Tangente vers l’est, Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal est la lauréate du prix Landerneau 2012 avec Tangente vers l’Est.

Dans le Transsibérien, le lecteur suit les réflexions d’Aliocha, jeune conscrit russe, qui est en route vers l’Est de la Russie pour faire son service militaire. Entassé dans ce train avec ses camarades en uniforme, il échafaude un plan pour éviter l’armée, la vie de soldat et le bizutage violent qui attend systématiquement les jeunes recrues. Dans le train se trouvent aussi des passagers civils qui se rendent en direction de la Sibérie. Parmi eux se trouve Hélène, une trentenaire française, qui fuit son compagnon russe. Lassée de sa relation avec lui, elle monte à bord du train pour s’échapper. Les chemins d’Aliocha et Hélène vont bien sûr se croiser. Désireux tous les deux de prendre la tangente, elle l’Européenne et lui le Russe vont partager quelques moments dans cet espace clos qu’est ce train qui file tout droit dans l’immensité russe.

Ce roman très court (127 pages petit format) est riche en exotisme pour le lecteur français. En quelques phrases, j’ai été plongé dans une réalité toute autre : celle du voyage et celle de la Russie actuelle. Il faut souligner le talent de Maylis de Kerangal pour créer une ambiance. Tangente vers l’Est est une invitation vers l’Autre, la découverte d’une autre culture et d’autres personnes. J’ai été absorbé par l’univers de la Russie actuelle et les préoccupations particulières des deux personnages. Cette rencontre hautement improbable entre les deux personnages principaux est malgré tout plausible. Entre complicité et défiance, le face à face entre Aliocha et Hélène est bien rendu. Il faut aussi mettre au crédit de l’auteure la volonté de donner une couleur locale au texte sans en faire trop. En effet, les termes en russe ne sont pas trop nombreux et toujours à propos et bien expliqués. Ils s’intègrent bien dans un texte fluide.

Je suis tenté dresser quelques parallèles avec des lectures récentes. Je suis frappé des thèmes communs à deux romans québécois : la saison froide de Catherine Lafrance pour l’éloge de la fuite vers le froid et l’homme blanc de Perrine Leblanc pour la plongée dans la Russie.

Un roman à lire. Idéalement lors d’un trajet en train.

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L’homme blanc, Perrine Leblanc

La recrue du mois de janvier est Perrine Leblanc avec son premier roman : l’homme blanc.

Né et élevé dans un goulag, Kolia rejoint Moscou alors que la société soviétique se libère de l’emprise du stalinisme. Découvrant une liberté jusqu’alors inconnue, il se mêle au monde du cirque et devient mime au sein d’un trio entre Bounine, un Auguste très connu, et son acolyte Pavel, le clown blanc. En dépit d’un succès éclatant sur scène dans une Russie post communiste, Kolia ne cesse de penser à celui qui l’a éclairé dans sa jeunesse.

Quel plaisir j’ai eu à lire ce roman ! Je l’ai dévoré d’un bout à l’autre tout captivé que j’étais par le récit mené avec brio par Perrine Leblanc. J’avais quelques interrogations avant d’entamer ma lecture : la période soviétique de la Russie n’est pas une des plus joyeuses qui soit et je voyais mal dans ces conditions comment cette histoire de clown allait pouvoir me séduire. Mais il y a quelque chose qui parle à tout le monde, peu importe les époques : un homme à qui rien n’a réussi dès la naissance finit par trouver un certain succès pour retomber dans la déchéance. Mais jamais il ne perdra son humanité en route. Et quelle ironie que cet orphelin à la vie triste devienne un mime très drôle qui va rejoindre le meilleur duo de clowns de l’URSS pour faire rire les gens.

Dans un style sobre, froid parfois, Perrine Leblanc expose le destin de Kolia, déroulant les épisodes et les rencontres marquants de sa vie. Comme lecteur je me suis retrouvé aux côtés de l’attachant Kolia dans la froideur du goulag, dans la tristesse de sa vie de misère à Moscou, dans la chaleur du cirque et dans la recherche de celui qui lui a permis de s’en sortir. Du stalinisme des années 30 à la Russie post communiste des années 90, c’est l’histoire d’une vie qui nous est contée sur fond de l’histoire d’un pays. Et le terme conte est tout à fait approprié pour décrire ce roman. En effet, Perrine Leblanc offre un récit parfaitement maîtrisé et sait assurément comment raconter une histoire. Tout paraît facile et naturel. L’art du récit n’est pas mort, c’est réjouissant !

Publié au Quartanier.

Le pavillon des cancéreux, Alexandre Soljenitsyne

C’est à croire que je me spécialise de plus en plus vers le roman médical (voir les murs et vol au-dessus d’un nid de coucou). Mais je quitte maintenant le monde de la maladie mentale avec le pavillon des cancéreux écrit par l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne. De cet auteur j’avais déjà lu l’excellent Une journée d’Ivan Denissovitch il y a quelques années.

L’action se passe dans le service de cancérologie d’un hôpital situé dans une région de l’URSS qui est aujourd’hui l’Ouzbékistan. Plusieurs hommes viennent y faire soigner leur cancer par radiothérapie et hormonothérapie. Ces patients ont des origines différentes : ouvrier, paysan, étudiant, cadre du Parti Communiste, relégué ayant subi les foudres du pouvoir, scientifique contraint de travailler comme documentariste. On pensera en particulier à Roussanov, le cadre du parti, qui arrive hautain s’étonnant du peu d’égards qu’il reçoit en comparaison des autres malades mais aussi à Kostoglotov, le fort en gueule qui vient de passer plusieurs années au goulag et qui s’interroge sur les motivations des médecins. Mais ils ont tous en commun de devoir se battre pour leur vie. Le cancer a un effet égalisateur : peu importe leur passé, ces hommes éprouvent de grandes souffrances et se battent pour survivre. La maladie dé personnifie le malade jusqu’à un certain point, il n’est plus qu’un corps entre les mains des médecins. Et dans le pavillon des cancéreux, il y a aussi personnel qui travaille dans le service de cancérologie et qui, entre un système bureaucratique et des vies personnelles souvent sombres, est dévoué à trouver une façon de vaincre le cancer.

Le pavillon des cancéreux est un grand roman. J’avoue avoir un gros faible pour les romans réalistes mais ce livre réunit les principales caractéristiques du roman classique selon moi. Tout d’abord sur la forme il est accessible pour n’importe quel lecteur et la narration est exemplaire. Tout ce qui ne tient pas dans le texte écrit au présent fait l’objet de flashbacks. Il y a quelque chose de cinématographique dans ce procédé qui retient l’attention du lecteur dans le présent tout en peignant l’histoire personnelle d’un personnage.

Ensuite sur le fond, c’est là surtout que le pavillon des cancéreux est brillant. Soljenitsyne se livre à une critique de la société stalinienne. Le roman se déroule deux ans après la mort de Staline. Le régime soviétique montre de timides signes d’ouverture par rapport à la période stalinienne. La société se réorganise petit à petit. L’écrivain est ici engagé et dresse le portrait de l’époque stalinienne sous toutes ses facettes. Les passionnés d’histoire comme moi y trouveront leur compte. Même si Soljenitsyne est un écrivain qui a dénoncé le stalinisme, il n’y a pas vraiment de morale à ce roman. C’est une description objective des comportements humains pendant une période sombre de l’histoire humaine. Le peuple subit et tente de survivre. Le roman se termine sur un espoir très timide. Un des malades va mieux et revit alors que le printemps fait renaître la nature. Dans ces dernières pages, il y a une sensibilité vraiment profonde sur l’humanité qui vient clore un grand roman à la portée universelle. Le pavillon des cancéreux est intemporel. Il est beau et simple.

Onze petites trahisons, Agnès Gruda

La recrue du mois d’août 2010 est Agnès Gruda, journaliste spécialiste des grandes questions internationales pour le journal La Presse. Elle publie un recueil de nouvelles intitulé Onze petites trahisons.

Agnès Gruda propose onze nouvelles au sein de ce recueil. Elle ont pour thème commun les petites trahisons du quotidien. Les personnages de ces nouvelles trahissent tantôt leur parole tantôt leur idéaux ou tout simplement leur bonne conscience. Les raisons pour le faire ne sont jamais bonnes : paresse, facilité, indifférence. Agnès Gruda excelle à mettre le doigt sur les petits malaises qui dérangent. Elle pointe les incohérences des individus, cette zone grisée entre le bien et le mal où le libre arbitre ne penche pas toujours du bon côté. Avec ces onze nouvelles qui se dévorent l’une après l’autre, Agnès Gruda fait preuve d’une sensibilité qui témoigne d’un grand talent d’observation du genre humain.

Pour une première oeuvre, Agnès Gruda passe le test haut la main. Je lui décerne en plus deux mentions spéciales. Tout d’abord une excellente description du Québec actuel : on y parle des immigrants et de leurs difficultés d’intégration, du système de santé défaillant et des différents quartiers de Montréal. Par ailleurs, cette journaliste de profession insère habilement des éléments d’actualité internationale tels que le conflit entre les peuples de l’ex-Yougoslavie, la réalité du Liban et la chute du communisme en Russie.

Au secours pardon de Frédéric Beigbeder

Octave Parango est de retour. Après avoir sévi dans 99F comme concepteur-rédacteur au sein d’une agence de pub, le voilà maintenant talent scout, à savoir dénicheur de talent dans le domaine du mannequinat. Il déniche des top models pour de grandes marques. Son travail l’amène en Russie où se trouvent d’après lui les plus belles femmes du monde. En tout cas, celles qui correspondent aux canons de beautés des marques et de magazines occidentaux. Après nous avoir dévoilé de manière assez cynique les dessous de son métier, Octave nous confie que L’Idéal, la multinationale de la cosmétique, lui a demandé de trouver la plus belle femme du monde pour sa nouvelle campagne, rien de moins. Il va donc partir à la recherche de la femme idéale, jusqu’à ce qu’il croise une certaine Léna, âgée de 15 ans.

AU secours pardon

Au secours pardon m’a laissé exactement la même impression que 99F. C’est mordant, c’est sympa mais seulement sur les 100 premières pages. Le reste n’est que redite et sur la fin ça part carrément en sucette. Ce roman de Beigbeder est un fourre tout d’anecdotes sur la recherche de chair fraîche par l’industrie de la mode. Deplus, l’auteur nous cite à peu près tous les écrivains russes connus. C’est le genre de truc qui fait très poseur. Et j’ai vraiment l’impression que Frédéric Beigbeder ne sait pas finir un livre, le narrateur pète complètement les plombs. Après le meurtre d’une personne âgée dans 99F c’est à un attentat suicide qu’il se livre dans Au secours pardon.

Notons tout de même quelques points intéressants et pertinents dans Au secours pardon :

  • Une critique de l’hyper sexualisation de la publicité et du fait que les mannequins soient de plus en plus jeunes. Ce qui amène l’auteur à poser le diagnostic que son secteur d’activité est en train de virer pédophile.
  • Une description de l’oligarchie russe, ces industriels proches du pouvoir du Kremlin devenus riches rapidement après la chute du communisme dans les années 90.  Leur quotidien très jet-set est apparemment fait de fêtes luxueuses agrémentées de drogue et de (très) jeunes filles.

Beigbeder est très bon dans l’observation et la critique d’éléments contemporains. Comme 99F, Au secours pardon est un livre fortement inscrit dans son époque, presque un clip littéraire, parfait pour la génération zapping (dont je fais partie). Pour ma part, je l’ai lu sur la plage et c’était un bon divertissement.

Malheureusement, Beigbeder a de nombreuses choses à dire dans son livre. Et à trop vouloir tirer dans tous les sens, l’auteur voit le lecteur se lasser. Au bout d’un certain temps, ça manque de corps pour être véritablement un bon bouquin.

Ma note : 3/5.

Les frères Karamazov, Dostoïevski

Après les Bienveillantes et ses 900 pages, j’ai enchaîné avec la lecture d’un autre gros livre de 950 pages : Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Il m’a fallu un certain temps avant d’en venir à bout !

Ce livre est assez dur à résumer. Les frères Karamazov est un roman complexe. Il ne raconte pas vraiment une histoire mais constitue un tableau de la vie en Russie à l’époque de l’écrivain. C’est d’ailleurs assez déstabilisant car je m’attendais à rentrer plus rapidement dans l’histoire. Il y a plusieurs livres dans ce roman et chacun possède son rythme propre. Il n’y a pas vraiment de début avec un événement particulier. On lit tout d’abord un portrait très complet de chacun des personnages, principalement les trois frères Karamazov et leur père. Ce dernier, Fédor Karamazov, est un vieux bouffon libertin qui a des visées sur les jeunes femmes de la petite ville où se déroule l’action du livre. Le fils aîné, né d’un premier mariage, s’appelle Dimitri. C’est un ancien soldat à qui l’argent file entre les mains et qui est un fêtard invétéré. C’est également un grand romantique qui cite Schiller par cœur. Les deux autres fils Karamazov ont pour mère la deuxième épouse de leur père. Le premier s’appelle Ivan est l’intellectuel de la famille. Profondément laïque, sinon anti-clérical, il a des opinions libérales sur le monde qui vont à l’encontre des traditions de la société russe. Aliocha est le plus jeune des frères. Il est très religieux au point de rentrer dans un monastère où il suit les enseignements d’un staret, un religieux d’expérience propre au christianisme orthodoxe. Aliocha est le plus mesuré des frères Karamazov. La première partie du livre consiste à présenter l’histoire de la famille Karamazov et à brosser le portait détaillé de chacun de ses membres. L’air de rien, Dostoïevski pose ainsi les bases et donne des indices sur la suite de l’histoire. L’événement qui vient bouleverser la vie de chacun est l’assassinat du père Karamazov et il intervient dans le troisième quart du livre. La dernière partie du roman est consacrée au procès de son meurtrier présumé, son fils aîné Dimitri. Un procès très médiatisé qui passionne la petite ville et retient l’attention dans le reste de la Russie.

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J’ai eu du mal à lire les frères Karamazov. On ne sait pas tout de suite quelle direction va prendre le roman. C’est une fois le livre refermé que celui-ci prend tout son sens. Les personnages principaux sont très contrastés et s’affrontent dans des joutes verbales incroyables. Dostoïevski va jusqu’à présenter des argumentaires d’une vingtaine de page pour exposer les idées de ses personnages. Il est parfois difficile de se concentrer pour suivre les subtilités des points de vue. C’est très dense. Les frères Karamazov n’est donc pas un roman à part entière. Le livre prend des airs d’essai philosophique et politique. Je suppose que le roman était à l’époque un bon moyen de contourner la censure pour présenter des opinions qui ne convenaient pas au pouvoir en place. Dostoïevski devait savoir à quoi s’en tenir, lui qui avait goûté au pénitencier en Sibérie pour avoir exprimé des idées un peu trop libérales pour son époque. L’auteur joue au chat et à la souris car aucun courant d’idée ne semble être favorisé plutôt qu’un autre dans le livre. La seule idée qu’on peut se faire des opinions de Dostoïevski résulte du sort qui est réservé à chacun des personnages à la fin du roman. En résumé, les frères Karamazov est un gros morceau, tant par son nombre de page que par sa complexité.

Ma note : 3/5.

Les Bienveillantes, Jonathan Littell

Gagnant du prix Goncourt 2006, ce livre a beaucoup fait parler de lui. En bref, il s’agit de la description de l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale du point de vue d’un nazi. La presse a beaucoup parlé de ce phénomène littéraire et j’ai moi-même été séduit par les quelques critiques que j’ai lues.

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On suit le Dr Maximilien Aue, jeune juriste Allemand, qui a été recruté par la SS. Son parcours le fait voyager dans toute l’Europe en guerre, en bonne partie sur le front de l’Est. Le récit commence en Ukraine où ont lieu les premières actions contre les Juifs et où le lecteur se familiarise avec l’appareil nazi et ses relations avec l’armée allemande. Nous allons par la suite dans le Caucase, où l’armée allemande tente de se rapprocher de la Russie. La question de la population juive de cette région s’avérera beaucoup plus complexe qu’en Europe Orientale. Le narrateur nous emmène après dans l’enfer de Stalingrad, véritable tournant de la guerre pour l’Allemagne nazie. Le Dr Aue en ressortira blessé et décoré pour se voir confier un poste administratif à Berlin au sein de l’équipe d’Himmler. Son rôle est de superviser les relations entre les camps de concentration et les entreprises allemandes à la recherche de main d’œuvre pour poursuivre l’effort de guerre. Dans la dernière partie du roman, on assiste à la chute de Berlin au fur et à mesure des bombardements anglais et de l’avancée inexorable des troupes russes.

Les Bienveillantes est tout simplement un livre brillant en tout point. Ça fait longtemps que je n’ai pas lu un roman avec un tel niveau de langue française. Le récit est également d’une grande qualité. Malgré la longueur du roman (900 pages), je ne l’ai pas trouvé ennuyeux. Il s’agit là d’une œuvre littéraire qui se lit très bien. Les Bienveillantes était en lice pour le prix Goncourt avec le dernier roman de Michel Houellebecq. Je n’ai pas lu celui-ci mais s’il est dans la même veine que ses ouvrages précédents (Extension du domaine de la lutte, plate-forme et les particules élémentaires, que j’ai tous beaucoup aimés), c’est certain qu’il ne tenait pas la route face à une telle compétition. Houellebecq est un très bon auteur mais, avec ce livre, Jonathan Littell place la barre très haut. Ne serait-ce que pour toute la recherche effectuée sur les faits historiques de la Seconde Guerre Mondiale. Si le narrateur et ses proches sont fictionnels, les personnages de l’armée allemande tel Paulus ainsi que les pontes de l’organisation nazie comme Himmler, Goebbels ou Speer et d’autres tristes personnages comme Eichmann sont eux bels et bien réels. Ce n’est d’ailleurs pas facile au départ de se repérer dans les grades militaires et SS que l’auteur a choisi de garder en allemand. Mais au fur et à mesure du récit, on se familiarise avec tout ça. Les Bienveillantes démonte l’appareil nazi et ses jeux de pouvoir. Le lecteur vit de l’intérieur avec le narrateur la confiscation du pouvoir par un parti qui veut tout contrôler. Au niveau de la qualité des recherches, j’ai particulièrement apprécié le passage où le narrateur discute avec un spécialiste de la linguistique dans le Caucase. Là encore le travail de recherche et de documentation a dû être énorme.

On peut bien sûr avoir des réticences à s’attaquer à ce morceau. Les 100 premières pages sont les plus difficiles à lire tant les descriptions des exécutions des Juifs puis de leur génocide sont explicites. Paradoxalement, ce sont les pages les plus dures à digérer mais ce ne sont pas les pires. Le narrateur est dans sa carrière amener à gérer certains aspects logistiques de la solution finale et alors que les descriptions sont moins crues, l’horreur est à son comble avec la systématisation et la rationalisation des l’extermination des Juifs avec le transport ferroviaire et les camps de concentration.

Le narrateur est d’ailleurs un individu terriblement normal. Il n’est pas particulièrement mauvais, c’est encore moins quelqu’un de bien. C’est une personne avec ses défauts (ils sont nombreux) et ses qualités (il en a). Ce nazi-là ne correspond pas à l’image du salaud qu’on voudrait bien avoir en tête pour expliquer l’inexplicable.

Si j’osais y aller d’une analyse littéraire, je dirais que les Bienveillantes est le roman du corps : le corps malade, le corps blessé, le corps qui désire, le corps qui jouit, le corps en santé, le corps en décomposition, le corps affaibli, le corps ivre. C’est le corps qu’on retrouve en filigrane dans tout le roman. L’esprit lui-même est soumis au corps. Ainsi l’esprit du narrateur est clair quand son corps est en forme mais dès que ce dernier commence à éprouver des difficultés dues à la fatigue ou à des blessures, la tête ne fonctionne plus aussi bien. Les exégètes de Littell ne manqueront pas d’y trouver leur compte.

Je n’ai trouvé que deux choses que je n’ai pas aimé dans ce livre : les épisodes de délire du narrateur à Stalingrad et dans la maison de sa sœur. Pour moi, ça ne cadre pas avec le reste qui est bassement terre-à-terre.
A noter l’épisode étonnant de la rencontre avec Adolf Hitler vers la fin du roman dont le narrateur s’étonne qu’il ne soit pas rapporté dans les livres d’histoire. Je n’en dis pas plus : à vous les Bienveillantes !

Ma note : 5/5.

Je vous renvoie ici à l’analyse du roman faite par Pierre Foglia, le chroniqueur de la Presse. Comme lui, j’ai été frappé par cette phrase du livre qui résume tout :

On a beaucoup parlé après la guerre de l’inhumain. Mais l’inhumain, excusez-moi, cela n’existe pas. Il n’y a que de l’humain et encore de l’humain.