Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable

Je recolle un peu avec l’actualité littéraire à travers un roman récemment publié et curieusement intitulé Un certain M. Piekielny de l’auteur français François Henri Désérable.

Dans ce roman à la première personne, l’auteur se retrouve par accident à Vilnius et son passage dans une rue de la capitale lituanienne fait écho à un passage de la promesse de l’aube de Romain Gary. En effet dans ce roman autobiographique, Gary, qui a vécu à Vilnius dans son enfance, indiquait qu’un de ses voisins s’appelait M. Piekielny. Passionné par la promesse de l’aube et fan de Romain Gary, le narrateur / auteur se met en quête d’en savoir plus sur ce fameux M. Piekielny.

L’obsession de François-Henri Désérable le conduit à enquêter sur ce M. Piekielny. Il cherche à savoir s’il a vraiment existé. S’entrecroisent dès lors le parcours du narrateur, celui de Romain Gary et celui, supposé, de M. Piekielny. Si vous aimez voyager que ce soit dans l’espace, dans le temps ou dans la fiction, vous serez servis avec ce roman. Alternant entre humour (l’épisode de la rencontre entre Romain Gary et JFK à la Maison Blanche) et gravité (la dure réalité des crimes contre les Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale), le récit de François-Henri Désérable ne peut pas laisser le lecteur indifférent. A la recherche de la vérité, si elle existe, François-Henri Désérable propose avec Un certain M. Piekielny un roman multi formes : enquête historique, réalité, fiction, hommage littéraire, roman gonzo, biographie romancée… Voilà un livre difficile à classer. Mais le plaisir de le lire rend inutile le rangement dans une case. A certains égards, le roman de François-Henri Désérable me rappelle la trilogie 1984 de l’auteur québécois Eric Plamondon avec Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S (j’ai lu ce dernier mais je ne l’ai pas encore commenté ici).

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Ginette Kolinka – Une famille française dans l’Histoire, Philippe Dana

Ginette Kolinka est une femme de 90 ans. A l’âge de 19 ans, elle a été déportée dans le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Ginette Kolinka - Philippe Dana

Philippe Dana était resté pour moi le présentateur de « ça cartoon », l’émission de dessins animés de Canal+ que certains d’entre vous ont peut-être connue comme moi pendant leur enfance. Quelle surprise de le retrouver auteur ! Avec ce livre Philippe Dana dresse le portrait d’une époque. Tout d’abord l’enfance de la jeune Ginette Cherkasky dans le Paris de l’entre deux-guerre. Entre le progrès social du Front Populaire et la montée de l’extrême-droite, c’est bientôt la Seconde Guerre Mondiale. Avec la défaite rapide de la France et la mise en place du gouvernement de Vichy arrivent des interdictions successives pour les Juifs, puis le port obligatoire de l’étoile jaune. La famille de Ginette parvient à fuir Paris et à atteindre la zone libre, non occupée par les Allemands. Jusqu’à la dénonciation qui conduira Ginette, avec plusieurs membres de sa famille à la prison des Baumettes, puis Drancy avant d’être mise dans un convoi ferroviaire à destination d’Auschwitz-Birkenau. Le récit de ces longs mois à côtoyer la mort tout en se retrouvant dépouillée de son humanité est tout simplement poignant et révoltant à lire.

Le récit que Philippe Dana a recueilli auprès de Ginette Kolinka constitue un témoignage essentiel des rares personnes qui ont survécu aux camps et aussi au temps qui passe. C’est une prise de conscience indispensable à l’heure où certains continuent à nier ou à minimiser ce processus de mort industrialisée et à l’heure où les discours d’extrême-droite connaissent un regain en France, dans plusieurs pays européens, aux Etats-Unis et en Russie.

Je reprocherais juste au récit quelques digressions sur la vie du célèbre fils de Ginette Kolinka. En effet elle est la maman de Richard Kolinka, le batteur du groupe Téléphone (aujourd’hui actif sous le nom Les Insus). Cela fait bien évidemment partie de la biographie de Ginette Kolinka mais j’ai senti un décalage avec le reste du roman.

Ginette Kolinka, une famille française dans l’Histoire est un roman que je n’ai pas lâché. J’en recommande la lecture. Merci Ginette Kolinka. Merci Philippe Dana.

Le sourire étrusque, José Luis Sampedro

Je vous ressors un livre du fond de ma bibliothèque ! Le sourire étrusque est un roman publié en 1985 par l’auteur espagnol José Luis Sampedro qui est décédé en 2013 à l’âge de 96 ans.

sourire étrusque

Salvatore Roncone est un vieil homme qui vient d’un village dans le sud de l’Italie. Il est  malade et vient vivre chez son fils Renato à Milan, marié à Andrea, une belle-fille qu’il apprécie peu et leur bébé. Le choc est puissant entre les habitudes rurales de Salvatore qui est plutôt de la vieille école et la vie urbaine à Milan où les femmes travaillent, où les hommes sont impliqués dans la vie des bébés et où, comble du comble, la nourriture est sans saveur. Mais le vieil homme se prend d’affection pour son petit fils, ce qui fera rejaillir de nombreux souvenirs de sa jeunesse et de l’époque où il était partisan dans les montagnes pendant la seconde guerre mondiale.

Le sourire étrusque est un roman sur la beauté de la vie, sur tous les moments importants et sur le temps qui passe qui nous rend plus sages. Alors évidemment il y a de bons sentiments mais on se laisse prendre par l’histoire de cet homme qui parvient à dépasser les rivalités du passé qu’il a laissées dans son village et qui, au crépuscule de la vie, retrouve une joie de vivre et inspire ceux qui l’entourent. José Luis Sampedro possède les mots justes pour toucher le lecteur et passer un formidable message d’amour. Un avertissement tout de même : la scène finale est très émouvante, préparez vos mouchoirs.

Slaughterhouse 5, Kurt Vonnegut

J’ai lu que Kurt Vonnegut était un auteur américain incontournable. J’ai donc décider de le lire en anglais en choisissant ce qui est peut-être son ouvrage le plus connu : Abattoir 5 ou dans le texte original Slaughterhouse 5.

Ce roman relativement court est un conte philosophico-fantastique à tiroirs. En effet, l’auteur se cache derrière un narrateur qui met en scène un personnage de roman. Mais c’est bien Kurt Vonnegut lui-même qui est au centre de ce roman. Billy Pilgrim est un prisonnier de guerre américain aux mains des Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale. De retour aux États-Unis, il devient un opticien qui réussit dans les affaires. Ce récit mêle des fragments du passé, les moments présents et des aperçus du futur. Billy Pilgrim possède en effet la faculté de voir le temps comme un tout depuis son enlèvement par des extra terrestres.

Avec Slaughterhouse 5, Kurt Vonnegut dénonce l’absurdité de la guerre, mais aussi l’absurdité de la vie : quoiqu’on fasse, les oiseaux continueront toujours de gazouiller. Ce texte découle directement de l’expérience de Kurt Vonnegut pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a été l’un des rares survivants américains du bombardement de Dresde qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes. Face à une telle puissance destructrice, comment trouver du sens ? C’est futile. L’exemple le plus absurde cité dans le livre est celui de cet homme fusillé pour avoir pris une théière dans les décombres d’une ville détruite.

J’ai été surpris du recours à la science-fiction pour faire passer le message principal. Peut-être qu’un roman purement historique aurait été trop aride ? Peut-être que le voyage dans le temps permet de s’affranchir des contraintes de linéarité pour décrire des moments distants de plusieurs décennies ? Mais cela prend tout son sens et passe plutôt bien. L’enlèvement de Billy Pilgrim par les extraterrestres permet d’introduire la notion du temps comme une dimension comme les autres. Une manière de souligner la vanité de vouloir changer les choses.

Je n’avais pas vraiment d’attentes vis-à-vis de Kurt Vonnegut. Est-ce que Slaughterhouse 5 est un livre culte ? possible. C’est un roman qui m’a plu et qui est plus profond qu’il n’y paraît. Le message à retenir est globalement sombre : il faut se résigner car la vie, ça va ça vient, d’autant que Kurt Vonnegut ne mentionne même pas l’idée de profiter de la vie car les moments de bonheur sont rares et furtifs pour Billy Pilgrim.

Un livre lu sur ma liseuse.

L’art français de la guerre, Alexis Jenni

L’art français de la guerre est le premier roman d’Alexis Jenni et il est en lice pour plusieurs prix littéraires à l’heure où j’écris ces lignes : le Goncourt, le Renaudot, le Fémina et le Médicis. Ce n’est pas donné à tous les premiers romans de faire une telle unanimité. Gageons qu’un de ces prix sera décerné à Alexis Jenni. La raison de ce succès critique tient sans doute au thème du livre : Alexis Jenni a écrit un roman ambitieux sur l’identité française contemporaine. Un sujet on ne peut plus d’actualité alors que le gouvernement français s’est doté d’un ministère de l’identité nationale.

Alternant les petits boulots et les périodes de chômage, le narrateur fait un jour la rencontre d’un homme nommé Victorien Salagnon. Ce dernier va apprendre au narrateur l’art de la peinture. En échange le narrateur va raconter son histoire. Une histoire de guerres car Victorien Salagnon a été soldat pendant la Seconde Guerre Mondiale, en Indochine et en Algérie. L’histoire de ce personnage se superpose avec celle de la France à tel point qu’elle en a valeur de symbole. C’est une véritable fresque historique et sociale que propose Alexis Jenni avec L’art français de la guerre.

Il est donc question des 20 ans de guerre de la France. Ne cherchez pas cette référence dans les livres d’Histoire car elle en est absente. La seconde guerre mondiale est admise comme une guerre mais le contexte de la décolonisation n’a que tardivement permis de désigner les événements en Indochine et en Algérie comme des guerres à proprement parler. En alternant le récit de la vie de Victorien Salagnon et le présent vécu par le narrateur, l’auteur fait se répondre ces deux périodes de l’Histoire française. En effet être Français en 1943 est totalement différent d’être Français en 2011. Victorien Salagnon est lui-même passé de résistant à bourreau en l’espace de quelques années. Tout comme la France, il a perdu une certaine humanité en Indochine et en Algérie.

Alexis Jenni est talentueux dans le sens où il utilise un mécanisme classique du romancier : il revient sur le passé pour mieux définir et en l’occurrence critiquer le présent. Ce roman prend carrément des airs d’essai et de récit argumentatif. Critique du colonialisme hypocrite (refusons aux indigènes la liberté que nous avons défendue et reconquise contre l’envahisseur allemand), Alexis Jenni pourfend les réflexes de repli de l’extrême droite et dénonce la militarisation du corps policier et les contrôles d’identité au faciès, étincelles à l’origine de confrontations et d’émeutes. L’auteur règle aussi quelques comptes : il attaque De Gaulle et l’image que celui-ci s’est façonnée en romançant ses succès comme l’a fait Jules César avec la Guerre des Gaules. Alexis Jenni se montre aussi très critique de la vision cinématographique que le FLN a produite de la guerre d’Algérie. Avec ce premier roman, c’est un regard sans concession que pose Alexis Jenni sur l’identité française et l’Histoire récente de la France. Nous vivons encore aujourd’hui avec les conséquences de la guerre de l’Algérie et la déracinement des Pieds Noirs. Ces événements ont façonné l’imaginaire collectif français contemporain.

Alexis Jenni ne parvient toutefois pas à définir ce qu’est être Français de manière précise. Il propose quelques pistes : la langue comme chose commune et la volonté à vouloir vivre ensemble. Deux éléments particulièrement secoués par les temps qui courent. La réflexion amenée par ce roman apparaît nécessaire et elle est fort bien menée.

Indignez-vous !, Stéphane Hessel

Indignez-vous ! est un petit ouvrage (30 pages à peine) qui est parmi les meilleures ventes de livres en France en ce moment. Et il ne coûte que 3 euros !

Ce tout petit format est un texte d’opinion écrit par Stéphane Hessel, un Français de 93 ans qui a été résistant pendant la seconde guerre mondiale et membre de la commission internationale qui a rédigé la déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948. Il s’agit donc d’un homme qu’il vaut la peine d’écouter quand il prend la parole.

Stéphane Hessel enjoint ses lecteurs à savoir faire preuve d’indignation. Pour lui, l’indifférence est la pire des attitudes. Parmi les motifs qui méritent l’indignation dans le monde qui nous entoure, Stéphane Hessel cite l’écart croissant entre les riches et les pauvres, les droits de l’Homme qu’il faut continuer de promouvoir et l’état de la planète. Il illustre son propos avec une cause qui lui tient à cœur : le sort de la Palestine.

Quelle forme doit prendre l’indignation ? Stéphane Hessel préconise la non violence et la conciliation des cultures différentes. Ses modèles en la matière sont Nelson Mandela et Martin Luther King. Son credo est l’insurrection pacifique.

S’il reconnaît les avancées réalisées au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle (fin du communisme, fin de l’apartheid, entre autres), il en appelle à une lutte contre les moyens de communication de masse qui favorisent la consommation de masse et l’amnésie collective.

Les propos de Stéphane Hessel sont des évidences qu’il demeure nécessaire de rappeler. Il est toutefois un peu prisonnier du format du livre. Son texte est écrit à la façon d’une lettre d’opinion dans un journal et certains sujets auraient pu être développés plus longuement. Reste que cet appel citoyen mérite d’être lu.

Publié chez Indigène Editions.

L’âme du Minotaure, Dominike Audet

Nouvelle lecture dans le cadre du repêchage de la Recrue du mois : le premier roman de Dominike Audet qui s’intitule L’âme du Minotaure. Pensez à cliquer sur l’onglet repêchage du site pour découvrir de nombreux nouveaux auteurs québécois.

C’est toujours délicat de parler d’un livre dont on a abandonné la lecture en cours de route. C’est mon cas avec ce premier roman de Dominike Audet. Ce titre m’a attiré en raison de sa thématique historique et le fait que le roman comporte près de 900 pages ne m’effrayait pas.

L’âme du Minotaure décrit les amours de Katharina, une jeune secrétaire berlinoise avec Reihnard Heydrich, un des hauts placés chez les SS. Le Minotaure c’est lui. Dirigeant à la poigne de fer, il est en charge de diriger la Tchécoslovaquie après l’invasion allemande. C’est aussi un des architectes de l’Holocauste. Katharina ne connaît pas les détails des fonctions d’Heydrich et tombe sous le charme de ce Janus : dirigeant sévère et rigide dans ses fonctions et amant doux et attentionné avec sa maîtresse.

La seconde guerre mondiale est une période qui m’intéresse et j’ai lu plusieurs livres sur le sujet : romans ou témoignages (les Bienveillantes, le soleil est aveugle, Rommel face au débarquement 1944). Malgré tout, j’ai choisi d’arrêter ma lecture de l’âme du Minotaure à la moitié du livre. En effet, l’aspect historique qui m’avait attiré au départ est relégué au second plan au profit de l’histoire d’amour entre Katharina et Heydrich. Et celle-ci, bien que présentant une dynamique originale, transforme malheureusement le livre en roman à l’eau de rose. C’est un genre qui ne m’attire pas mais j’ai gardé un esprit ouvert malgré certains clichés inhérents au genre : Katharina est attirée par le mauvais garçon, elle a un meilleur ami avec qui elle entretient une relation platonique bien que celui-ci lui propose de l’épouser et il y a la figure paternelle et bienveillante en la personne du bon Dr Karl qui se transfigure en ogre. Mais ce sont là les lois du genre.

C’est plus du côté de l’écriture qu’est venue mon insatisfaction. Le point m’ayant le plus agacé est que le roman comporte de nombreux dialogues inutiles. Les personnages se renvoient longuement la balle sans que ça apporte vraiment grand chose au lecteur. Par ailleurs, l’état d’esprit du personnage principal change souvent. J’ai plusieurs fois perdu mon souffle à suivre les montagnes russes des émotions qu’elle vivait.

Le roman aurait sans doute gagné en qualité avec des dialogues moins nombreux et au service du récit. D’autant que Dominike Audet possède une belle maîtrise de la langue française. J’aurais aimé lire plus de descriptions de sa part comme c’est le cas dans les chapitres à la 3e personne que j’ai apprécié car plus descriptifs et de fait plus proches de mes attentes historiques. J’aurais au moins pu en apprendre plus sur un personnage historique peu recommandable grâce au souci de véracité historique de Dominike Audet.

Publié chez VLB Éditeur.

Rommel face au débarquement 1944, Amiral Friedrich Ruge

On dit que les gagnants écrivent l’Histoire. Ça signifie que c’est leur vision des événements qui reste gravée dans le marbre. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas lire la version des vaincus. En l’occurrence le débarquement tel que vu par les Allemands via cet ouvrage de l’amiral Friedrich Ruge qui était à l’époque affecté à l’état-major du maréchal Rommel.

Rommel face au débarquement, Amiral Friedrich Ruge

En décembre 1943, le maréchal Rommel prend le commandement de la défense des côtes de l’Europe de l’Ouest. En effet, l’armée allemande craint qu’un débarquement anglo-américain ne se produise au printemps 1944. Et tous les signes pointent vers un débarquement dans le bassin de Seine, là où il aura effectivement lieu. L’armée allemande est le fantôme de celle de 1940 avec ses redoutables divisions blindées. Les principaux points faibles de la Wehrmacht sont les suivants : perte de contrôle de l’espace aérien, perte de la suprématie maritime et troupes au sol considérablement affaiblies par le front russe. Etre décembre 1943 et juin 1944, Rommel réalise un état des lieux des forces allemandes qui défendent les côtes du Danemark jusque dans les Landes. Sa stratégie consiste à concentrer les défenses sur les côtes pour empêcher l’ennemi de mettre le pied sur la terre et organiser une tête de pont pour une offensive terrestre de grande envergure. Or même si sa stratégie semble frappée au coin du bon sens quand on sait ce que les Alliés préparent, Rommel a toutes les peines du monde à convaincre ses supérieurs et ses collègues du bien fondé de sa stratégie (et c’est finalement tant mieux pour l’Histoire direz-vous). Il a même du mal à se faire entendre pour mettre en place des obstacles au débarquement telles que des blocs de ciment sur les côtes et l’installation de mines marines dans le bassin de Seine. Et il a beau suggérer d’orienter les pièces d’artillerie vers la mer et de les protéger et de les camoufler à l’aide de casemates en béton, les défenses côtières sont finalement très hétérogènes.

Aussi talentueux stratège militaire qu’il soit, Rommel se heurte en fait à une mauvaise coordination entre les différentes armes : en particulier entre l’armée et la marine. Il milite pour un commandement unique sur les différents fronts mais il ne sera jamais écouté ni par l’état major de l’armée ni par Hitler et son entourage. Les divisions blindées se trouveront trop éloignée des premières lignes et arriveront trop tard pour empêcher l’ennemi de s’installer sur les côtes normandes puis d’avoir accès aux villes de Cherbourg et de Caen. Dès lors, la bataille sera inéluctablement perdue pour les Allemands, ce que se refusera toujours à reconnaître Hitler.

Les événements sont présentés par un homme qui a été proche de Rommel pendant ces moments cruciaux. En plus de la chronologie des événements militaires, cet ouvrage présente le quotidien d’un état-major et des hommes qui le composent. L’amiral Ruge sera jusqu’à un certain point le confident de Rommel qui s’inquiète de la direction politique de l’Allemagne. Évaluant très bien les rapports de force entre Allemands, Alliés et Russes, il évoque la possibilité d’une négociation avec l’Occident afin de reconstruire l’Allemagne. J’ai été frappé par la justesse de la lecture de la situation par Rommel. Ce livre propose aussi une ouverture sur le personnage qu’aurait pu représenter Rommel à la fin de la guerre. Il aurait pu représenter la seule alternative politique à la tyrannie juqu’au boutiste d’Hitler. Forcé au suicide car soupçonné d’avoir participé à l’attentat de juillet 1944 contre Hitler, Rommel aurait eu la légitimité pour négocier avec les Occidentaux pour épargner des vies et profiter d’avoir certains gages en main pour obtenir des contreparties pour l’Allemagne.Véritable document historique, cet ouvrage vient aussi souligner les divergences qui existaient entre la Wehrmacht et les SS, des nuances qu’on a parfois tendance à oublier.

En décembre 1943, le maréchal Rommel prend le commandement de la défense des côtes de l’Europe de l’Ouest. En effet, l’armée allemande craint qu’un débarquement anglo-américain ne se produise au printemps 1944.

mauvaise coordination entre les différentes armes : en particulier l’armée et la marine, milite pour un commandement unique sur les différents fronts
Rommel écouté ni par l’état major de l’armée ni par Hitler et son entourage

l’armée allemande est le fantôme de celle de 1940 avec ses divisions blindées redoutables
points faibles de la Wehrmacht : perte de contrôle de l’espace aérien, perte de la suprématie maritime et troupes au sol considérablement affaiblies par le front russe
concentrer les défenses sur les côtes pour empêcher l’ennemi de mettre le pied sur la terre et organiser une tête de pont pour une offensive terrestre de grande envergure

obstacles au débarquement : blocs de ciment, miner le bassin de Seine
protéger et camoufler les pièces d’artillerie à l’aide de casemates

Ouverture sur le personnage qu’aurait pu représenter Rommel à la fin de la guerre
la seule alternative politique à la tyrannie juqu’au boutiste d’Hitler
forcé au suicide
folie de Hitler, négocier avec les occidentaux pour épargner des vies et profiter d’avoir certains gages en main pour obtenir des contreparties, se concentrer sur le front de l’Est
les divergences entre la Wehrmacht et les SS, nuances qu’on a parfois tendance à oublier

Genlis, Anne-Claire Marie

Voilà un petit livre qui ne possède qu’un public restreint : ceux qui s’intéressent à la ville de Genlis. Je suis de ceux-là.

Ce livre d’Anne-Claire Marie présente un siècle d’histoire de cette petite ville de Côte d’Or à travers des dizaines de cartes postales et des photos. Celles-ci constituent des instantanés des endroits marquants et des moments clés de la vie de la ville. Genlis doit son développement à sa présence sur la RN5 et à sa gare. La ville a bien évidemment beaucoup changé tout au long du vingtième siècle. Parmi les événements marquants, on peut noter la crue de 1910 qui a laissé des images impressionnantes pour qui connaît les lieux, la libération de la ville à la fin de la seconde guerre mondiale et le passage de la flamme olympique à l’occasion des jeux d’hiver d’Albertville en 1992. En dehors des événements important, le visage lui-même de la ville a évolué : les commerces changent de propriétaires, certains quartiers tombent en désuétude et d’autres sont créés pour répondre aux besoins d’une population toujours plus nombreuse. S’il y a une constante à Genlis que souligne bien Anne-Claire Marie, c’est bien l’importance de la vie associative : musiciens, sportifs, anciens combattants… Il y en a pour tous les goûts.

Bien qu’ayant l’air tout droit sorti d’un Office de Tourisme, cet ouvrage présente tout de même un intérêt pour celui que le parcours de la ville de Genlis n’émeut guère. C’est intéressant de voir que pendant de nombreuses années, les cartes postales jouaient un rôle sensiblement différents d’aujourd’hui. Ces cartes postales étaient un véritable média qui permettait de fixer sur pellicule et de partager une information sur un événement. Et elles sont bien utiles quand la mémoire fait défaut. J’ai bien peur qu’aujourd’hui nos cartes postales touristiques ne présentent que peu d’intérêt pour les historiens.

Au-delà de l’exemple bien particulier de Genlis, j’ai une certaine fascination pour ce genre d’ouvrages qui montrent les différents visages et l’évolution de la fonction d’un lieu. Je m’interroge toujours sur ce qui fait le succès ou le malheur d’une ville. Il me semble que c’est un mélange de moyens de transport, de dynamisme économique, de force culturelle et de qualité de vie. Ou leur absence.

Le soleil est aveugle, Curzio Malaparte

J’ai connu Malaparte il y a quelques années au travers du roman La Peau qui m’avait laissé une forte impression. Je prévois de relire la peau mais voici d’abord mon commentaire à propos d’un autre livre de Malaparte, le soleil est aveugle, qui parle lui aussi de la seconde guerre mondiale.

Publié en 1947, ce récit relativement court se passe en juin 1940 alors que les Alpins italiens s’apprêtent à se lancer à l’attaque du territoire français en passant par les cols alpins. L’Italie vient en effet de déclarer la guerre à une France déjà considérablement affaiblie par l’offensive allemande. On suit un capitaine italien chargé de faire circuler l’information entre les différentes divisions italiennes pour coordonner une attaque imminente sur les positions françaises. Ce capitaine se prend d’amitié pour Calusia, un soldat un peu simple d’esprit qui se promène avec une cloche de vache autour du cou. La mort de ce soldat pendant les combats cause une grande détresse au capitaine qui se sent responsable et sombre dans la folie.

Le soleil est aveugle est basé sur l’expérience de Malaparte comme correspondant de guerre. C’était un spectateur aux premières loges pendant la seconde guerre mondiale. Il est donc bien placé pour dénoncer l’absurdité de la guerre. Il s’en prend d’abord la lâcheté de Mussolini qui lance son armée sur un ennemi qui n’a déjà plus les moyens de se défendre. Il dénonce aussi le fait que l’Italie fasciste demande aux Alpins italiens de s’attaquer aux Français des Alpes avec qui ils ont toujours entretenu des relations de bon voisinage. Cette attaque est donc fratricide. Mais surtout Malaparte est très virulent contre le cauchemar que représente cette guerre qui tue, qui mutile et qui rend fou. Ironie suprême, les combats ont lieu dans un lieu de toute beauté : glaciers, névés, moraines et montagnes majestueuses. Autant de témoins indifférents à la sottise des hommes. Les montagnes seront encore là bien après que les hommes se soient entretués pour des raisons absurdes. Malaparte rend enfin un bel hommage aux soldats en soulignant leur fraternité dans des moments difficiles où ils risquent leur vie pour des motivations qui les dépassent.

Il y a un contraste entre le message profondément politique que veut faire passer l’auteur et la façon dont il s’y emploie. Point de démonstration ou de grands discours pour montrer que la guerre est absurde. Le récit est riche en sensations. On est dans le réel, le ressenti. Certains paragraphes nous éclairent sur les pensées du capitaine, sur son inconscient. Et c’est la beauté de ce roman : le sujet est pesant mais le récit est léger et parfois chantant car ponctué d’argot italien et de passages oniriques. Difficile enfin de ne pas être charmé par les paysages alpins décrits par Malaparte. On sent chez lui un amour de cette région alpine qui transcende les appartenances nationales.