Rose Brouillard, le film, Jean-François Caron

Jean-François Caron était la recrue d’octobre 2010 avec son premier roman Nos échoueries. Il récidive maintenant avec un deuxième roman intitulé Rose Brouillard, le film.

Une jeune femme nommée Dorothée est mandatée par l’office de tourisme de Sainte-Marée-de-l’Incantation, une bourgade du Bas-Saint-Laurent, pour retrouver une certaine Rose Brouillard. Cette femme âgée est la fille du veilleur, un homme taciturne qui vivait sur une île au milieu de fleuve et dont le rôle consistait à sauver marins et bateaux des eaux tumultueuses du Saint-Laurent. Dorothée doit filmer son témoignage pour que les touristes fassent connaissance avec le patrimoine historique de Sainte-Marée.

Ce roman à plusieurs voix possède des airs de théâtre. A chaque fois qu’un des personnages prend la parole, une courte introduction nous explique qui il est et dans quel contexte il participe au récit. J’ai pris plaisir à ce petit jeu qui nous fait découvrir les différentes facettes de cette histoire. C’est d’autant plus important que les apparences sont parfois trompeuses : la supercherie n’est pas loin ! Les indices livrés parcimonieusement au fil du récit font de Rose Brouillard le film un livre dont on tourne les pages avec intérêt.

Rose Brouillard le film est un roman sur la mémoire. C’est important la mémoire, mais ça peut se perdre ou se déformer. Jean-François Caron dont il tire plusieurs leçons. D’un côté, aussi fragile qu’elle soit, la mémoire reste bien ancrée chez les individus. Par opposition, la mémoire collective peut se métamorphoser au gré des intérêts.

En toile de fond du roman se situe la vie insulaire et ses drames. La solitude peut être difficile à vivre et la nature est sans cesse présente pour rappeler la fragilité de l’existence. Sur une île entourée de hauts fonds, balayée par les vents et les vagues, la soumission aux éléments est totale et peut donner à cette île des allures de prison. Cette description de la fragilité de l’homme face à la nature est particulièrement réussie par Jean-François Caron. C’est avec regret et habité par les personnages et leur histoire que j’ai refermé ce roman aux allures de conte.

Notons que l’auteur se permet des petits clin d’oeil. D’abord à Sainte-Euphrasie, le village où se passe son premier roman. Mais il fait aussi référence à un certain Caron, écrivain de son métier, qui possède un talent certain pour affabuler. Quand réalité et fiction se rejoignent…

Paru aux éditions de la Peuplade.

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Vent salés, Joanne Rochette

La recrue de ce mois-ci est Joanne Rochette qui publie son premier roman intitulé Vents salés. Pour lire les avis de mes collègues, allez faire un tour sur le site de la recrue du mois.

Delphine, une jeune veuve vivant à Montréal avec ses deux enfants, tombe sous le charme d’Ernest, un homme qui exerce le métier de pilote. La passion entre eux deux est forte mais sera-t-elle suffisante pour rapprocher deux mondes ?

Pour moi le plus intéressant dans ce roman de Joanne Rochette aura été de me familiariser avec une profession méconnue car aujourd’hui disparue : celle de pilote de navire. En effet, Ernest est engagé par les capitaines des bateaux qui naviguent sur le fleuve Saint-Laurent. Sa connaissance du fleuve est indispensable aux bateaux pour se frayer un chemin entre les écueils et les bancs de sables et pour faire face à une météo fluviale souvent capricieuse. La dure réalité du métier de pilotes est très bien décrite par Joanne Rochette.

Quant au fond de l’histoire je ne sais pas trop quoi en penser. L’histoire d’amour entre les deux personnages principaux avorte et ça m’a déçu. Il est clair que Delphine et Ernest n’avaient pas grand chose en commun au départ si ce n’est une passion amoureuse pour le moins explosive. Mais cette passion n’est pas suffisante pour en faire un couple. Malgré une tentative de se rapprocher de lui, Delphine renonce à Ernest quand elle se rend compte de la vie solitaire qui l’attend. Admirative devant son mode de vie indépendant, elle en devient jalouse. Et quand Ernest décide de s’engager envers Delphine, il est trop tard pour lui et il ne l’accepte pas. Curieusement alors que la passion est le point de départ du roman et rapproche les deux personnages, c’est la voie de la raison qui l’emporte à la fin du roman. Pour le plus grand malheur de Delphine et Ernest. Le désir et les besoins physiques ne sont finalement qu’une parenthèse qui se referme. Comme si la terre, représentée par Delphine, et l’eau, symbolisé par Ernest le pilote, étaient deux éléments qui ne pouvaient que se croiser ponctuellement sans toutefois cohabiter.

Ma dernière remarque concerne le style qu’a choisi Joanne Rochette. L’alternance entre le point de vue de Delphine et celui d’Ernest est bien faite. Ce n’est pas mécanique et cela laisse le récit fluide. Mais j’ai été moins convaincu par le procédé qui consiste à enchaîner des paragraphes à la troisième personne et d’autres à la première personne. Sans être maladroit, c’est perturbant à la lecture.

Publié chez VLB Éditeur.

La mesure d’un continent, Raymonde Litalien, Jean-François Palomino, Denis Vaugeois

Je vous ai déjà entretenu ici et de mon intérêt pour l’histoire de l’Amérique du Nord. Il y a quelques mois, je suis allé à la Grande Bibliothèque de Montréal pour parcourir une exposition sur le thème de la cartographie à l’époque de l’exploration de l’Amérique du Nord. Il va sans dire que cette exposition avait comblé mes attentes. J’y ai appris énormément de choses sur un sujet qui me passionne et j’ai pu consulter des documents originaux d’une valeur inestimable. Cette exposition est née d’un livre que les éditions Septentrion ont eu la riche idée de publier. Le sous-titre de La mesure d’un continent est Atlas historique de l’Amérique du Nord de 1492 à 1814. Pourquoi ces dates ? La première correspond bien sûr à l’arrivée de Christophe Colomb sur ce continent alors inconnu des Européens. Et 1814 est la date de la publication du récit de l’expédition de Lewis et Clark, récit qui sera accompagné d’une carte levant les dernières zones d’ombres du territoire nord-américain.

La mesure d'un continent

Le livre suit une progression chronologique, avec d’abord des connaissances rudimentaires de ce continent inexploré pour aller vers des cartes de plus en plus précises. L’exploration se fera avant tout grâce aux nombreux cours d’eau que compte le territoire nord-américain. Petit à petit se dessinent littéralement sous les yeux du lecteur l’Acadie, le fleuve Saint-Laurent, la région des Grands Lacs, le Mississipi, la Louisiane, le Nord arctique et l’Ouest américain jusque vers le Pacifique.

Le livre est très beau et propose une richesse documentaire incroyable. J’imagine que les recherches pour mettre la main sur toutes ces cartes ont représenté un travail de longue haleine. Les trois auteurs se sont partagé la rédaction et ils ont su vulgariser un sujet qui pourrait facilement être assez aride. Raymonde Litalien, Jean-François Palomino, Denis Vaugeois savent se rendre intéressants et ne prennent pas le lecteur pour un spécialiste du sujet, ce qui rend la lecture très agréable.

Je ne soupçonnais pas que les cartes pouvaient jouer des rôles si différents. Bien sûr elles servent à se repérer sur la mer ou sur la terre ferme. Mais en fonction de qui les produit ou les commandite, elles ont des implications politiques et militaires. Elles soutiennent souvent les revendications territoriales des grandes puissances européennes et entretiennent les fantasmes de richesse des Européens de l’époque. Les cartes viennent aussi illustrer les traités entre les nations.

Les cartes présentées dans la mesure d’un continent permettent de comprendre les entreprises d’explorateurs comme Colomb, Verrazzano, Hudson, Cartier, Champlain, Cavelier de La Salle, les frères Le Moyne (de Bienville et d’Iberville), Cook, Vancouver, La Pérouse etc. Leurs voyages furent souvent épiques et ont permis de dresser le portrait de l’Amérique du Nord. Le livre souligne le soutien indispensable des populations autochtones alors qu’elles ont payé un prix très élevé pour avoir accueilli les Européens. La mesure d’un continent quitte parfois le récit chronologique pour présenter des points thématiques comme par exemple des portraits de cartographes majeurs comme Jean-Baptiste Franquelin et Nicolas Bellin, les outils des marins et des cartographes ou encore les villes et postes fortifiés en Nouvelle-France. Et le livre fait la lumière sur des aspects un peu passés aux oubliettes de l’histoire : on connaît la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre mais qui a déjà entendu parler de la Nouvelle-Belgique et de la Nouvelle-Suède ?

J’aurais aimé que certaines cartes soient offertes en plus grand format pour pouvoir aller dans le détail des tous petits caractères. Mais il y a des limites physiques incontournables, sauf à vouloir en faire une grosse encyclopédie.
Je me suis aussi demandé pourquoi les auteurs ont exclu le Mexique de leur propos alors qu’il fait bien partie de l’Amérique du Nord. Ce faisant, le livre ne traite pas de l’apport des Espagnols à l’exploration du continent. Le Mexique, la Californie et les zones contrôlées par les Espagnols sont exclus. Pourquoi ? Mais ce sont là les seules petites objections que je peux avoir à la lecture de ce livre de qualité qui m’a enthousiasmé.

5 étoiles