Histoires à ne pas fermer l’œil de la nuit, présenté par Alfred Hitchcock

Ce vieux livre a été déniché à l’occasion d’un rangement familial. Et hop, le voici emmené en vacances ! Ne vous y trompez pas, Alfred Hitchcock n’est pas l’auteur de ces histoires à ne pas fermer l’œil de la nuit. Il a simplement prêté son nom archi connu (sa marque) à ce recueil de 19 nouvelles à suspense qui ont toutes été écrites par des auteurs différents.
Histoires a ne pas fermer l'oeil de la nuit Alfred HitchcokLe recueil s’ouvre sur Ménagements de Charlotte Armstrong où une vieille dame enquête sur la mort de sa sœur à la manière de Miss Marple. Les précautions de sa famille à son égard éveillent en effet ses soupçons. Comme celle-ci, plusieurs des nouvelles sont des récits policiers. Ainsi dans In vino veritas de Lawrence G. Blochman, un enquêteur confond un assassin à l’aide d’une bouteille de vin. Dans un registre proche, d’autres nouvelles ont pour thème le crime parfait. D’abord les meurtres. Dans Meurtre maison de Davy Keene, un gigolo cherche à assassiner la femme qu’il a épousée pour son argent. Et dans Jour ultime de Fay Grissom Stanley, une femme qui refuse de divorcer de son mari qui la quitte pour une autre prépare le meurtre de celui-ci. Le narrateur de la nouvelle intitulée Insoupçonné et écrite par Jay Wilson, un employé de banque modèle, fomente un meurtre qui lui permettrait de dérober une somme pour finir confortablement ses vieux jours. Dans les trois cas, le meurtre n’aura été parfait que sur le papier. Autre crime parfait, l’arnaque. Parfois ça marche comme dans La nouvelle donne de Charles Einstein où un joueur de black jack a trouvé la combine pour arnaquer les casinos. Au contraire, dans Mort sur décision du tribunal de Francis Beeding, un homme ruiné pensait avoir trouvé la méthode parfaite pour mettre sa famille du besoin. Sans succès.

Mais toutes les nouvelles ne sont pas policières. Il y a un peu de fantastique avec Tribut floral de Robert Bloch, une histoire de fantômes. Ou encore avec Canavan et son terrain de Joseph Payne Brennan qui raconte l’histoire d’un jardin ensorcelé. Le recueil comporte un soupçon d’espionnage avec L’homme qui n’en savait pas assez d’Edward D. Hoch avec un récit digne de la Guerre Froide où le contre-espionnage britannique est sur le point de déjouer un complot qui permettrait aux Russes de s’emparer du code donnant accès aux communications cryptées des diplomates britanniques. Un peu de suspense avec une nouvelle signée Jack London intitulée Bâtard qui décrit les relations troubles entre une chien méchant et son maître cruel dans le Grand Nord canadien. Un peu d’horreur aussi dans Les sculptures érotiques de l’Ohio d’Adobe James : un collectionneur d’art érotique est prêt à tout pour acquérir de superbes sculptures pour son musée personnel.

Ces histoires ne m’ont pas empêché de fermer l’œil de la nuit mais elles m’ont tenu en haleine par leur suspense, leur humour noir et leurs surprises finales. C’est un bon moment de lecture, léger et parfait pour les vacances. Merci Mr Hitchcock !

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Quand j’étais l’Amérique, Elsa Pépin

Elsa Pépin signe un premier recueil de nouvelles intitulé Quand j’étais l’Amérique.

Quand j'étais l'Amérique Elsa Pépin

La nouvelle qui donne son titre au livre est pour moi centrale. Dans ce texte, une petite fille qui vit au Québec représente malgré elle le Canada lors de vacances estivales dans sa famille française. Elle se fait notamment reprocher sa façon de parler, ses expressions et son accent par sa famille française. Ce qui est naturel d’un côté de l’Atlantique est considéré comme amusant et incorrect dans une culture française très normative, surtout en ce qui concerne la langue. On sent quelque chose de très personnel chez l’auteure qui a cette double culture québécoise et française. Il n’est pas facile d’être propulsé ambassadeur d’un pays et de fait confronté à la caricature qu’ont les gens de vos origines. Mais c’est également compliqué de lutter contre les clichés et de traduire la richesse et les nuances d’un pays. Ce sont des interrogations qui me parlent du fait de mon immigration au Québec et de mon retour en France. J’imagine que c’est encore plus complexe pour une enfant qui n’est pas préparé à ça.

Quand j’étais l’Amérique est un recueil de nouvelles où ressort un thème quasi transversal : la connaissance de soi. Ainsi dans Nécrogénéalogie, une jeune femme déconnectée de sa famille se découvre des traits communs avec sa grand-mère décédée. Elle ne l’a pas revue depuis son enfance et découvre qui elle était grâce aux témoignages des personnes qui l’ont connue pendant sa jeunesse. Une autre nouvelle aborde la relation entre une petite-fille et sa grand-mère. Il s’agit de la cage : la grand-mère de Romy fait une tentative de suicide. Romy se propose alors d’aller vivre avec elle pour l’aider et peut-être redonner un sens à son existence. Dans
loin de la république des fantômes, il est question des relations entre un père et son fils. Le jeune homme ne trouve pas sa place dans l’action comme le souhaiterait son père. Il devient employé dans une maison d’édition, mais déçu par un éditeur recherche avant tout les succès commerciaux, il confronte son idéalisme à la réalité.

Par ailleurs, les textes d’Elsa Pépin sont traversés par une énergie folle, presque mal contenue, à la manière de la jeune fille fonceuse de la sans peur, dont le petit ami plus conservateur et plus timide face à la vie dresse le portrait. Et ce sont souvent les personnages féminins qui sont moteurs dans les textes. Cet élan féminin est présent également dans la nouvelle Millésime 1973 où un jeune couple s’installe dans un petit village québécois pour y faire pousser des vignes et faire du vin. La femme est française (la question de l’identité encore) et envoûte certains habitants du village. Dans deux nouvelles, la mère de l’empereur et le trompe l’œil d’Eugénie, deux hommes subissent le caractère bien trempé de leur compagne, femmes indépendantes d’esprit. Mais cette énergie suscite bien des questions : dans l’enfant au bois mort, une femme retrouve une amie d’enfance qui a bien changé. Elle est devenue terne alors qu’elle était une enfant dynamique. Et dans l’enfant de la guerre, Laurence est une femme exigeante, pour qui les autres ne sont bien souvent pas à la hauteur de ses attentes. Mais sa trajectoire personnelle la conduit vers la solitude.

Bien que certaines nouvelles possèdent des thématiques parfois trop proches, j’ai aimé la lecture de Quand j’étais l’Amérique, à la fois pour ses portraits de personnages originaux et pour les nombreux questionnements qui traversent les textes. Il y a une maturité qui se dégage de ces nouvelles, à mi-chemin entre l’enfance et la vie adulte, pour décrire l’importance des racines dans l’identité et les promesses offertes par l’avenir.

J’ai lu Quand j’étais l’Amérique dans le cadre de la Recrue du mois.

Saccades, Maude Poissant

la Recrue du mois

Maude Poissant est la recrue du mois avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Saccades.

Saccades Maude Poissant
Avec 84 pages, ce recueil de 11 nouvelles est très court. Mais comme souvent, la qualité a peu à voir avec la quantité. Et ça commence fort dès la première nouvelle intitulée le sacrifice, où le lecteur partage les doutes d’un chef en plein processus créatif. Il est à la recherche du plat qui va impressionner ses convives et pour cela, il puise dans ses souvenirs d’enfance pour un résultat final mémorable. Deux autres nouvelles proposent des récits avec une chute qui surprend. Il s’agit de la martingale qui narre le parcours d’Anette, une jeune femme, jusqu’au jour de son mariage. La révélation finale étonne et donne envie de relire la nouvelle à nouveau et plus attentivement. Et il y a sweet innocent thing, une nouvelle qui fait écho à la première car elle se passe aussi dans le monde de la restauration. Pas de haute cuisine cette fois-ci mais une action qui se situe dans un restaurant plus commun. Un des cuisiniers explique la hiérarchie entre cuisiniers et serveuses et les manipulations des premiers pour mettre les secondes dans leur lit.

Les autres nouvelles du recueil vont plus loin dans l’écriture que la structure habituelle des nouvelles qui comporte une chute surprenante à la fin. Maude Poissant met le doigt sur des malaises profonds vécus par certains personnages. La deuxième nouvelle de Saccades donne le ton. Dans le cinquième commandement est abordé le sujet sensible de la pédophilie du point de vue d’une jeune fille abusée par son père. Elle cherche secours dans la prière avec toute la naïveté propre à son âge. D’autres nouvelles traitent de malaises de l’enfance telle Chez les loups. Dans ce récit situé dans le Québec des régions, quelques dizaines d’années en arrière, deux enfants sont maltraités par leur père avec le silence complice de leur une mère. Ils cherchent à s’échapper en plein hiver. Dans la nouvelle intitulée Salut La Saline, un père raconte l’histoire de ses ancêtres à ses deux petites filles. Le récit est présenté du point de vue de l’une d’elle et à travers ses yeux, on voit la relation entre ses parents qui se dégrade et l’image du père qui en souffre mais avec toujours cet espoir propre aux enfants que les choses peuvent revenir comme avant.

Un texte a le plus retenu mon attention dans ce recueil. C’est celui qui m’a le plus dérangé. Luc-sur-Mer est une nouvelle à deux voix où une femme raconte ses baignades dans la mer, ce qui effraie son jeune fils. La deuxième voix est celle de la conjointe de ce fils devenu adulte qui raconte son premier séjour dans le village d’enfance de son chum. Le sujet de la nouvelle est une peur d’enfance inexplicable (et qui restera inexpliquée) et les conséquences qui perdurent bien des années après dans la vie d’adulte.

Tout ne tourne pas autour de l’enfance. Les adultes aussi ont leur lot de moments de flottement et d’amour déçues. Dans Ménage à trois nous est décrit le dilemme d’une femme mariée et fidèle qui désire son beau-frère. C’est une réflexion sur la routine dans le couple, les obligations de parents et l’envie malgré cela de vivre un amour passionné. Dans Fragments de désirs amoureux, Maude Poissant dresse le portrait d’un homosexuel qui entretient systématiquement des relations de gigolo avec des hommes plus âgés. Mais ces relations le laissent toujours insatisfait, c’est pourquoi il se lasse et change régulièrement de partenaire.

Avec Saccades, Maude Poissant signe donc des textes riches en émotions. Elle sait susciter rapidement l’intérêt du lecteur. J’ai fait de ce recueil de nouvelles une lecture très intense car l’auteure met le doigt très précisément sur des sensations et des émotions bien tangibles, ce qui m’a fait forte impression. Il est impossible de rester indifférent à chacune de ces courtes histoires.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Caroline Legouix publie un premier recueil de nouvelles intitulé Visite la Nuit.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Ce recueil de 19 nouvelles démontre la maîtrise du format court par Caroline Legouix. En très peu de temps, elle plonge le lecteur dans un univers pour bien lui asséner une surprise finale. Ce sont donc des nouvelles de qualité. Caroline Legouix avoue par ses textes une préférence pour le thème des relations familiales. Le premier tiers du recueil est en effet composé de textes portant sur la famille : la maladie, le deuil, les relations parent-enfants… C’est souvent le mal-être qui l’emporte, l’auteure prenant un certain plaisir à nous amener dans des eaux troubles et inconfortables pour le lecteur. J’ai trouvé en particulier que les quatre premières nouvelles étaient poignantes et riches en émotions. Elles suscitent immédiatement l’intérêt et donnent envie de poursuivre la lecture du livre. D’autant que les formats des nouvelles sont suffisamment variés pour que le lecteur ne s’ennuie pas.

Parmi les thèmes traités par Caroline Legouix dans Visite la nuit, il y a aussi l’amour. Ou devrais-je plutôt dire les différentes facettes de l’amour : séparation, tentation, amitié… Je retiens aussi un intérêt de l’auteure pour le fantastique avec la nouvelle intitulée le chêne du village qui est centrée autour de la vie d’un arbre à travers les années et ses relations avec les humains. Un soupçon de suspense également avec ligne de mire en direct, une nouvelle haletante.

La dernière nouvelle, la plus longue, est curieusement la moins bonne. Curieusement car bien qu’étant le récit le plus développé, ce texte donne l’impression que l’auteure a voulu dire beaucoup de choses dans un espace trop court. Comme si cette nouvelle était un roman avorté. L’angle choisi et le sujet sont intéressants, même pour moi qui ne suis pas attiré par le Moyen-Age, mais les péripéties s’enchaînent trop vite.

Il n’en demeure pas moins que Caroline Legouix propose avec ce premier ouvrage des textes percutants. Elle fait la démonstration d’une écriture de qualité à travers de très bonnes nouvelles.

J’ai lu Visite la nuit dans le cadre de la Recrue du Mois.

Nouvelles à ne pas y croire, Fabien Maréchal

Fabien Maréchal signe avec Nouvelles à ne pas y croire son premier livre. Les sept nouvelles qui le composent comportent toutes une originalité qui donne une saveur particulière à ce recueil.

Le recueil s’ouvre sur une première nouvelle intitulée Café ? On comprend vite que les objets de la vie courante se rebellent. Les consommateurs, au lieu de les choisir, doivent les séduire pour les convaincre de les rejoindre. Voire d’essayer de se débarrasser d’eux quand par exemple une machine à café haut de gamme se prend d’affection pour un homme qui n’a pas les moyens de l’acheter. La dernière nouvelle, Ceux d’en haut, est un peu l’écho de la première dans le sens où les hommes sont là aussi soumis non plus à des objets mais aux oiseaux qui dominent la société. La place des humains n’est plus la même et il faut s’ajuster aux nouvelles réalités.

La nouvelle du recueil qui ressort le plus est selon moi Nus qui raconte l’histoire d’un couple qui reçoit à manger un couple d’amis. Mais ces invités ont la particularité de se présenter chez leurs hôtes nus comme des vers et ils font comme si de rien n’était. Le couple qui les reçoit ne sait pas trop commun se comporter devant cette nudité. Le récit est livré du point de vue de l’homme qui reçoit et ses interrogations tout au long du repas sont savoureuses.

Les autres nouvelles introduisent également des éléments perturbateurs, la plupart du temps pour amener une réflexion sur notre société occidentale moderne. La plus virulente de ce point de vue est celle qui porte le titre de Récréation. Le lecteur est devant son poste de télévision en train de regarder un programme à mi chemin entre télé réalité et jeu télévisé. Le principe est que le candidat doit dénoncer ses proches pour progresser dans le jeu et faire monter ses gains. Cynique à souhait, ce texte se veut une critique de la société du spectacle. Fabien Maréchal y pousse juste un peu la logique des jeux télévisés pour nous montrer dans quel système nous pourrions évoluer.

Parmi ces nouvelles qui sont également bien écrites, je retiens aussi la ligne qui revisite l’histoire du chemin de fer en France. C’est une nouvelle teintée d’une certaine nostalgie pour une époque (fictive ?) où les gens étaient moins pressés et voyageaient sans être obsédés par l’heure d’arrivée de leur train. Cette nouvelle amène une dose de poésie et de douceur de vivre bien agréables.

Ces nouvelles à ne pas y croire sont bien vues, bien écrites et se lisent avec plaisir.

Pour en savoir plus : le site de Fabien Maréchal.

Malgré tout, on rit à Saint-Henri, Daniel Grenier

La recrue du mois de septembre est Daniel Grenier avec son premier recueil de nouvelles intitulé Malgré tout on rit à Saint-Henri.

Disons le tout de go, Saint-Henri n’est ni le sujet principal ni le thème qui unit les nouvelles de cet ouvrage. La toile de fond des nouvelles est parfois ce quartier ouvrier de Montréal mais Saint-Henri est surtout une manière pour Daniel Grenier de fixer un repère dans son écriture. C’est une atmosphère qui transpire dans ce livre. Peut-être dira-t-on plus tard de Daniel Grenier qu’il a eu une période Saint-Henri comme Picasso a eu une période bleue.

Bien qu’hétérogènes dans les thèmes et le style, les nouvelles de Malgré tout on rit à Saint-Henri partagent comme point commun la posture de l’auteur comme observateur du quotidien. Kaléidoscopes de moments fugaces, de portraits et de dialogues, les textes de Daniel Grenier sont des invitations à la réflexion.  C’est particulièrement le cas pour les nouvelles consacrées à des portraits, à des anecdotes ou à des descriptions d’itinérants. Courtes et percutantes, ces nouvelles prennent à la fois des allures de carnet d’exploration urbain et de journal intime. Elles suscitent des interrogations chez le lecteur. On ne voit pas toujours très bien où Daniel Grenier veut en venir : ni argument ni chute à la fin de la nouvelle mais les textes proposent une ambiance et un point de vue sur des événements tous simples.

D’autres nouvelles, plus longues et plus construites amènent un autre rythme de lecture. Ainsi cette histoire d’un narrateur épris d’immigrants brésiliens qui est la nouvelle la plus longue du recueil. C’est celle qui ressort le plus car elle est la plus fouillée et la plus dérangeante. La passion et le malaise sont palpables tout au long du récit. Ambiance malsaine également pour le récit du service funéraire d’une jeune femme nommée Ariane. Daniel Grenier ne choisit pas des thèmes faciles. Même quand on suit un pensionnaire de CHSLD qui cherche à s’échapper, l’humour, bien que présent, suscite des rires jaunes. Et que dire de l’ambiance sombre dans la nouvelle qui décrit un kidnapping. Moments étranges, presque intemporels, instants fugaces, récits sombres, je ressens une approche intellectuelle dans l’écriture de Daniel Grenier. Observateur attentif, il tourne autour des événements pour prendre l’angle le plus intéressant, celui qui va donner du relief au récit.

Ca ne fait pas de Malgré tout on rit à Saint-Henri un livre grand public mais il plaira aux profils de lecteurs plus littéraires qui trouveront amplement leur compte dans l’univers et le style de Daniel Grenier.

Petit-déjeuner chez Tiffany, Truman Capote

Ça fait un moment que je voulais lire ce livre. Je pensais bien naïvement qu’il s’agissait d’un roman mais c’est en fait un recueil de nouvelles. La première et la plus longue donne son titre au recueil : Petit-déjeuner chez Tiffany. De Truman Capote, j’avais déjà lu De sang-froid.

Le narrateur raconte l’histoire d’Holly Golightly, une jeune femme qui fut sa voisine quelques années auparavant. Ayant perdu sa trace, il revient sur sa rencontre et la vie de cette jeune excentrique.

L’intérêt de cette nouvelle n’est pas dans l’histoire simple mais dans la façon dont elle est racontée. Présentée de façon linéaire, l’histoire de cette prostituée fêtarde aux relations interlopes aurait parue plus commune n’eût été de la fascination qu’elle exerce sur le narrateur. Présentée comme forte et fragile à la fois, Holly Golightly est avant tout libre. Libre de ses relations, libre de croire ceux qui la manipulent, libre de refuser une belle opportunité professionnelle à Hollywood, libre de s’échapper de sa famille, libre de rêver au mariage avec un riche Brésilien. C’est un personnage riche et on comprend le narrateur de vouloir savoir ce qu’elle est devenue. Cette nouvelle est aussi l’occasion de faire connaissance avec le New-York des années 50.

Trois autres nouvelles composent ce recueil. Dans la maison de fleurs, l’action se passe à Haïti et raconte l’histoire d’une prostituée qui quitte la maison close qui l’emploie pour suivre le jeune homme qu’elle vient d’épouser. Dans la guitare de diamants, un jeune musicien arrive dans une prison et convainc un ancien de tenter l’évasion avec lui. La dernière nouvelle s’appelle un souvenir de Noël et relate la complicité entre un enfant de 7 ans et une veille femme à l’esprit simple.

Le point commun des nouvelles de Petit-déjeuner chez Tiffany est la présence du tragique dans la vie de chacun des personnages. Ce sont des abîmés de la vie, des figures qui détonent dans une Amérique conservatrice.
Truman Capote me donne une nouvelle fois l’impression d’être un fin observateur des individus et dans chacune des nouvelles, il vise juste et apporte un point de vue pertinent qui donne envie de lire l’histoire qu’il nous présente.

Atavismes, Raymond Bock

Pensez-vous que la société québécoise est un havre de calme où les gens vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature ? Raymond Bock n’est pas de ceux là. Avec Atavismes, son premier recueil de nouvelles, il dresse un portrait au vitriol du Québec.

Atavismes s’ouvre de manière choc sur une nouvelle où la violence se déchaîne sur un homme qui a le tort d’avoir des convictions politiques opposées à celles de ses tortionnaires. Le désaccord sur les vues politiques s’exprime physiquement par la volonté de réduire l’autre, de le nier en tant que personne. Les auteurs de ces actes sont incapables de lutter au niveau des idées. Impuissants à raisonner, ils sont esclaves de leurs émotions.

Le ton est ainsi donné et tout au long de ce grand déballage, le lecteur est assis dans le fauteuil d’un psy qui écouterait un Québec malade de son histoire et de sa place dans le monde. Les atavismes sont profondément ancrés dans l’identité québécoise et ils sont offerts à notre réflexion. Il y est question de l’impossible relation avec le père, de la chute des héros, du découragement du système éducatif. La nature est un des thèmes forts de ce livre. C’est d’ailleurs quand il est question du rapport malsain des personnages à la nature que le glauque et le mal être ressortent le plus. Ainsi ces colons prisonniers de l’hiver qui s’entretuent ou cet homme qui laisse la végétation et la faune envahir sa maison. Pour Raymond Bock, la présence des Québécois sur le sol nord américain est une greffe qui n’a pas pris, ce n’est pas naturel. Les personnages essaient de persister mais échouent à reprendre le contrôle de leur destinée.

Atavismes est un livre où règnent le malaise et le glauque. Raymond Bock dresse un constat très sévère en faisant coller des atavismes sombres à l’identité québécoise. Mais c’est tellement bien amené que chacune des nouvelles se lit avec passion. En plus d’avoir une grande acuité d’observation et de maîtriser son sujet, Raymond Bock possède une plume distincte. Chaque nouvelle a son style propre et l’ensemble de l’ouvrage est varié. Une voix d’écrivain originale à découvrir. Et encore une preuve du succès des éditions du Quartanier à publier les jeunes talents littéraires québécois.

La légende des anonymes et autres promenades, Jérémie Leduc-Leblanc

La recrue du mois d’avril est Jérémie Leduc-Leblanc avec un premier recueil de nouvelles intitulé La légende des anonymes et autres promenades. N’oubliez pas d’aller sur le site de la Recrue du Mois pour lire les avis des autres commentateurs et découvrir de nouveaux auteurs québécois.

Une légende est un texte qui présente un héros ou un mythe fondateur. Bel oxymore donc que ce titre qui prétend raconter des histoires importantes tout en taisant l’identité de ses héros. D’emblée le propos est littéraire. Ce recueil de nouvelles plaira à ceux qui aiment les livres d’ambiance. En effet, ces nouvelles ne racontent pas des histoires. Elles sont plutôt des instantanés de moments de la vie : rupture, souvenirs d’enfance, discussions. S’il est souvent difficile de deviner le contexte de chacune des nouvelles, elles ont en commun un questionnement sur l’identité du narrateur. Rarement identifié et parfois commun à plusieurs nouvelles, ce dernier s’interroge sur son passé, sa famille, ses relations amoureuses etc. Sur ces 16 nouvelles, une seule est écrite du point de vue d’un narrateur omniscient. Les autres sont écrites à la première personne sur un ton intimiste. Le questionnement est ainsi rendu plus proche du lecteur.

On aimera ou pas le style de Jérémie Leduc-Leblanc mais ça vaut la peine de se laisser déstabiliser. Chacune de ces nouvelles est à savourer lentement pour bien s’imprégner de son atmosphère. Particularité à double tranchant, ce recueil est très homogène dans le style et les thèmes abordés. Si cela permet de plonger le lecteur dans l’univers de Jérémie Leduc-Leblanc, il faut aussi admettre qu’aucune nouvelle ne ressort particulièrement du lot. Quelques jours après la lecture, j’ai du mal à en citer une ou deux qui auraient une identité propre.

Publié chez les éditions Triptyque.

Une nouvelle chasse l’autre, Hélène Ferland

On est déjà le 15 du mois ! C’est l’occasion de faire connaissance avec une nouvelle recrue du mois !

Hélène Ferland frappe fort d’entrée de jeu. La première des 30 nouvelles s’intitule Il n’avait pas le droit et nous présente un adultère du point de vue de la maîtresse. Le ton est donné et le lecteur est plongé au cœur d’un malaise qu’on retrouve dans de nombreux textes qui composent ce livre.

L’écriture de nouvelles est un art délicat. L’auteur dispose de peu de temps pour obtenir l’attention du lecteur et le plonger dans son histoire. Qui plus est, il faut aussi trouver une bonne chute pour finir la nouvelle. Hélène Ferland démontre avec Une nouvelle chasse l’autre qu’elle est parfaitement à l’aise dans ce format. Toutes les nouvelles de ce recueil sont présentées sous un angle original et j’ai plusieurs fois été complètement surpris par la tournure soudaine du récit. J’ai eu beau cherché mais je n’ai pas trouvé de nouvelles véritablement plus faibles que les autres. Le livre est vraiment homogène du point de vue de la qualité des textes.

En fait, le titre est trompeur car une nouvelle ne chasse pas l’autre. Elles ont toutes de quoi laisser une impression sur le lecteur. Je garde particulièrement en mémoire La piqûre du destin qui raconte le parcours d’une femme battue qui se rebelle à sa façon. Ou encore S’il avait su : l’histoire d’un adolescent qui éprouve de sérieux remords d’avoir joué les recruteurs pour un réseau de prostitution. Vous le devinez, l’atmosphère de ces nouvelles est souvent sombre. Je déconseille de les lire si vous vous sentez un peu déprimé.

La famille est le thème de prédilection d’Hélène Ferland dans ce livre : il est question d’être l’enfant de quelqu’un, de mauvaises mères (elles aiment trop ou pas assez), du décès d’un enfant, d’abandon, d’adoption, de la naissance, du couple, de la vieillesse, de l’image de soi… Ces textes forts trouveront certainement une résonance auprès des amateurs de nouvelles mais aussi auprès des auteurs en devenir : Une nouvelle chasse l’autre est une superbe leçon d’écriture dans un style mordant !

Publié aux Éditions Sémaphore.