Zero K, Don DeLillo

Tiens, tiens, tiens… ça faisait un petit bout de temps que je ne vous avais pas embêté avec un livre de Don DeLillo. Ca fait deux ans et demi depuis que j’ai lu le curieux Bruit de fond. Le dernier roman de Don DeLillo vient d’être publié en français sous le titre de Zero K.

Zero K - Don De Lillo

Jeffrey, le narrateur, se rend dans un pays d’Asie centrale pour accompagner Ross, son père et Artis la compagne de celui-ci. Artis est gravement malade et, se sachant condamnée, elle entreprend de se faire cryogéniser en attendant d’être ressuscitée dans un futur plus ou moins lointain. La promesse est de se réveiller libéré de la vieillesse et des maladies tout en conservant un esprit vigoureux. Le processus a lieu dans un mystérieux centre nommé la convergence. Entre deux échanges avec son père et Artis, Jeffrey parcourt le centre. Il y croise des personnages étranges à qui il attribue lui-même des noms. Entre scientifiques de pointe, moine sorti de méditation ou simple charlatan, il ne sait pas où il est tombé : centre technologique de pointe ou secte millénariste, difficile de trancher. Le centre diffuse par ailleurs des vidéos déroutantes sur les murs de ses couloirs : guerre, violence, scènes de désolation. Histoire de ne pas regretter la vie terrestre avant de basculer dans le grand froid. Une fois Artis partie, Ross s’interroge s’il ne doit pas suivre le chemin de sa compagne, même s’il n’est pas malade.

Bon, vu comme ça, Zero K donne l’impression d’être un roman de science-fiction ou d’anticipation. Mais il ne faut pas se laisser abuser par la technologie présente dans le roman et le côté moderne de ce qui nous est décrit. Zero K est davantage un roman philosophique dans le sens où il questionne sur ce qui nous retient en vie. Que faire du reste de sa vie quand l’être aimé est parti comme c’est le cas pour Ross ? Que faire de sa vie quand on n’a pas pas de liens familiaux, une vie amoureuse peu passionnante ou pas de projet professionnel (le cas de Jeffrey) ? Quel sens trouver à la vie dans un monde moderne que Don DeLillo décrit comme étant à la fois froid, sombre et vide ?

La question de la fin de vie est centrale dans le dernier roman de Don DeLillo. Voie du futur ou lubie de milliardaire, on ne sait pas quoi penser de ce refus de la mort en misant sur une société future plus avancée et qu’on imagine plus heureuse. Le parallèle avec la religion est évident. Le paradis est ici remplacé par un futur technologique libéré des contingences terrestres. Et si l’approche est plus technologique, elle n’est pas pour autant dénuée de spiritualité. Don DeLillo se fait l’écho d’une quête de sens à travers les personnages de son roman. A la manière de Jeffrey, obsédé par les noms des gens et les définitions des choses qui l’entoure. Jeffrey s’approprie la réalité seulement une fois qu’il l’a nommée et définie.

Vous aurez compris que Don DeLillo n’est pas Patrick Sébastien. Il ne fait pas tourner les serviettes le samedi soir avec ses potes. Je vois Don De Lillo comme un artiste contemporain tant ses romans sont visuels. C’est le cas de Zero K avec je l’ai déjà dit les vidéos de catastrophes naturelles ou de guerre diffusées dans les couloirs de la convergence. Mais c’est aussi l’image frappante des nombreux corps nus flottant dans des réceptacles en verre dans les sous-sols du centre. Ou encore l’alignement du coucher de soleil et de l’axe des rues de New-York. Comme une oeuvre d’art contemporain, rien de cela n’est véritablement utile (dans le sens de fonctionnel) ou réjouissant. Ça n’arrête pas non plus la marche effrénée du monde. Mais si cela nous fait nous arrêter quelques instants et réfléchir, c’est toujours ça de gagné… S’il y en a une, voilà la petite pincée d’optimisme de Don DeLillo.

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Le berceau du chat, Kurt Vonnegut

Vous vous souvenez de Slaughterhouse 5 ? Et bien j’ai décidé de retâter de l’univers de Kurt Vonnegut avec un roman intitulé le berceau du chat. Je n’ai pas été déçu.

le berceau du chat Kurt Vonnegut

Le narrateur du berceau du chat prépare un ouvrage sur la journée du 6 août 1945, jour où les Etats-Unis ont largué la première bombe atomique sur Hiroshima. Pour ce faire, il cherche à savoir comment le Dr Felix Hoenniker, un des scientifiques ayant participé au projet Manhattan, avait vécu cette journée. En interrogeant ses proches, il découvre que cet homme était très spécial et que ses trois enfants sont tout aussi originaux à leur manière.

Ce récit à la première personne m’a séduit dès les premières pages en raison des références à une mystérieuse philosophie morale que j’ai d’abord pensé être orientale mais qui s’est plutôt avérée caribéenne. Le bokonisme est en effet pratiqué en secret dans la fictive île de San Lorenzo où le narrateur suit les traces d’un des enfants Hoenniker. Cette philosophie/religion un peu loufoque sous des airs pourtant tout à fait sérieux contribue au ton décalé du roman. Le texte devient même très barré à un moment donné, un procédé qui souligne le pessimisme de Kurt Vonnegut en ce qui concerne l’être humain. En fait, c’est surtout la science qui inquiète Vonnegut et qui explique son peu de foi en l’humanité. En effet, le Dr Hoenniker, outre sa contribution à l’invention de la bombe atomique, a mis au point la Glace-9, une formule digne d’un ouvrage de science-fiction qui transforme le liquide en solide. Cette crainte d’une mauvaise utilisation de la science n’est pas étonnante dans le contexte de la Guerre Froide dans lequel le roman a été publié (en 1963, soit au lendemain de la crise des missiles à Cuba). Autre thème récurrent lié à l’époque, la notion de contrôle de la population par un gouvernement. En effet l’île de San Lorenzo est une dictature qui perdure grâce à un équilibre artificiel entre la peur instaurée par l’Etat et une religion officiellement interdite mais dans les faits complice du gouvernement. Toute ressemblance avec des personnes ou une situation existantes n’est évidemment que fortuite…

Ne craignez toutefois pas un roman pesant avec des thématiques sombres ! C’est tout le contraire car Kurt Vonnegut excelle dans l’humoir noir et dans l’art de manier l’ironie. Et si vous vous demandez ce qu’est le berceau du chat qui donne son titre au roman, sachez qu’il s’agit d’un jeu qui se joue à la main avec des élastiques ou des ficelles afin de faire des figures. J’y vois l’intention de montrer que l’être humain reste avant tout un enfant qui ne peut se voir confier que des jeux et rien de plus sérieux, sous peine de conséquences très graves.

Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Ça fait un moment que j’ai ce titre dans ma pile de livres à lire. J’avais beaucoup aimé Fahrenheit 451, c’est pourquoi j’ai voulu découvrir un nouveau récit de Ray Bradbury. Chroniques martiennes a été publié en 1950 et est considéré comme un ouvrage majeur de la science fiction.

Chroniques martiennes - Ray Bradbury

Chroniques martiennes raconte l’histoire de la conquête de la planète Mars entre les années 2030 et 2057. Le récit commence du point de vue des Martiens et se poursuit ensuite à travers les yeux des équipes successives qui atterrissent (amarsissent serait plus juste) sur la planète à découvrir. Les différents textes qui composent ces chroniques sont pour ainsi dire des nouvelles, le tout faisant un tout cohérent pour décrire l’exploration de Mars.

Première surprise : le récit porte peu sur les interactions entre les deux peuples (à part au début du livre) ou sur la technologie mais est surtout centré sur l’état d’esprit des Terriens. Autre point d’étonnement pour moi : Chroniques martiennes contient relativement peu d’éléments fantastiques ou surnaturels. Quand il est question de lire dans les pensées ou d’hallucinations, c’est surtout au service d’une remise en cause de nos perceptions humaines. J’ai pour ma part beaucoup aimé un des chapitres qui met en vedette un certain Benjamin Driscoll qui se donne comme mission de planter des arbres sur Mars pour rendre l’atmosphère plus respirable. Sa détermination et ses convictions sont exemplaires et nous invite à persévérer.

Le livre est presque un ouvrage philosophique car des désaccords se font jour entre les Terriens pour savoir quoi faire de cette planète. Les territoires inexplorés représentent une nouvelle frontière à conquérir avec d’abord des pionniers puis plusieurs vagues de colons qui viennent s’installer. Le parallèle est clair avec l’histoire américaine et la conquête de l’Ouest. Avec les colons arrivent des prêtres, ce qui vient à poser la question de la vie spirituelle sur Mars car plusieurs approches s’opposent quand les prêtres sont confrontés à plusieurs phénomènes qui leur font remettre en cause les fondements de leurs croyances chrétiennes.

En fait Chroniques martiennes en dit plus sur l’époque de sa rédaction que sur une hypothétique conquête de la planète Mars. Au moment de rédiger ses récits, Ray Bradbury vit au début de l’ère nucléaire avec toutes les craintes de destruction que cette nouvelle technologie apporte si elle est mal utilisée. Cette nouvelle époque voit aussi la remise en cause du rôle de la religion (dogme ou philosophie ?) et pose la question de la place des Noirs (qui, non contents de leur sort sur Terre, émigrent massivement vers Mars) dans la société. C’est aussi une époque où l’on peut craindre l’émergence d’une police de la pensée (au même moment, George Orwell publie 1984). Ce sujet est traité par Ray Bradbury dans le chapitre consacré à la maison Usher où il craint que les livres et les divertissements ne soient interdits par le pouvoir politique. Face à ces menaces d’apocalypse, Ray Bradbury se fait l’écho à travers plusieurs récits de Chroniques martiennes d’une certaine nostalgie. Plusieurs personnages ont en effet tendance à vouloir revenir en arrière, à des temps plus doux, époque révolue de l’insouciance. A l’inverse, la technologie, si elle permet d’ouvrir de nouveaux horizons, peut conduire à la destruction et à la solitude.

Voici un résumé de la pensée de Ray Bradbury avec cette citation extraite de Chroniques martiennes :

La vie sur Terre n’a jamais pris le temps de donner quoi que ce soit de bon. La science est allée trop loin et trop vite pour nous, et les gens se sont retrouvés perdus dans une jungle mécanique, comme les enfants qui font tout un plat des jolis choses, gadgets, hélicoptères, fusées ; ils ont mis l’accent sur les fausses valeurs, sur les machines plutôt que sur la façon de les utiliser. Les guerres sont devenues de plus en plus dévastatrices et ont fini par tuer la Terre. C’est ce que signifie le silence de la radio. C’est ce que nous avons fui.

Voilà qui invite à la réflexion, non ? D’autant que ces quelques lignes n’ont pas vraiment pris une ride 66 ans plus tard.

Dans la dèche au royaume enchanté, Cory Doctorow

Dans la dèche au royaume enchanté est un roman de science fiction écrit par le blogueur canadien Cory Doctorow (son blogue sur la technologie). C’est son premier roman.

Dans la dèche au royaume enchanté - Cory Doctorow

Dans ce roman d’anticipation, Julius, le narrateur, est âgé de 150 ans et vit dans un monde où règne la société Bitchun. Tout le monde est immortel. Il est possible de sauvegarder le contenu de son cerveau. En cas de décès, on reprend la dernière sauvegarde en date et on la remet dans un clone. Et si on le souhaite, on peut se mettre en sommeil pendant plusieurs centaines voire milliers d’années et reprendre sa vie dans un temps très lointain. Autre caractéristique de ce futur qu’on imagine proche, tout le monde vit connecté et chaque individu dispose d’un stock de whuffies, un indicateur qui résume la popularité, la cote d’amour dont chacun bénéficie auprès des membres de sa communauté.

Julius vit à Disney World en Floride. Il est responsable du manoir hanté, une attraction traditionnelle du parc. Julius pense que cette attraction suscite la convoitise de la responsable d’une autre attraction, une femme très ambitieuse qui veut moderniser les attractions de Disney World. Paranoïa ou réalité, toujours est-il que Julius se fait assassiner. Grâce à ses sauvegardes fréquentes, il se retrouve rapidement dans un nouveau corps avec une mémoire fraîche. Mais ce clone de lui même connaît quelques dysfonctionnements.

Dans la dèche au royaume enchanté est le conte doux amer d’une réalité qui pourrait être la nôtre. En effet, ce roman est à lire en gardant à l’esprit les intentions d’un Mark Zuckerberg de voir nos vies exposées en ligne, sans filtres. Le système de whuffies évoque bien sûr ces « j’aime » qu’on récolte sur un célèbre réseau social ou les RT sur un autre de ces réseaux. Cory Doctorow nous invite ainsi à réfléchir sur les relations humaines alors qu’une technologie rend permanent le regard des autres sur nos actions. Son message nous rappelle qu’il est bon de déconnecter de temps en temps. Le roman aborde aussi la notion d’adhocratie : les collaborateurs du Disney World de Cory Doctorow travaillent sans véritable hiérarchie, au gré de leurs envies et d’alliances transitoires.

Le roman est court mais efficace dans le questionnement qu’il provoque chez le lecteur, ce qui en fait un bon livre de science-fiction. Je regrette juste que certains ressorts des relations humaines et les implications du système mis en place par la société Bitchun ne soient pas plus longuement développés.

Pour ceux qui rêvent de pouvoir un jour télécharger le contenu de leur cerveau, je vous laisse lire cet article très complet, même s’il ne vous réjouira pas.

Dans la dèche au royaume enchanté est téléchargeable gratuitement en version originale sur le site de Cory Doctorow.

Le voyageur imprudent, René Barjavel

Le voyageur imprudent est le deuxième roman de Barjavel que je lis, après le très bon Ravage.

Le voyageur imprudent, Barjavel

Saint-Menoux est un soldat qui fuit l’avancée allemande pendant la seconde guerre mondiale. Alors qu’il se replie avec ses compagnons d’infortune, il s’égare dans un village et entre dans une maison où l’attendent Noël Essaillon, un infirme, et sa fille Annette. Noël Essaillon lui affirme pouvoir voyager dans le temps et c’est pourquoi il savait que Saint-Menoux allait les rencontrer. C’est la complémentarité entre ces deux hommes qui permet le voyage dans le temps. En effet, les recherches en mathématiques publiées par Saint-Menoux, professeur de mathématiques dans le civil, ont permis à Essaillon, savant de son état, de débloquer le développement du voyage dans le temps. Le voyage dans le temps est rendu possible par la création de la noëlite, une substance qui avalée sous forme de gélule, permet d’avancer ou de reculer dans le temps. Essaillon perfectionne ensuite sa technologie : en enduisant un scaphandre de noëlite, les limites du voyage dans le temps sont repoussées. Incapable d’explorer le temps en raison de ses handicaps, il propose à Saint-Menoux de découvrir de nouveaux horizons grâce à son invention.

Saint-Menoux voyage dans le futur pour voir comment l’humanité évolue. Il fait d’abord un bond de 100 ans en 2052. C’est un écho à Ravage alors que les hommes sont privés d’électricité. Il voyage dans un futur encore plus lointain en l’an 100 000 et découvre une humanité complètement changée. Saint-Menoux voyage dans le temps à loisir. Il prend parfois des risques, d’où ce titre de voyageur imprudent. Après de sérieux incidents, il risque  sa propre vie et met en péril la nécessaire discrétion des voyages qu’il entreprend.

Le voyageur imprudent est intéressant à lire pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que c’est de la science-fiction française de qualité. On croit souvent à tort que la science-fiction est une affaire d’anglo-saxons mais Barjavel prouve avec Le voyageur imprudent qu’il est un précurseur. La qualité du roman réside aussi dans le fait que les aventures de Saint-Menoux sont riches et haletantes. C’est un homme simple qui se découvre pionnier de la science mais il reste un homme quand s’offre à lui certaines tentations. Il glisse peu à peu dans un rôle d’anti-héros. En imaginant le futur de l’humanité, Barjavel propose aussi une réflexion sur la société. En l’an 100 000, l’être humain a complètement changé, tout n’est que fonction. Comme dans un Ravage, il est assez critique de l’avenir de l’Homme. Enfin, qui dit voyage dans le temps, dit tentation de modifier le futur. C’est ce que va vivre Saint-Menoux, ce qui permettra à Barjavel d’introduire le paradoxe du grand-père, la forme la plus connue de paradoxe temporel.

A noter que Le voyageur imprudent a été adapté en 1982 par Pierre Tchernia en téléfilm, disponible en totalité sur Youtube.

Ravage, René Barjavel

Ravage est un roman de science-fiction publié par René Barjavel en 1943. C’est aussi le premier roman de Barjavel que je lis.

Ravage Barjavel

Ravage est une dystopie dont le récit se passe en 2058. Blanche est une jeune provinciale montée à Paris et repérée par le patron de radio 300, une grande société médiatique. Une grande carrière de chanteuse s’offre à elle dans un Paris très moderne dominé par de grandes tours modernes et ultra confortables et où les avenues sont pleines de voitures volantes. François Deschamps, l’ami d’enfance de Blanche, est lui un étudiant sans le sou qui vit dans un vieil appartement. Toute occupée par sa carrière naissante, Blanche néglige son ami. Le soir de la grande première du spectacle où Blanche tient la vedette, un mystérieux phénomène coupe le courant partout. C’est le début d’un enchaînement de catastrophes qui modifient durablement les conditions de vie jusqu’alors confortables de chacun. François et Blanche se retrouvent alors et le jeune homme décide de les ramener dans leur Provence natale et rurale, a priori épargnée par les conséquences du cataclysme.

René Barjavel n’y va pas par quatre chemins. Le message de Ravage est en effet peu subtil. Barjavel offre une vision très noire de la technologie et du progrès. L’être humain s’est peu à peu laissé éloigner de la nature par les progrès de la technologie. L’agriculture se fait hors terre et est complètement industrialisée. Les logements ont des robinets qui donnent du lait. Les déplacements s’effectuent très rapidement en avion d’un pays à l’autre. Les gens se sont habitués à un niveau de confort très important et se sont peu à peu détachés de l’origine des choses : les champs pour la nourriture et les vaches pour le lait par exemple. C’est donc dire que c’est un véritable problème quand se produit la panne généralisée. Le retour à l’état de nature se passe mal : privés de nourriture et de confort, les gens sont ramenés à leurs plus bas instincts pour survivre et bon nombre d’entre eux ne savent plus comment produire de la nourriture, s’organiser pour vivre et se défendre des agresseurs. L’Homme moderne est perdu quand il doit revenir à l’état de nature. Le soi-disant progrès conduit selon Barjavel à des dérives tels ces médecins qui jouent les apprentis sorciers avec des malades mentaux et libèrent des pouvoirs destructeurs incontrôlables. Ou encore ce culte des ancêtres qui est pratiqué dans chaque logement : les aïeux sont conservés comme empaillés dans les salons et partagent la vie quotidienne de leurs descendants.
Heureusement que François Deschamps, jusque dans son nom le Français des champs, possède le bon sens nécessaire pour sauver ses compagnons et remettre dans le droit chemin une Blanche, la blancheur virginale voire l’oie blanche, qui bien que séduite un temps par le miroir aux alouettes de la société moderne, se ressaisira pour se ranger sous la férule de François.

Saluons la justesse de la vision de Barjavel qui imagine 2058 (c’est dans 45 ans seulement) avec des villes faites de grandes tours d’habitations modernes, prélude à ce qui sera les grandes barres d’habitation construites dans les années 60 avec tout le confort moderne (on en est revenu depuis mais c’est une autre histoire). Que dire de radio 300, ce conglomérat médiatique qui domine le divertissement des Français sinon que nous sommes en plein dedans avec la convergence entre différents médias et modes de communication ? Certes nous sommes loin d’avoir des voitures volantes et d’avoir la capacité de nous rendre en Ecosse en quelques minutes. Mais il faut bien admettre qu’au cours des dernières décennies les distances se sont considérablement réduites et que les grands trajets sont plus abordables financièrement que jamais. La déconnexion des habitants des villes de la nature est également une réalité. Mais surtout la question principale de René Barjavel se pose toujours : que deviendrions-nous si demain nous devions vivre sans eau courante ni électricité, sans tout ce qui rend nos vies confortables ? C’est une interrogation qui demeure d’actualité 70 ans après l’écriture de Ravage.

Après avoir développé les abus d’une société moderne et technologique, Barjavel déroule dans le dernier chapitre du roman sa vision de ce que serait une société idéale. Les hommes vivraient donc en petits villages ruraux subsistant principalement en autarcie sous la direction sévère et bienveillante d’un patriarche centenaire. C’est la partie utopique de Ravage. Il faut admettre que Barjavel ne se limite pas à une critique réussie du modernisme à tous crins et de ses dérives. Il propose sa vision de la société idéale. Mais je trouve que celle-ci ne tient pas la route. La quête du progrès technologique est indissociable de l’être humain, pour preuve cet homme qui à la fin du roman propose une machine pour faire gagner du temps à ses contemporains. Mais Barjavel par la voix de François tue dans l’œuf toute initiative pour sortir la société de sa condition terrienne. Il est paradoxal qu’un écrivain recommande notamment la destruction des livres car ils représentent des instruments du progrès. Ce côté radical ne m’a pas plu.

Le guide du voyageur galactique, Douglas Adams

Le guide du voyageur galactique est un classique de la littérature de science-fiction qui était dans ma liste de livres à lire depuis bien trop longtemps. Le mois de janvier étant celui des bonnes résolutions, j’ai décidé de ne pas rester idiot et d’enfin ouvrir ce roman écrit par l’auteur anglais Douglas Adams. Bien m’en a pris.

le guide du voyageur galactique Douglas Adams

Le guide du voyageur galactique raconte les aventures d’Arthur Dent, un être humain comme les autres, à cela près qu’il vit en Angleterre, que sa maison est sur le point d’être détruite par un bulldozer et que le dénommé Ford Prefect,un de ses amis, s’avère être un extra-terrestre. Une fois le postulat de la vie extra-terrestre présentée au lecteur, Douglas Adams déroule un récit où se multiplient les aventures et les rencontres improbables, le tout agrémenté des conseils du guide du voyageur galactique, un guide pour les voyageurs de l’espace.

C’est un véritable plaisir de lire ce roman de science-fiction. Outre l’histoire qui sur le fond est intéressante, Douglas Adams fait montre d’un véritable talent pour créer le suspense tout en créant une connivence avec le lecteur. Il est évident qu’un récit de science-fiction prend des libertés avec notre monde. Mais Douglas Adams le fait avec désinvolture en admettant qu’il pousse parfois le bouchon un peu loin. Pour preuve, l’improbabilité est érigée en élément central du roman. A partir de là, il faut s’attendre à tout. Et c’est bien ce qui se passe. Vous ferez connaissance avec Zaphod Beeblebrox, l’improbable président du Gouvernement galactique impérial. Vous y apprendrez que l’être humain n’est pas la créature la plus intelligente sur Terre, que les cachalots peuvent tomber du ciel et qu’il existe une planète où on fabrique des planètes. Entre autres.

Je ne souhaite pas trop en raconter sur les péripéties du roman car ce serait gâcher une bonne partie du plaisir mais je conseille le guide du voyageur galactique aux lecteurs qui ont envie d’aventures et d’humour. Peu importe que vous soyez ou non amateur de science-fiction.

J’ai découvert à la lecture de H2G2, l’acronyme du titre original du roman, qu’il y avait quelques références au guide du voyageur galactique dans la culture populaire. Ainsi je sais maintenant pourquoi le site de traduction Babel Fish s’appelle ainsi. Et l’album Paranoid Android de Radiohead est un clin d’œil à l’un des personnages du roman. Vous aussi, ne restez plus dans l’ombre et lisez le guide du voyageur galactique. Et surtout, vous aurez la réponse à la Question Ultime de la Vie, de l’Univers et du Reste.

Universel Coiffure, Caroline Allard

Après avoir signé deux tomes des Chroniques d’une mère indigne inspirés de sa vie de mère (tome 1 et tome 2), Caroline Allard se lance dans la fiction. Universel Coiffure est le nom d’un salon de coiffure dans le paisible village de Saint-Lin-Laurentides. Ce calme est rompu un beau jour par l’assassinat de Claudine, la propriétaire du salon, par deux hommes chauves vêtus d’un costume sombre. Sylvie, la stagiaire du salon, est ensuite enlevée par ces deux hommes mystérieux.

Universel Coiffure, Caroline Allard

Je n’en dirai pas plus pour ne pas dévoiler les rebondissements de ce roman qui tient à la fois du policier, de la science-fiction et de la critique de la société québécoise. Sachez tout de même que le cœur du roman est la question philosophique suivante : avoir une belle coiffure est-il un droit fondamental ? Évidemment on sait bien que ressortir de chez le coiffeur avec une belle coupe renforce l’estime de soi. À l’inverse, une coupe ratée et c’est la déprime ! Vous l’aurez compris, Caroline Allard conserve l’humour et le ton qui lui ont permis de rejoindre de nombreux lecteurs avec ses livres précédents. Ajoutez un soupçon de mystère et vous avez entre les mains un roman qui se dévore.

En plus de savoir manier un récit haletant, Caroline Allard est une excellente observatrice de la vie québécoise. Je retiens deux moments particulièrement savoureux. Le premier est traitement médiatique de toute l’affaire de l’enlèvement de l’employée du salon de coiffure. Une fois relâchée, cette otage se fait proposer des entrevues par tout ce que le Québec compte de média. Caroline Allard décortique l’angle choisi par chaque publication. La Presse, Le Devoir, La Semaine, Elle Québec et même Summum… sans oublier un Jean-Luc Mongrain grandiose dans son personnage d’indigné et de défenseur du gros bon sens. Le deuxième moment que j’ai apprécié est la commission d’enquête Bouchard-Taylor qui cherche à déterminer s’il convient de considérer une belle coiffure comme un droit fondamental. Petit rappel, la commission Bouchard-Taylor, la vraie, avait du démêler ce qui constituait un accommodement raisonnable au sein de la société québécoise. Une commission qui s’est vite transformée en grand n’importe quoi pour le plus grand bonheur des médias. Dans Universel Coiffure, la commission tombe elle aussi rapidement dans le n’importe quoi, cette fois-ci pour le plus grand bonheur du lecteur.

En dépit des côtés solides d’Universel Coiffure, j’ai trouvé que le roman peinait à trouver sa conclusion. J’ai commencé à décrocher avec le voyage éclair en Afrique de Sylvie, la protagoniste principale. Cela m’a paru hors sujet. A partir de là, les conclusions se sont multipliées, comme si Caroline Allard n’avait pas véritablement choisi de clore le roman sans conclure et reconclure sur tous les aspects du récit. Malgré cela, pas de quoi se priver d’un bon moment de lecture. Surtout que vous sera révélé le secret de la coiffure de Céline (oui, oui, LA Céline).

J’ai lu Universel Coiffure dans le cadre de la Recrue du Mois.

Fahrenheit 451, Ray Bradbury

C’est idiot mais il a fallu la mort de Ray Bradbury début juin pour que je me mette à lire Farenheit 451. Ce roman était dans ma pile de livres à lire depuis un bon bout de temps.

J’ai toujours entendu parler de ce roman comme d’un classique de la science fiction. Mais je me suis rendu compte à sa lecture que c’était bien plus que ça. Je le rapproche volontiers de 1984 ou du meilleur des mondes. Comme ces romans, Farenheit 451 décrit une société totalitaire qu’on ne situe pas bien dans le temps. C’est une dystopie.

Le personnage principal de ce livre s’appelle Guy Montag et il est pompier. Toutefois son rôle n’est pas d’éteindre des incendies. Dans cette société, les pompiers ont des camions citernes remplis d’essences et leurs lances sont des lance-flammes qui ont pour but de détruire les livres. En effet, les livres sont jugés néfastes. Ils amènent trop de questions et perturbent les gens dans leur quête du bonheur. Ceux qui possèdent des livres sont dénoncés et les pompiers viennent brûler leur maison. Les honnêtes citoyens se contentent d’être gavés des sons de leurs coquillages radios et des images de leurs murs télévisuels sans se poser de questions. Tout serait simple si Montag, pompier modèle responsable de nombreux autodafés, ne se mettait pas un jour à se poser des questions et à s’intéresser à ce que les livres peuvent bien raconter.

Quelle est le message de Ray Bradbury à travers la description de cette société qui détruit les livres ? Tout d’abord les autodafés se focalisent sur les livres alors que l’important n’est pas le livre en lui-même mais bien les idées qu’il véhicule. Ce n’est qu’un medium. La télé ou la radio pourraient en ce sens être un outil qui aiguise le sens critique mais les programmes diffusés dans le roman servent plutôt l’abrutissement des masses.

Ray Bradbury fait dire à un de ses personnages que les hommes ont besoin de trois éléments. Tout d’abord, la qualité de l’information. Dans le roman, les livres montrent le vrai visage des choses, ils montrent la vie. Deuxième élément nécessaire : le loisir d’assimiler cette information. C’est-à-dire qu’il ne faut pas être sans cesse dans l’action ou soumis à des messages en continu. Il faut pouvoir avoir du temps libre pour digérer l’information. Et le troisième élément est la liberté d’accomplir des actions fondées sur ce que nous apprend l’interaction entre la qualité de l’information et le loisir de l’assimiler. Un triptyque fait de libre circulation de l’information, de temps de loisir et de liberté. Voilà ce qui est fondamental pour l’homme.

Comment conclut Ray Bradbury ? Pour lui, même si les temps sont peu propices aux idées, à la littérature et aux intellectuels, il faut résister malgré tout, passer au travers des époques les plus dures pour mieux transmettre les textes plus tard. Dans le roman, les hommes cultivés se mettent en dehors de la société qui détruit la culture. Cette auto exclusion leur permet d’échapper aux contrôles et de continuer à se transmettre oralement le contenu des livres. Quand les pompiers détruisent un medium, il y a toujours la possibilité de faire circuler l’information d’une autre manière.

C’est donc plus de la philosophie que de la science-fiction. Fahrenheit 451 est un livre porteur d’un sens fort. De plus, il est plus que jamais d’actualité malgré ses 60 ans. Bien sûr on ne brûle pas les livres aujourd’hui mais les livres sont concurrencés par de plus en plus de medias qui privilégient le divertissement immédiat plutôt que les réflexions de fond. Les livres eux-mêmes sont nombreux à proposer un contenu creux qui n’incite pas à la réflexion. Ce n’est heureusement pas le cas de Fahrenheit 451 qui, plus qu’un ouvrage de science-fiction, est un manifeste pour le sens critique. Le livre de Ray Bradbury dépasse pour moi le statut de classique et est un livre qu’il faut mettre entre toutes les mains.

Pour l’anecdote, 451 degrés Fahrenheit correspond à la température à laquelle le papier s’embrase spontanément.

Et on tuera tous les affreux, Vernon Sullivan

Contrairement à ce qu’indique le titre de ce billet, l’auteur de ce roman n’est pas Vernon Sullivan. Simplement parce que cette personne n’existe pas. L’auteur de Et on tuera tous les affreux n’est autre que Boris Vian qui s’est amusé à plusieurs reprises à se faire passer pour un auteur de polar américain. Plus exactement, il indique être le traducteur d’auteur américain nommé Vernon Sullivan.

Et on tuera tous les affreux est une parodie de roman d’aventure américain. Publié après guerre alors que la France s’étourdit detout ce qui vient des Etats-Unis, ce roman répond aux attentes des lecteurs avides d’aventures et de héros. Le personnage principal, Rock Bailey, est un jeune sportif plutôt bien fait de sa personne. Il résiste aux jeunes femmes qui l’entourent car il a décidé de rester vierge jusqu’à ses 20 ans. Il tombe par hasard sur une affaire qui le conduit à mener une investigation riche en péripéties.

Voilà un roman de gare assumé. Tous les codes du roman de détective sont réunis pour le plus grand bonheur du lecteur. Les soirées sont bien arrosées. Les aventures s’enchaînent les unes après les autres jusqu’à toucher l’invraisemblable. Le roman comporte même une dose de science-fiction fort utile à Boris Vian pour dénouer l’intrigue. Et pour couronner le tout, le sexe finit par entrer dans la vie de Rock Bailey. Mais pas de manière discrète : le jeune homme vierge du début du roman se révèle vite un tombeur doublé d’un étalon propre à satisfaire des cohortes de jeunes et jolies jeunes femmes.

Vernon Sullivan / Boris Vian s’est manifestement bien amusé à l’écriture de ce livre. L’humour potache, les jeux de mots et les réparties dignes de films d’action y sont présents. J’y ai trouvé un air de San Antonio à saveur américaine. Un roman divertissant à savourer en laissant de côté le réalisme.