Septentrion, Louis Calaferte

Je ne sais plus comment ce livre s’est retrouvé dans ma liste des livres à lire. Je pense l’avoir vu commenté de manière positive sur un blog de lecture il y a quelques mois. Bref j’ai mis la main sur Septentrion de Louis Calaferte et je l’ai lu.

Comment parler de ce roman de manière juste ? Si je dois faire simple, je dirais que c’est un récit d’inspiration autobiographique détaillant les affres de la création chez un jeune écrivain en devenir.

Mais ce serait trop neutre. Limite insipide étant donné la tonalité du texte de Louis Calaferte. Disons que c’est un livre qui ne peut laisser personne indifférent. D’ailleurs il a été censuré dans les années 60. Enfin plutôt autorisé à paraître uniquement en édition « hors commerce », ce qui revient à limiter sa diffusion. Bref à le censurer. Pourquoi une telle décision ? Sans doute parce que Septentrion est un récit affranchi de morale religieuse, sociale et sexuelle. C’est le texte d’un homme libre. Il est certain que le texte ferait réagir de nos jours également mais pas nécessairement pour les mêmes raisons. Certains propos pourraient être aujourd’hui taxés de machisme ou d’encouragement au harcèlement envers les femmes. Autres temps, autres moeurs. Autres sensibilités aussi.

Notre apprenti écrivain vit au jour le jour. Il se nourrit des grands auteurs et des grands peintres. Il débat avec sa bande d’amis. Il travaille vaguement à l’usine pour faire rentrer de quoi payer sa chambre d’hôtel et subsister. Malgré tout il est régulièrement fauché. C’est ainsi qu’on le verra gigolo, sans abri, parasite de ses amis…

L’intérêt de Septentrion réside pour moi avant tour dans le souffle du texte de Louis Calaferte. Oubliez Bukowski et Céline ! Vous avez là un auteur qui ne mégote pas avec le vulgaire des contingences humaines. Pas un fluide corporel ne vous sera épargné. Pas un bas désir ne vous sera caché. Les endroits les plus sombres de Paris vous serons révélés. Les cotés les plus vils de l’âme humaine vous serons exposés. Provocateur sans doute. Mais Louis Calaferte propose avec Septentrion une certaine poésie et une réflexion sans fards sur le processus créatif.

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Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, Laura T. Ilea

La Recrue du Mois vous propose en ce mois d’août un numéro spécialement consacré au féminisme dans la littérature québécoise. Dans le cadre de ce numéro spécial, j’ai lu le premier roman de l’auteure Laura T. Ilea qui s’intitule Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

les femmes occidentales n'ont pas d'honneur

Voici un récit dont on connaît l’issue dès le début. Une femme rencontre à Montréal un homme nommé Amran. C’est un immigrant algérien kabyle. Entre eux, c’est tout de suite un amour passionnel tant sur le plan physique que sur celui des sentiments. Mais le problème est qu’Amran s’est engagé à épouser une vierge de son pays. Alors qu’il est tiraillé entre son amour montréalais et le respect de sa culture, la narratrice tente tout pour le faire changer d’avis et le garder à ses côtés. Ce sera peine perdue puisque la tradition sera la plus forte. Un extrait résume bien la force de la culture algérienne: « Moi j’étais le démon noir qui était tenu à l’écart de sa famille, de sa communauté, de ses collègues de travail, de l’univers entier. Son avenir était scellé. La vierge exhibait ses trésors cachés pour lui promettre la paix, la sécurité et le respect » (page 81).

Le récit écrit par Laura T. Ilea lui a été inspiré par une amie qui a vécu une situation similaire. Le texte à la première personne dégage une grande puissance. Suivant une structure chronologique mais dévoilant l’issue et les grands moments à venir, il fait la part belle à ce que ressent et ce que vit la narratrice. Cette dernière est en effet toute entière dans cette relation. Bien qu’elle sache rapidement que celle-ci soit vouée à l’échec, elle déploie nombre de tactiques pour l’obliger à la choisir elle. Tantôt elle le flatte, tantôt elle l’ignore. Mais elle s’accroche à l’espoir de faire changer d’avis Amran qui semble perdu entre ce qu’il éprouve pour cette femme et le fait qu’il soit pour ainsi dire programmé à reproduire le schéma suivi par les siens. Cet homme est-il vraiment sincère ? Pourquoi cette femme fonce dans le mur en connaissance de cause ? Le roman de Laura T. Ilea pose de nombreuses questions à la fois sur les relations homme-femme mais aussi et surtout sur les comportements individuels des deux protagonistes. En particulier en ce qui concerne cette femme qui a tout accepté par amour pour finalement se retrouver rejetée. J’ai eu l’impression de voir se dérouler sous mes yeux une véritable tragédie grecque, une bonne dose d’érotisme en plus. La question centrale étant : peut-on ou doit-on accepter de détruire son bonheur en raison de ses traditions ? C’est un questionnement très moderne qui invite le lecteur à réfléchir. Et l’auteure ne nous facilite pas la tâche puisque Amran, malgré son comportement n’est pas franchement antipathique, ce n’est pas un salaud caricatural. La narratrice n’est de son côté ni naïve ni une furie en quête de revanche. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur est un roman puissant par son style et par les questions qu’il soulève.

Pour terminer, le roman possède évidemment un titre qui interpelle pouvant être compris de deux manières. Tout d’abord au premier degré, comme le laisse entendre Amran pour qui l’honneur est central et est représenté par la virginité de sa promise algérienne. En ce sens, la liberté sexuelle des femmes occidentales est l’opposé de cette définition de l’honneur. Deuxième lecture possible de ce titre choc, l’ironie. En effet puisqu’il est acquis que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, creusons un peu plus loin et regardons de plus près ce qu’elles ont à offrir.

Lune sanglante, James Ellroy

Ce livre m’a été offert par un collègue via un échange de cadeaux de Noël au bureau. Qu’il en soit remercié ! D’abord parce que j’avais James Ellroy sur ma liste des auteurs à découvrir et en plus parce que Lune sanglante est un très bon roman.

Lune sanglante James Ellroy

Lloyd Hopkins est un sergent au sein du LAPD, la police de Los Angeles. Il enquête sur le meurtre particulièrement violent d’une jeune femme. Suivant son intuition, Hopkins pense avoir découvert un tueur en série en activité depuis au moins 15 ans. Il se met sur sa piste contre l’avis de son supérieur hiérarchique.

Lune sanglante est un roman noir. Ce polar est déroulé de manière particulière. En effet la partie enquête à proprement parler du roman arrive tardivement dans le récit. Au départ, Lune sanglante prend des allures de chroniques du Los Angeles du début des années 80. On suit des personnages sans vraiment savoir au départ qui ils sont. Et contrairement à ce qu’on peut lire dans un polar de facture classique, le gentil policier qui enquête n’est pas tout blanc. En effet, il connaît son lot de troubles et il a une part d’ombre importante. Il a de nombreuses aventures extra-conjugales et il possède un sens de la justice particulier.

La lecture de Lune sanglante est haletante, je suis resté accroché sérieusement lors de ma lecture. Il faut avoir le cœur bien accroché dès le début tant le roman est violent et riches en tensions. Le récit alterne régulièrement le point de vue de l’enquêteur et celui du tueur, donnant ainsi l’envie de poursuivre la lecture. J’ai toutefois trouvé le final un peu décevant avec une confrontation un peu trop rapide entre le tueur et le policier. Qui plus est, la situation finale n’est pas véritablement claire. Le roman reste très bon et il me tarde de lire d’autres romans de James Ellroy, d’autant que Lloyd Hopkins est le héros de deux autres romans de cet auteur américain.

Apocalypse bébé, Virginie Despentes

Il s’agit pour moi d’un premier contact avec Virginie Despentes via Apocalypse bébé, un roman paru en 2010. Il a obtenu le prix Renaudot la même année.

Apocalypse bébé - Virginie Despentes

Valentine est une adolescente qui vient de disparaître. Lucie, une détective privée pas très dégourdie, mène l’enquête. Alors qu’elle a bien du mal à débuter ses investigations, elle fait appel à la Hyène, une lesbienne bien connue dans le milieu des privés. Rompue aux méthodes peu orthodoxes, elle remet Lucie sur les bons rails. Leur enquête les conduira de Paris à Barcelone.

Apocalypse Bébé est construit d’une manière originale qui donne du rythme au roman. Les chapitres à la première personne du point de vue de Lucie alternent avec d’autres chapitres offrant le point de vue des autres personnages du roman. Ce polar lesbien tire dans tous les sens : le Paris bourgeois, le monde de l’édition, la famille traditionnelle… L’histoire elle-même n’est que le prétexte à une critique de notre société. L’enquête est plutôt rapidement menée et comporte quelques rebondissements jusqu’à montrer l’histoire familiale compliquée de Valentine. L’ensemble se lit bien.

J’avais une image trash de l’écriture de Virginie Despentes, la faute à quelques articles lus ici et là. Mais si je me limite à Apocalypse bébé, point de trash. Il y a bien quelques provocations comme la description de scènes de sexe, y compris entre lesbiennes, un mode de vie alternatif à Barcelone, de la violence mais il n’y a vraiment pas de quoi choquer le lecteur lambda. Quant à la question de savoir si le prix Renaudot est mérité, je veux bien croire que le cru 2010 des romans français était pauvre.

Peut-être jamais, Maxime Collins

J’ai lu le premier roman de Maxime Collins dans le cadre de la Recrue du Mois. Il publie cette année un deuxième roman intitulé Peut-être jamais.

Peut-etre jamais Maxime Collins

Peut-être jamais est le journal d’un jeune homme sur plusieurs années : le récit commence en 2003 pour s’achever en 2020. Au début du roman, le narrateur est un jeune homme à l’aube de la vingtaine et il s’interroge sur sa sexualité. En effet tout commence avec un ménage à trois car ce jeune homme partage sa vie avec deux amants, une femme et un homme. Le narrateur se construit au fur et à mesure du récit malgré les embûches qui se mettent sur son chemin. Il se met notamment en couple avec un homme qui le domine, auquel le narrateur est complètement soumis, non seulement sexuellement mais il l’humilie, le trompe et l’utilise. Et c’est paradoxal pour le narrateur qui sait que cette relation est toxique mais qui y prend du plaisir (jusqu’à un certain point). Il ne se définit que par rapport à son compagnon qui le traite mal. Il remonte la pente mais c’est pour mieux retomber ensuite dans les bras de cet amant.

Peut-être jamais est à classer dans la catégorie des romans d’apprentissage. Et il s’agit là d’un apprentissage difficile, en raison de cette relation toxique. C’est dur de se définir, de trouver qui on est, ce qu’on veut quand on aborde la vingtaine surtout quand on est un jeune homosexuel à qui la société (à travers la famille principalement dans le cas présent) n’offre pas de perspectives pour développer une estime de soi. Heureusement les amis du personnage principal sont là pour l’épauler et le soutenir dans les moments difficiles. Même si le sujet du roman est éminemment intime, je trouve que Peut-être jamais a une portée plus large que le simple récit d’un parcours individuel. Il contient un message qui parle à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les modèles dominants qui sont véhiculés sur le genre, la vie amoureuse et la sexualité. Je note tout de même que le roman se termine sur un happy end rêvé, signe que l’auteur est un indécrottable optimiste.

Sur la forme, j’ai trouvé que Maxime Collins a très bien construit son roman : chaque chapitre correspond à un nouvel an. C’est une bonne trouvaille qui permet de retrouver le narrateur régulièrement et de constater avec lui ce qui a changé ou n’a pas changé dans sa vie. En particulier à ce moment charnière de l’année où tout le monde prend des bonnes résolutions en mettant le passé derrière soi. Ou tout du moins essaie.

La lecture de Peut-être jamais sera réservée à un public averti que les scènes explicites de sexe ne choquent pas.

La déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen

Geneviève Pettersen est la Recrue du mois avec un premier roman intitulé La déesse des mouches à feu.

la Recrue du mois

Avec la déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen réalise une synthèse de deux tendances de la littérature québécoise moderne. La première d’entre elles est le retour sur l’enfance. Dans le cadre de la Recrue du Mois, j’ai lu plusieurs premiers romans qui traitaient de l’enfance dont dernièrement Sous le radar, Les fausses couches ou encore Chez la reine. La seconde tendance est le roman sur les régions. Là aussi quelques ouvrages viennent en tête comme Le pont de l’île, Sur la 132, Nos échoueries… Geneviève Pettersen choisit elle d’emmener le lecteur à Chicoutimi dans un récit mené par Catherine, 14 ans, qui partage son quotidien d’adolescente des années 90. Sa famille vole en éclats, elle parle peu de sa vie scolaire et s’épanche plus volontiers sur les sorties au centre d’achat local où elle essaie de s’intégrer dans les groupes les plus cools. Catherine met de l’intensité dans tous les aspects de sa vie. Les relations avec ses parents sont très tendues, elle se démène pour monter dans la hiérarchie adolescente de Chicoutimi et elle tente de nouvelles expériences (consommation de drogue, sexe…).

La déesse des mouches à feu, Pettersen

Est-ce que le roman de Geneviève Pettersen a fonctionné pour moi ? La réponse est oui. Tout d’abord sur le fait de se mettre dans la peau d’une adolescente de 14 ans, je trouve que l’auteure réussit l’exercice haut la main. Je suis toujours très critique des romans où un auteur adulte se met dans la peau d’un narrateur enfant ou adolescent car souvent l’effet est raté. Dans le cas présent, j’y ai facilement cru, c’est crédible au point que je me suis laissé embarqué dans la déesse des mouches à feu très rapidement. Je me suis aussi vu revivre certains moments de mon adolescence (qui bien que contemporaine de celle de la narratrice s’est pourtant déroulée à des milliers de kilomètres de là). Bon point donc pour l’immersion dans une adolescence cruelle où tout est codifié dans le groupe et où on hésite encore entre l’enfance et l’âge adulte. Sur l’aspect région du roman, Geneviève Pettersen ne la joue pas carte postale au lecteur. La région n’est pas un endroit rêvé : pas question de retour à la terre pour fuir une vie urbaine trop stressante. Chicoutimi est simplement le théâtre de ce que vit la narratrice, elle ne l’a pas choisi. L’aspect le plus intéressant dans le fait que le roman se déroule en région est que Geneviève Pettersen propose un récit dans un joual local, très oral et très rythmé. C’est une facette du québécois qui m’est inconnue, je l’admets. Que la langue française est riche ! Nombre sont les mots que je ne connaissais pas dans le roman mais le contexte permet d’en saisir le sens. Et le sens n’est pas le plus important. Ce qui compte c’est la musicalité des mots qui donne du relief au récit et lui donne un rythme qui claque, au diapason de la vie intense que mène la jeune narratrice.

C’est pour ces raisons que j’ai aimé la lecture de la déesse des mouches à feu. Même si les thèmes abordés sont du déjà vu dans la littérature québécoise, la voix de Geneviève Pettersen se démarque.

American Psycho, Bret Easton Ellis

Après la lecture de Glamorama il y a 5 ans, j’étais resté sur l’idée que l’œuvre de Bret Easton Ellis n’était pas faite pour moi. Or je n’aime pas rester sur une mauvaise impression avec un auteur. D’où un nouveau contact avec cet auteur américain à travers American Psycho. Je savais à quoi m’attendre puisque j’avais déjà vu le film du même titre avec Christian Bale.

American Psycho

Le personnage central d’American Psycho s’appelle Patrick Bateman. C’est un riche héritier âgé de 27 ans qui travaille dans la finance à New-York. On ne sait pas exactement ce qu’il fait, on devine qu’il gère un portefeuille de fonds d’investissement. Patrick Bateman évolue dans un microcosme de collègues et de confrères : ils mangent dans les mêmes restaurants haut de gamme, ils fréquentent les mêmes clubs de sport et les mêmes boîtes de nuit élitistes. Ils partagent également les mêmes dealers de coke et les mêmes petites amies. Patrick Bateman et ses amis ont des personnalités interchangeables. Il arrive d’ailleurs que des connaissances s’adressent à lui sous le nom de Marcus Halberstram. Donc, on le confond mais peu importe, les relations sociales restent les mêmes, superficielles, le nom n’est que secondaire.
Au fur et à mesure du récit, on comprend que Patrick Bateman possède une deuxième personnalité plus sombre sous son vernis social. Il aime les cassettes vidéo de films violents et il éprouve une haine envers les pauvres, les femmes, les homosexuels et même les animaux. Cette haine se matérialise par des actes violents : relations sado-maso, torture, meurtres, viols, cannibalisme…

De par son contenu violent et pornographique, American Psycho est à ne pas mettre entre toutes les mains. Les descriptions sont très factuelles et sans émotion. Elles alternent toujours avec la description de la vie monotone du Patrick Bateman sociable et empathique. Ce personnage se révèle aussi ultra spécialiste, voire monomaniaque. Ainsi sont décrites par le menu détail les discographies respectives d’artistes pop tels que Phil Collins, Whitney Houston et Huey Lewis. Les moments de violence extrême sont d’autant plus surprenants dans une existence paisible, limite fade. Avec American Psycho, Bret Easton Ellis offre une critique de la société de consommation et son matérialisme sans relief. Patrick Bateman explose pour se libérer de sa condition de « gentil » consommateur superficiel accumulant les biens sans y penser. Le doute sera quand même permis puisque certains indices laissent à penser que ce que nous raconte Patrick Bateman n’est pas tout à fait vrai et qu’il s’agit peut-être de fantasmes ou d’épisodes délirants.

American Psycho est un roman que j’ai plus apprécié que Glamorama. La raison réside notamment dans le fait que suite à la publication de mon billet sur Glamorama, bon nombre de lecteurs m’ont laissé des commentaires pour m’éclairer sur l’univers de Bret Easton Ellis et sur son style si particulier. Après coup, je me dis qu’il me manquait des clefs de lecture importantes pour apprécier cet auteur.

Par le feu, Marie-Eve Bourassa

la Recrue du mois

Par le feu est le premier roman de Marie-Eve Bourassa. C’est la Recrue du mois d’avril 2013.

Par le feu, Marie-Eve Bourassa

Voici un roman choc, un roman sombre, un roman sale. Dimitri, Alex, Christian et Hélène vivent en coloc à Montréal. Dimitri et Alex sont deux orphelins qui se sont rencontrés en famille d’accueil. Depuis, ils se considèrent comme frères. Dimitri n’a jamais connu son père. Il apprend que celui-ci vient de mourir et lui lègue sa maison dans un petit village québécois. Il se rend là-bas avec Alex et Christian mais laisse Hélène, sa copine, à Montréal. Il fait la connaissance d’un certain Schreiber qui lui explique qu’il était associé avec son père et qu’il entend que Dimitri poursuive une collaboration pour le moins étonnante.

D’emblée l’ambiance est malsaine entre les membres du groupe. Dimitri et Alex ont l’habitude de faire les 400 coups ensemble. Ils se sont inventé des personnages sous les pseudonymes de Fred (Astaire) et Frank (Sinatra). Quand ils adoptent ces identités, ils sont difficilement contrôlables. Alex est un bagarreur doublé d’un drogué à de multiples substances. Christian, lui, est gay et amoureux de Dimitri. Il le suit sans poser de questions et se laisse volontiers manipuler. Proche d’Hélène, il est régulièrement la cible des railleries d’Alex. Dimitri et Hélène sont en couple mais ne sont pas sûrs ni l’un ni l’autre de leurs sentiments réels. Ce petit groupe déjà bien dysfonctionnel est également sujet à des difficultés relationnelles avec les autres. Dimitri est peu sûr de lui et renfermé. Alex est au contraire un rentre-dedans grande gueule. Mettez ces personnages dans un petit village à la mentalité étriquée et volontiers rétrograde et vous verrez que les frictions sont nombreuses et les mauvaises idées jaillissent les unes après les autres.

La mort est présente comme une chape de plomb tout au long du roman. C’est le côté sombre de Par le feu. Rien n’y est léger, tout y est compliqué. Il y a peu d’espoir et peu de lumière. La luminosité dans ce roman tient plus des néons clignotants d’une vieille taverne de village que d’un beau soleil printanier. Les fluides corporels sont nombreux dans par le feu : sang, sueur, sperme, pus… Peu est épargné au lecteur. La nature s’y met aussi avec de la pluie, de la boue, de la terre, de l’eau sale… Les rares fleurs du roman ne sont guère plus réjouissantes quand on apprend la véritable nature du travail de jardinier. Difficile de ne pas être dégoûté, oppressé et révolté à la lecture de certains passages. Et pourtant Marie-Eve Bourassa parvient à créer un roman hypnotique. Je me suis retrouvé absorbé par ma lecture. Etais-je à la recherche d’un peu d’espoir ? Ai-je entrevu la possibilité d’une fin heureuse ? Je ne saurais le dire mais j’ai aimé ce roman. Comme quoi un récit peut être difficile à lire mais constituer une bonne lecture.

Par le feu est un roman choral. Chacun des quatre personnages principaux est à un moment donné le narrateur. L’action se déroule du point de vue de chacun d’entre eux. Le roman est relativement long mais pas ennuyeux, sans doute grâce à des dialogues nombreux et à un décryptage en filigrane de la psychologie des relations toxiques entre les différents personnages.

Deux bémols tout de même. D’abord, sur le fond de l’histoire je me suis demandé pourquoi les personnages n’envisagent pas la fuite lorsque tout leur paraît bouché. Il aurait été simple de prendre la route et de se faire oublier. Ensuite, j’ai trouvé que le traitement de la religion était de trop. Il n’est pas très original aujourd’hui, voire facile, de désacraliser l’institution de l’Eglise catholique pour jouer la provocation.

Les Morues, Titiou Lecocq

Titiou Lecoq est une journaliste et une blogueuse. Les Morues est son premier roman.

les morues Titiou Lecocq

Le roman compte deux personnages principaux. Ema est une jeune journaliste parisienne qui s’ennuie dans la rubrique culture d’un quotidien. Fred, un ami de lycée d’Ema, est un surdoué un tantinet asocial qui gâche son talent de polytechnicien dans un poste de secrétaire. L’élément qui déclenche le roman est le suicide de Charlotte, l’ancienne meilleure amie d’Ema. Cette dernière, persuadée que son amie n’a pas pu commettre ce geste, décide d’enquêter, assistée en cela par Fred. Mais qui sont les morues ? Il s’agit d’un groupe de trois jeunes femmes : Ema, Gabrielle, la réincarnation moderne de Gabrielle d’Estrée, la favorite d’Henri IV, et Alice, barmaid. Toutes les trois se retrouvent régulièrement et établissent la charte des morues, des règles de conduite du féminisme moderne.

J’ai trouvé que les morues était un roman intelligent car il propose au lecteur plusieurs niveaux de réflexion : enquête, questions de génération et questions politiques. Et c’est en même temps le principal reproche qu’on peut faire au roman : ça part un peu dans tous les sens, comme si l’auteure avait essayé de faire tenir plusieurs livres en un. Il y a d’abord cette enquête sur la mort de Charlotte, ce suicide incompris par Ema qui veut en chercher la cause. C’est aussi un roman dans lequel je reconnais beaucoup de questions propres à ma génération, et pas juste à cause de la référence d’entrée à Kurt Cobain. Il y a un questionnement sur la place du travail dans la vie : on est d’accord pour dire que ce n’est pas central mais que c’est difficile quand on n’en a pas. Est aussi traitée la vie de couple, ou plutôt la notion même de couple. Et cela est illustré par la relation d’Ema avec Blester. Au départ simple relation sexuelle pour satisfaire des besoins, la relation évolue mais pas facile de la ranger dans une catégorie toute faite. Corollaire du couple et autre thème fort du roman, le féminisme décrit dans la charte des morues n’est pas un féminisme militant mais un féminisme qui pose les bonnes questions. Ainsi cet épisode où Ema se voit préparer un rôti au four pour son copain alors que personne ne l’a obligée. Les mécanismes qui sont profondément ancrés chez les hommes comme chez les femmes sont décryptés. Enfin les morues est un roman qui sous couvert de fiction amène un questionnements sur les effets pervers des politiques libérales sous la forme de la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques). Bien qu’étant un thème peu glamour pour un roman, il est présenté sous un jour intéressant dans le cadre de l’enquête menée par les deux personnages principaux. Il est question de décentralisation et d’enlever des moyens aux services publics pour utiliser les conséquences de ce manque de ressources comme un argument pour souligner l’efficacité du secteur privé. Or cela occasionne des conflits d’intérêts entre des entités privées qui conseillent les pouvoirs publics et qui ont par ailleurs une activité d’outsourcing qui les voit profiter des mannes de l’externalisation de certaines missions publiques. Rappelons qu’il s’agit là de fiction ne serait-ce que parce que MySpace y est décrit comme un média social populaire.

Les morues est écrit dans un style fluide pour parler de politique comme de sexe. Bravo Titiou Lecoq. Ça traite de sujets sérieux sans se prendre au sérieux. J’aime beaucoup.

Testament, Vickie Gendreau

la Recrue du mois

Testament est la recrue du mois de février. C’est le premier roman de Vickie Gendreau.

Testament Vickie Gendreau

Vickie est une jeune femme de 23 ans. Elle a appris récemment qu’elle avait une tumeur au cerveau. De plus, Stanislas, l’homme de sa vie, l’a quittée pour une autre. Vickie entreprend alors le récit de sa vie et laisse à ses amis plusieurs textes qui leur sont livrés après son décès. Ces textes font office de testament et sont entremêlés avec les réactions et les commentaires des personnes qui les reçoivent. Elle écrit à Stanislas, à Raphaëlle, son amie du secondaire, Catherine une autre amie et Mikka son confident. Elle laisse aussi des textes à sa mère Martine et à son petit frère Antoine. Elle écrit même à un de ses amis qui s’est suicidé peu de temps auparavant.

« Allons bon encore une logorrhée de jeune femme en colère qui joue la carte de la provocation en parlant de mort et de sexe. » C’est ce que je me suis dit après quelques dizaines de pages. Il faut dire que Vickie, la narratrice principale de ce roman, ne ménage pas le lecteur avec l’histoire de la trahison de son ex et le récit de sa vie de danseuse et d’escorte (l’euphémisme québécois pour dire prostituée). J’ai aussi trouvé que le roman partait dans tous les sens avec plusieurs narrateurs et un récit non linéaire. Mais je me suis rendu compte que le propos est finalement plus subtil que ça. Certes les textes sont bruts et la part de colère est très importante : après tout, Vickie vient de se faire diagnostiquer une tumeur au cerveau, son chum l’a quittée pour une autre et elle a subi un viol. Mais Vickie se connaît bien et ne se fait pas d’illusions. Elle est très lucide sur sa vie. A 23 ans, ses rêves d’amour se heurtent à son mode de vie de danseuse, à l’absence de l’homme qu’elle aime et surtout à sa maladie. Rage, culpabilité, souvenirs, résignation, la palette des émotions et des sensations est très bien rendue par l’écriture poétique de Vickie Gendreau. Le roman compte d’ailleurs plusieurs poèmes qui rendent compte de l’état d’esprit de la narratrice.

Testament s’avère plus organisé qu’il n’y paraît à première vue. Vickie fait envoyer des textes à plusieurs personnes après sa mort. Voilà pour la partie testament. Mais ces textes qu’elle leur livre sont entrecoupés des réactions de ces personnes face à ce qu’elle leur laisse. C’est presque un dialogue qui se déroule sous les yeux du lecteur.

Testament est un roman dont l’accès n’est pas facile tant au niveau de la forme que du fond. C’est un livre qui va au-delà de la colère et qui pose des questions essentielles sur ce que nous laissons aux gens autour de nous.

J’écarte le débat sur le côté largement autofictionnel de Testament. Vickie Gendreau l’auteure se mélange avec Vickie Gendreau le personnage du roman. Quel écrivain ne puise pas dans sa vie personnelle pour ses romans ? Si vous lisez Testament parce que l’auteure est atteinte d’un cancer, vous le lisez pour de mauvaises raisons. Lisez-le parce que c’est un livre qui va vous faire réagir.

Une question demeure toutefois : mais c’est quoi tous ces fennecs ?