La Dévorante, Lynda Dion

La Recrue du mois de mai est Lynda Dion avec son premier roman La Dévorante.

La littérature ne s’intéresse guère à la vie amoureuse des femmes cinquantenaires. C’est donc un premier roman original par sa thématique qui nous proposé par Lynda Dion.

La narratrice, cinquantenaire vivant à Sherbrooke, exprime sans détour son désir d’être aimée, à la fois du point de vue émotionnel et du point de vue sexuel. Cette faim est d’autant plus insupportable qu’elle se manifeste alors que la narratrice est plus seule que jamais : sa mère vient de décéder et sa fille avec qui elle vivait vient de quitter le domicile. Elle se décide à partager son logement avec un chambreur. Mais elle continue de se sentir seule. Sa solitude est renforcée par des problèmes de santé inhérents à son âge mais qui la font mettre en parenthèse plusieurs projets. L’immersion dans son quotidien est totale : vous saurez tout sur l’art de la fiche de rencontre sur internet, sur ses inquiétudes sur l’apparence physique, sur ses tergiversations pour déclarer sa flamme et sur ses séjours à Cuba où elle tombe dans les bras d’un jeune Cubain marié à qui elle paie le séjour dans son hôtel tout inclus.

Avec un tel résumé, vous penseriez légitimement avoir affaire à un nouveau roman de chick-lit. C’est loin d’être le cas. J’y vois une chronique très actuelle de la solitude et du vieillissement. Si le propos comporte beaucoup d’observations humoristiques, il se dégage de La Dévorante une certaine profondeur. Le style de Lynda Dion vient justement soutenir cette profondeur. L’absence de ponctuation est certes déroutante au début. Mais cette écriture quasi automatique convient parfaitement au thème du roman. L’enchevêtrement de sensations, d’idées et d’impressions est très bien rendu. Ce tourbillon écrit avec les tripes témoigne d’une grande lucidité sur soi. Alors oui, une prof de français cinquantenaire et éduquée peut vivre des émois de jeune fille et désirer des transports amoureux. C’est même souhaitable !

Publié chez Septentrion.

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La canicule des pauvres, Jean-Simon Desrochers

La Recrue du mois de mars est Jean-Simon Desrochers avec son premier roman : la canicule des pauvres. Visitez le site de la recrue pour lire les commentaires des autres rédacteurs.

La canicule des pauvres m’a fait un effet coup de poing et Jean-Simon Desrochers est un auteur brillant. La laideur et le sordide décrits de le roman sont remarquables, impossible d’y être insensible.

Le roman compte une vingtaine de personnages qui ont tous en commun d’être locataires d’un de ces nombreux immeubles défraîchis (voire minables) que compte Montréal. Ce sont tous des perdants de la vie, vivant pour la plupart dans une pauvreté intellectuelle et une misère sexuelle. D’un étage à l’autre de l’immeuble, le lecteur est confronté à la drogue, la pornographie, le SIDA, la solitude, la vieillesse et une décrépitude avancée sous l’effet de dix jours de canicule.
Quel contrepied magnifique de choisir de nous montrer Montréal sous la canicule alors qu’on imagine habituellement la ville sous la neige. Cette canicule agit comme le révélateur d’une ville aux facettes multiples. Comme si la chaleur extrême permettait d’extraire l’essence de Montréal.

Avec la canicule des pauvres, Jean-Simon Desrochers offre une plongée dans les bas-fonds de Montréal, ceux que les touristes ne connaissent pas. L’auteur nous révèle sa démarche à la toute fin du livre à travers les mots du bédéiste japonais : son objectif est de capturer l’essence de Montréal. Mais il comprend que c’est une ville qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. C’est facile de la survoler et de la connaître de manière superficielle. Mais pour la connaître vraiment, il faut y vivre.

Avec ce roman, Jean-Simon Desrochers se pose en témoin de notre époque et des maux qui la rongent. Avec sa galerie de personnage, il me fait penser à un Zola des temps modernes dressant le portrait de son temps sans fards. Le livre est dense, il serait vain de recenser tous les thèmes dont il est question. La canicule des pauvres est un gros roman de 700 pages mais c’est impossible de le lâcher. Le nombre de personnages peut faire craindre de perdre le fil mais il n’en est rien. Au contraire, le livre possède un côté hypnotisant et se dévore avidement.

La canicule des pauvres est une très belle découverte. Peut-être à réserver à un public adulte et averti. Mais à ceux-là je dis : « Lisez le, lisez le, lisez le ! »

Le joueur d’échecs, Stefan Zweig

Je poursuis mes lectures de classiques libres de droits avec mon lecteur de livres électroniques. Au tour d’un roman très court, presque une nouvelle : le joueur d’échecs de l’écrivain autrichien Stefan Zweig.

L’action se déroule sur un paquebot qui navigue entre New-York et Buenos Aires. Le narrateur apprend qu’un célèbre joueur d’échecs est parmi les passagers. Désireux de se mesurer à lui, il parvient à convaincre ce maître de participer à une partie face à plusieurs passagers. Lors de cette partie, un des passagers rivalise avec le champion d’échecs. Intrigué, le narrateur discute avec lui et parvient à lui faire raconter son histoire : il est membre de la famille royale autrichienne et les échecs ont représenté pour lui une bouée de sauvetage.

Ce que je trouve remarquable dans le joueur d’échecs, c’est le fait que Stefan Zweig, à partir d’une situation relativement anodine, amène le lecteur dans une toute autre histoire. D’une partie d’échecs sur paquebot, le lecteur se retrouve transporté en Autriche sous l’occupation nazie dans l’état d’esprit d’un homme isolé à deux doigts de devenir fou.
Pas besoin d’être un spécialiste des échecs pour apprécier le roman de Stefan Zweig. Le jeu est un formidable prétexte à une leçon originale : la solitude est ce qui déshumanise le plus cet animal social qu’est l’être humain.