hélène vont bien sûr se croiser. Désireux tous les deux de prendre la tangente, elle l’Européenne et lui le Russe vont partager quelques moments dans cet espace clos qu’est ce train qui file tout droit dans l’immensité russe.

Ce roman très court (127 pages petit format) est riche en exotisme pour le lecteur français. En quelques phrases, j’ai été plongé dans une réalité toute autre : celle du voyage et celle de la Russie actuelle. Il faut souligner le talent de Maylis de Kerangal pour créer une ambiance. Tangente vers l’Est est une invitation vers l’Autre, la découverte d’une autre culture et d’autres personnes. J’ai été absorbé par l’univers de la Russie actuelle et les préoccupations particulières des deux personnages. Cette rencontre hautement improbable entre les deux personnages principaux est malgré tout plausible. Entre complicité et défiance, le face à face entre Aliocha et Hélène est bien rendu. Il faut aussi mettre au crédit de l’auteure la volonté de donner une couleur locale au texte sans en faire trop. En effet, les termes en russe ne sont pas trop nombreux et toujours à propos et bien expliqués. Ils s’intègrent bien dans un texte fluide.

Je suis tenté dresser quelques parallèles avec des lectures récentes. Je suis frappé des thèmes communs à deux romans québécois : la saison froide de Catherine Lafrance pour l’éloge de la fuite vers le froid et l’homme blanc de Perrine Leblanc pour la plongée dans la Russie.

Un roman à lire. Idéalement lors d’un trajet en train.