Joshua, Mordecai Richler

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir à la bibliothèque municipale d’Arras un livre de Mordecai Richler, cet auteur québécois que j’avais déjà apprécié au travers de deux de ses romans : Le monde de Barney et Solomon Gursky was here. Ce roman porte aussi le nom d’un personnage : Johsua.

Joshua Shapiro est le personnage principal de ce roman. Il est issu de la communauté juive montréalaise. Au début du roman, il est mal en point et se rétablit dans sa maison au bord du lac Memphrémagog, protégé des importuns et des curieux par son père et son beau-père. Cette entrée en matière suscite suffisamment de questions qu’il est très facile pour le lecteur d’être absorbé par ce roman. D’autant que Mordecai Richler maintient le suspense sur ce qui est arrivé à son personnage principal jusque dans les dernières pages du roman. Il ajoute même en cours de route des zones d’ombre que je n’ai eu de cesse de vouloir éclairer. Avec tant d’interrogations, les 600 pages de Joshua ont été lues très vite !

Le récit n’est pas linéaire. Il est constitué de scènes au présent et de flash-backs sur différents moments de la vie de Joshua : son enfance avec un père ex-boxeur et collecteur de dettes pour la pègre italienne de Montréal, sa jeunesse en Europe comme journaliste en devenir, sa vie à Montréal comme écrivain et journaliste sportif, son mariage avec une jeune fille de bonne famille. Le parcours de Joshua Shapiro est atypique et c’est une véritable saga à lire. Bon, il ne se passe rien de vraiment spectaculaire mais Mordecai Richler possède un don : celui de rendre une histoire intéressante.

Lire Joshua, c’est aussi faire connaissance avec le Montréal d’avant et de pendant 1976, date de l’accession du PQ au pouvoir et date à laquelle de nombreux anglophones ont décidé d’émigrer vers Toronto, effrayés par la prise du pouvoir par les Canadiens Français. Avant 1976, c’est l’époque de la domination des anglophones sur la ville, de la domination de Westmount. Les Juifs sont considérés comme des moins que rien (et les Juifs de Montréal ne constituent pas une communauté homogène), tout comme les Canadiens français. McGill formait l’élite de la société et les gens biens allaient passer l’été dans leur résidence des Cantons de l’Est. Une bonne partie du roman se passe en Europe, notamment à Ibiza, bien avant que cela ne devienne une destination à la mode. C’est l’occasion de découvrir une petite ville de pêcheurs à une époque où les touristes commençaient à peine à arriver.

J’ai lu Joshua en français. Comme ça pouvait être le cas avec Le monde de Barney, la traduction française de France pêche un peu par manque de connaissance de la culture québécoise. Par exemple, connaissez-vous Maurice « la fusée » Richard ? Rien de majeur mais ça ne rend pas tout à fait compte de la vie en français au Québec.

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Solomon Gursky was here, Mordecai Richler

Ravi par ma lecture du monde de Barney, c’est tout naturellement que je suis allé emprunter un autre livre de Mordecai Richler. Je voulais absolument le lire dans le texte original après mes réserves sur la traduction française du monde de Barney. Le seul ouvrage disponible dans la section anglophone de ma bibliothèque était Solomon Gursky was here. Publié en 1989, il est disponible en français sous le titre Gursky.

J’ai du mal à proposer un résumé de ce livre sans me lancer dans des détails sans fin. Pour commencer, le titre du roman est un pied de nez. « Solomon Gursky was here » ressemble à ces graffitis que j’ai pu voir en Angleterre et en Irlande. Par exemple « Mike was here » écrit en gros sur un mur renseigne le passant qu’un certain Mike a voulu laisser une trace de son passage : Mike était ici.
C’est la même chose avec l’insaisissable Solomon Gursky dont un certain Moses Berger cherche à retracer le parcours. Moses est le fils d’un poète en panne de talent et en manque de reconnaissance. Lui-même écrivain raté, il devient alcoolique et est obsédé par la vie de Solomon Gursky, le père décédé de son ami Henry. Les Gursky sont une famille très riche et très puissante de Montréal. Les trois frères Gursky, Bernard, Solomon et Morrie, ont bâti plus ou moins légalement un empire spécialisé dans le commerce de spiritueux. Solomon Gursky a cela de particulier qu’il était le plus charismatique de la fratrie alors que Bernard est un despote capricieux et que Morrie est faible et influençable. Solomon est l’aventurier de la famille et il ne peut tenir en place. Il donne l’impression d’avoir vécu plusieurs vies. Et c’est d’ailleurs ce que Solomon dira à un de ses amis : « Living twice, maybe three times, is the best revenge. »

Comme Moses, le lecteur court après l’énigmatique Solomon. Sa vie nous sera révélée par bribes, via des flashbacks, de la bouche de ses proches, à travers le propre journal de Solomon et surtout grâce à l’opiniâtreté de Moses Berger. Les récits se croisent et s’entrecroisent, le passé alterne avec le présent. Ce n’est qu’à la fin du livre que tous ces morceaux vont se rassembler pour nous donner une image d’ensemble.
Avec Solomon Gursky was here, Mordecai Richler s’est lancé dans une vaste fresque d’une famille juive présente au Canada depuis le milieu du 19E siècle. Tout commence avec Ephraim Gursky, né en Russie, escroc en Angleterre et prophète juif chez les Inuits. Avec ce livre, on voyage dans l’Arctique, dans les Territoires du Nord-Ouest, au Manitoba, à Londres, à Montréal, dans les Cantons de l’Est, dans les Laurentides, à New-York, à Washington et j’en passe. L’occasion pour le lecteur de voyager à travers les continents, les époques et les classes sociales. Solomon Gursky fait d’ailleurs office d’introduction solide à l’histoire du Canada. Mais surtout Mordecai Richler offre au lecteur une galerie incroyable de personnages. Aucun n’en sortira indemne. Pourris, faibles, corrompus, salauds, adultères, menteurs, voleurs, hypocrites, veules, illuminés, arrivistes : voilà ce que sont les personnages du livre. Jamais caricaturaux, ils sont au contraire très humains. Après Barney Panofsky dans le monde de Barney, j’ai l’impression que Mordecai Richler avait une tendresse pour les alcoolos un peu ratés. Car le personnage central du livre est Moses Berger et non Solomon Gursky comme on pourrait le croire.

Solomon Gursky was here est un grand moment de littérature. Ne vous laissez pas tromper par les termes de yiddish dont le texte est émaillé. Solomon Gursky was here a une portée universelle, ce n’est pas juste la chronique d’une famille juive au Canada. Bref, inutile de dire que je le recommande chaudement, sans aucune réserve.

Il est difficile de ne pas voir un parallèle entre la famille Gursky telle que décrite par Mordecai Richler et la famille Bronfman qui possèdait l’empire Seagram jusqu’à sa vente à Pernod-Ricard et à Vivendi en 2000. Les Bronfman sont issus d’une famille juive qui vient de Russie, ils ont prospéré durant la prohibition et comme les Gursky ils se sont lancés dans les affaires au début du vingtième siècle avec l’achat d’un hôtel au Manitoba et une expansion qui suivra le développement du chemin de fer au Canada. Les Bronfman s’établiront ensuite à Montréal. Ces éléments sont tirés de l’article consacré à la famille Bronfman sur l’encyclopédie canadienne. Quand la fiction s’inspire du réel…

Je vous laisse avec un petit extrait qui décrit bien l’esprit dont sait faire preuve Mordecai Richler. Voici la description du Canada qu’il met dans la bouche de Callaghan, un intime de Solomon Gursky :
“Canada is not much a country as a holding tank filled with the disgruntled progeny of defeated peoples. French-Canadians consumed by self-pity; the descendants of Scots who fled the Duke of Cumberland; Irish the famine; and Jews the Black Hundreds. Then there are the peasants from the Ukraine, Poland, Italy and Greece, convenient to grow wheat and dig out the ore and swing the hammer and run the restaurants, but otherwise to be kept in their place. Most of us are still huddled tight to the border, looking into the candy store window, scared by the Americans on one side and the bush on the other. And now that we are here, prospering, we do our damn best to exclude more ill-bred newcomers, because they remind us of our own mean origins in the draper’s shop in Inverness or the shtetl or the bog.”