Agaguk, Yves Thériault

Il est rare de trouver de bons livres dans une vente de garage. Je le sais, je regarde chaque à fois les livres que les gens vendent (quand il y en a). Je trouve rarement des choses intéressantes à me mettre sous la dent si on excepte les best sellers des années 80 et 90. Il y a quelques années, j’avais trouvé la révolution permanente de Léon Trotsky (que je n’ai pas encore lu d’ailleurs). Mais il y a quelques semaines, à deux pas de la maison, je suis tombé sur un classique de la littérature québécoise lors d’une vente de garage : Agaguk de Yves Thériault. Pour seulement 25 sous, c’était une aubaine. D’autant que ce roman fête cette année ses 50 ans.

agaguk

Je ne sais pas pourquoi mais je m’attendais à ce qu’Agaguk décrive de gentilles scènes de la vie esquimaude. Ma perception était bien évidemment erronée.

Agaguk est un jeune Inuk (singulier de Inuit) qui vit dans la Grand Nord canadien. Un beau jour, il quitte sa tribu en compagnie de sa femme Iriook. Tous deux construisent leur hutte dans un endroit isolé de la toundra. Agaguk pourvoit à leurs besoins en chassant des caribous, des renards, des loups, des visons et même des phoques. Pas de gâchis avec les fruits de la chasse : la peau sert au troc ou à se réchauffer, la viande permet de se nourrir, la graisse de se chauffer et les os font de bons outils. Iriook accomplit les tâches qu’on attend d’une femme esquimaude : préparer les peaux des animaux tués, préparer la viande pour en faire du pemmican, travailler le cuir en le mâchant pour en faire des liens solides (la babiche) et être disponible pour son homme. Leur vie est rythmée par les saisons. La hutte cède la place à un igloo pour les longs mois d’hiver et les chasses de l’été assurent la subsistance alors que le gibier se fait plus rare. Un beau jour alors qu’il est de retour dans son village pour y faire des affaires, Agaguk va commettre un crime qui fera entrer un policier blanc dans la communauté inuit.

Je croyais à tort que ce livre s’adressait à un jeune lectorat désireux de vivre des aventures hors du commun, un peu à la manière de ce que Jack London avait écrit. Mais Agaguk est vraiment destiné à un public adulte. Le livre mêle le récit du quotidien des Inuits, une enquête policière, la cohabitation difficile entre Inuit et blancs et une réflexion sur l’évolution des sociétés primitives vers la civilisation.

Yves Thériault décrit de grands moments de proximité avec la nature, des affrontements épiques entre l’homme et l’animal. Mais il est aussi question de thèmes plus adultes comme la sexualité, la violence conjugale, l’alcoolisme chez les autochtones et les injustices dont sont victimes les Inuit de la part des marchands blancs. Il y a aussi une violente scène de cannibalisme.

Je me demande à quel point l’histoire est romancée. Le fait de nous dépeindre la vie des Inuits de l’intérieur peut faire penser à un documentaire, une volonté de rendre compte de la vie chez les autochtones du grand nord canadien. Mais je me demande si le fait qu’un Inuk quitte sa tribu volontairement pour fuir un chef trop autoritaire et pour s’isoler dans la toundra est vraiment réaliste.

Yves Thériault délivre par ailleurs un message bien particulier à travers le couple Agaguk / Iriook. La femme va petit à petit devenir l’égale de l’homme dans leur relation. Dans un langage simple et par le biais de scènes clés dans le déroulement du roman, Yves Thériault souligne le rôle de la femme dans l’acquisition d’un sens moral chez Agaguk. Elle va le convaincre de renoncer aux atavismes de la tribu. Le fait que « l’éveil » d’Agaguk se réalise sous l’impulsion de sa femme me fait penser que ce livre d’Yves Thériault pourrait presque être considéré comme un roman féministe.

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