L’écrivain public, Michel Duchesne

L’écrivain public est le premier roman de Michel Duchesne. Il a pour thème la question de l’illettrisme chez les adultes à Montréal.

L'écrivain public Michel Duchesne

Mathieu est un jeune homme qui connaît des difficultés financières. Obligé « d’emprunter » de l’argent dans la tirelire de sa fille pour vivre, il se rend sans trop d’espoir à un entretien d’embauche pour devenir écrivain public dans un centre communautaire du Centre-Sud de Montréal. Contre toute attente, il obtient le poste et découvre le monde de la pauvreté, de l’illettrisme et des travailleurs sociaux.

L’écrivain public est un roman qui sensibilise le lecteur à la situation des adultes qui ne savent pas lire et devant qui se présentent des embûches quotidiennes à une époque où il est indispensable de passer par des sites internet avec des formulaires pour faire la moindre démarche (les sites internet ont remplacé les guichets) et où le langage technique est prépondérant pour se faire comprendre (vocabulaires juridique, médical, administratif…). Mathieu est donc amené à la fois à écrire pour les personnes dans le besoin mais aussi à aller plus loin dans la recherche de solutions pour les aider. Ne pas savoir lire est déjà problématique mais cela se double (voire se triple) souvent de difficultés additionnelle quand on est immigrant, âgé, mère célibataire sans ressources ou encore logé dans un taudis.

On sait que l’analphabétisme et l’illettrisme existent mais on n’en parle jamais. Les responsables politiques sont absents, ils passent une tête juste pour les photos quand une action d’éclat a lieu ou qu’un budget vient d’être voté. Avec ce roman, Michel Duchesne met sur le devant de la scène une problématique de société fort peu médiatisée et rarement (jamais ?) débattue publiquement.

D’un point de vue strictement littéraire, je suis partagé. De prime abord, je n’ai pas aimé le narrateur. Il est irresponsable lui-même, ne reconnaît pas ses erreurs et son arrogance (il est très baveux) ne le rend pas sympathique. De même j’ai trouvé que le personnage du boss, M. Hautcoeur, était un peu caricatural. Le roman était au départ un peu confus, j’ai trouvé l’installation des différents personnages un peu laborieuse. Et curieusement au fil du récit, j’ai trouvé Mathieu plus aimable et digne de respect. C’est sans doute le fruit du cheminement voulu par l’auteur, celui d’un narrateur qui se voit profondément transformé par son expérience. Et pour finir, les allusions autour des différents personnages, en particulier Jojo dont la vie est dévoilée petit à petit, se sont révélées pleines de sens et je me suis attaché aux personnalités présentées. C’est pourquoi j’ai quitté l’univers de ce roman avec un peu de regret.

J’ai lu L’écrivain public, écrit par Michel Duchesne, dans le cadre de la Recrue du mois.

En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis

Ça fait un bon moment que je vois passer des articles et des commentaires de blogues élogieux sur le roman d’Edouard Louis. En finir avec Eddy Bellegueule lui a permis de remporter le prix Goncourt du premier roman.

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis

Eddy Bellegueule est un jeune homme qui revient sur son enfance et son adolescence dans un village de la Somme. Il vit des moments difficiles car il est efféminé (« il fait des manières ») dans un milieu social où les hommes doivent être virils dès le plus jeune âge. Eddy est victime d’intimidations de la part d’élèves de son collège.

Le roman d’Edouard est courageux pour plusieurs raisons.
La première d’entre elles est que ce roman est dans une large mesure (en totalité ?) autobiographique. Edouard Louis est Eddy Bellegueule. Il a changé son nom à l’âge adulte pour rompre avec son passé. J’imagine que ce n’est pas facile pour lui de revenir sur les brimades qu’il a subies de son entourage, famille comprise et sur une découverte compliquée de la sexualité. Son parcours lui a permis de s’extirper du milieu social où il est né. On peut discuter de sa volonté de rompre avec ses origines mais c’est un choix personnel qui peut se comprendre étant donné ce qu’il a vécu. Comment ne pas avoir développé une telle conscience de soi quand on lui a martelé qu’il était différent ?
En finir avec Eddy Bellegueule est également un texte courageux car il pose un regard sans concession sur le monde ouvrier en milieu rural. Il raconte la pauvreté de sa famille, le chômage qui frappe durement son village, l’échec scolaire et les conditions de vie difficiles. J’ai indirectement connu ce monde (dans une autre région que la Picardie) et oui l’alcoolisme y est une réalité, oui c’est un milieu social culturellement pauvre et oui c’est un milieu homophobe et raciste. Et ces comportements se répètent de génération en génération. Le texte d’Edouard Louis n’est certes pas politiquement correct mais il est juste car il n’idéalise pas sur un monde ouvrier romantique plein de belles valeurs.
Enfin le roman d’Edouard Louis est courageux car il ne cherche pas à excuser ou à expliquer pourquoi les gens sont comme ils sont. C’est une description brute sans pudeur avec des mots qui expriment la violence des comportements.

Toutefois, Edouard Louis pourrait aussi admettre, et il est bien placé pour l’avoir vécu, que l’atavisme n’est pas une fatalité. Il est possible de sortir de son milieu social au mérite. Ça ne ressort pas suffisamment dans un roman qui parle surtout d’individus victimes de leur milieu.

Pour ma part j’ai dévoré ce roman en quelques heures. Difficile de rester indifférent à son style direct et à un récit captivant sur un sujet difficile.

La maison des anges, Pascal Bruckner

Parfois on vous prête un livre et vous faites une belle découverte. C’est ce qui s’est passé pour moi avec Pascal Bruckner et son roman La maison des anges.

La maison des anges, Pascal Bruckner

Antonin Dampierre est agent immobilier à Paris. C’est un jeune homme un brin maniaque de propreté. En fait, il a un véritable dégoût pour la crasse. Un jour, la vente d’un bel appartement parisien qu’il fait visiter à des acheteurs intéressés capote en raison de la présence d’un clochard aviné en bas de l’immeuble. Il décide alors de tuer ce SDF. Cet événement va tout faire basculer dans sa vie. Dès lors, il écume les bas fonds parisiens pour débarrasser  la ville de ces hôtes indésirables. Alors qu’il essaie de se rapprocher de ses futures victimes, il fait la connaissance d’Isolde de Hauteluce, la responsable de la maison des anges, une association qui vient en aide aux plus démunis.

Je connaissais Pascal Bruckner l’essayiste mais je ne savais pas qu’il était romancier. Derrière une histoire rondement menée (sauf la fin que j’ai trouvée un peu facile) et un style littéraire juste, l’essayiste est bien présent. En effet, Pascal Bruckner propose une réflexion sur les associations d’aide aux démunis qui sous sa plume rappellent les bonnes œuvres des dames patronnesses qui veulent se donner bonne conscience. Mais il existe une certaine ambivalence entre l’envie d’aider et le contact nécessaire avec la fange. Entre bons sentiments et dégoût, la frontière est fine. Autre volet du roman, celui qui met le doigt sur le contraste entre le Paris rêvé et celui des bas fonds. Très proches géographiquement, ils sont à des années lumières l’un de l’autre. C’est un ouvrage qui parle donc de frontières floues entre plusieurs mondes et de la facilité de passer de l’un à l’autre, mais surtout dans le sens de la chute.

Vous trouverez donc avec la maison des anges plus qu’un bon roman. Pascal Bruckner offre aussi une réflexion sur notre société.

L’écume des jours, Boris Vian

J’ai étudié l’écume des jours au lycée. C’est mon prof de français de seconde qui nous l’avait fait lire. C’est une lecture que j’avais appréciée mais je suis resté sur l’impression de ne pas avoir saisi toutes les subtilités et tous les jeux de mots distillés par Boris Vian (dont j’ai lu plus récemment le roman Et on tuera tous les affreux, écrit sous le pseudonyme de Vernon Sullivan).

l'écume des jours, Boris Vian

Colin et Chloé sont beaux et jeunes. Ils se rencontrent et tombent amoureux. Ils filent le parfait amour jusqu’à ce que Chloé souffre d’un mal mystérieux. Dès lors leur vie de à tous les deux change progressivement. Boris Vian signe avec ce roman un conte moderne sur l’amour.

Avec l’écume des jours, Boris Vian nous raconte une belle histoire. C’est un récit touchant. Pas dans le sens de triste mais dans le sens de riche en émotions. Au début, tout est léger. Même les moments de découragement de Colin qui se désespère de trouver l’amour peuvent prêter à sourire. Il est plaisant d’être témoin de la tendresse naissante entre Colin et Chloé. Puis l’atmosphère s’appesantit au fur et à mesure qu’on progresse dans le roman, jusqu’à devenir oppressante. Aucun répit n’est laissé aux personnages et de fait au lecteur. Il n’est pas possible de rester insensible en lisant ce roman.

Tout n’est pas lourd dans l’écume des jours car Boris Vian possède un grand talent pour manier la langue française. C’est un virtuose qui joue avec les mots, tel les musiciens de jazz qu’il apprécie : il improvise et crée de nouveau mots mais toujours à propos. Par exemple, un policier ne se met pas au garde à vous devant son supérieur mais au quant à soi. C’est idiot mais ça m’a fait rire. Un homme qui ne paie pas ses impôts est soumis à un passage à tabac de contrebande. Boris Vian crée un univers entre loufoque et surréalisme. Il invente par exemple le pianocktail : un piano qui crée des cocktails qui changent en fonction des morceaux joués. La maladie de Chloé, un nénuphar qui lui pousse dans un poumon, est une métaphore surréaliste de la pneumonie. Par ailleurs, la déprime vécue par Colin se traduit non seulement par un changement de son humeur mais aussi par un changement de son environnement immédiat : les pièces deviennes plus sombres, les murs rétrécissent, tout devient sale. Métaphore de la dépression et de la pauvreté, la logique est poussée jusque dans le réel et c’est ce qui rend le roman brillant.

Mais l’écume des jours n’est pas qu’un joli conte. Le roman comporte quelques passages de critique incisive contre l’Eglise, le travail et la guerre. Boris Vian dénonce les travers de sa société qu’il transpose dans l’univers qu’il crée. Il se moque aussi gentiment de son ami Jean-Paul Sartre rebaptisé Jean-Sol Partre. C’est un écrivain très productif dont un des personnages est un acheteur compulsif de toutes ses productions : essais, romans, articles, conférences. Il lui faut tout de Jean-Sol Partre.

L’écume des jours est un classique que j’ai pris plaisir à relire et que j’ai encore plus apprécié que lorsque j’avais 15 ans.

Bandini, John Fante

Après Mon chien Stupide, le dernier roman de John Fante, qui a été publié à titre posthume, je poursuis ma découverte de cet auteur américain avec son roman intitulé Bandini.

Svevo Bandini est un immigré italien qui vit dans une petite ville du Colorado avec Maria, sa femme, et ses trois fils, Arturo, August et Frederico. Alors que l’hiver s’installe, Svevo ne peut plus travailler en raison du temps. Cela tombe mal car l’ardoise qu’il a chez l’épicier ne cesse de s’allonger et les loyers en retard ne se comptent plus. C’est dans ce contexte déjà tendu qu’arrive une lettre de sa belle-mère, une personne qu’il déteste. Il décide de s’éclipser de la maison pendant le séjour de celle-ci chez lui. Son départ va entraîner toute une série d’événements.

Le récit suit le plus souvent Arturo Bandini, le fils aîné de la famille. La vie à l’école et à la maison sont présentées à travers ses yeux. Ce qui permet à John Fante de balayer plusieurs thèmes. Bandini est avant tout une chronique de la pauvreté car le roman décrit la dure réalité d’une famille pauvre : des menus qui reviennent souvent, des vêtements élimés et rapiécés, une maison vétuste. La charité, bien que bien intentionnée, est vécue comme une insulte. Arturo en particulier est fier et a envie de goûter au monde des riches. S’appeler Bandini dans le Colorado des années 30, c’est aussi être un métèque selon les propres mots de l’auteur. John Fante met le doigt sur ce décalage : la famille Bandini est marquée par ses origines italiennes même si les trois enfants sont nés aux Etats-Unis et Américains de plein droit. John Fante décrit également le poids du catholicisme : Maria est une véritable dévote qui vit le rosaire à la main et les deux aînés sont marqués par l’éducation catholique qu’ils reçoivent à l’école. August le cadet se voue d’ailleurs à une carrière de prêtre. Arturo a lui plus de choses à se reprocher mais la pensée catholique reste présente dans ses réflexions. Il a des désirs d’émancipation et en même temps il s’inquiète des pêchés qu’il commet et garde à l’esprit la possibilité de se confesser pour se faire pardonner. Il est aussi question de la figure du père. Svevo Bandini représente un modèle pour Arturo. Celui-ci admire son père quelles que soient ses actions. Même quand la raison semble l’emporter, Arturo se ravise et pardonne tout à son père. Il se dégage une certaine tendresse pour lui. Il l’admire pour son travail et sa personnalité et il comprend ses écarts de conduite. Le patriarche italien est une figure puissante dans le roman.

L’écriture de John Fante est donc admirable. En plus de décrire la réalité de son époque, Bandini est surtout une histoire bien racontée. Je n’ai pas lâché ce roman. Il est relativement court mais très riche. Le récit est largement autobiographique si j’en crois la postface. Arturo Bandini serait l’alter ego de John Fante. Un auteur que j’ai envie de lire à nouveau.

Sur la 132, Gabriel Anctil

Gabriel Anctil est la recrue du mois de juin avec son premier roman Sur la 132.

Sur la 132 Gabriel Anctil

Trentenaire, Théo est un publicitaire de talent à Montréal. Il vit dans un beau condo sur le Plateau, son salaire s’élève à 200 000 $ par an, il est reconnu par ses pairs, loué par son patron et il a une copine qui l’aime. Mais Théo n’est pas heureux. Il se lève un beau matin incapable de fonctionner et de trouver un sens à sa vie. Sur un coup de tête, il décide de quitter Montréal et sa vie urbaine pour aller s’établir à Trois-Pistoles, prétextant des origines familiales dans le Bas-Saint-Laurent. Installé sur la route 132, il se rend compte que la vie en région est à des années lumières de ce qu’il vivait dans son milieu branché et hypermoderne. Son quotidien est maintenant fait de voisins chaleureux, de scènes de chasse, d’alcoolisme, de games de hockey, de rumeurs villageoises et de pauvreté. L’anonymat relatif qu’il avait en ville n’existe plus. Il est un “étrange”, celui qui vient d’ailleurs et dont l’arrivée est connue de tous en ville. Le propos de Sur la 132 est de relater le changement de vie de Théo.

Qui n’a jamais été insatisfait de son travail à un moment donné et n’a pas rêvé de tout plaquer pour changer complètement de vie et de paysage ? C’est ce que décide de faire Théo. Le roman repose sur le contraste qui existe entre la vie en ville, décrite comme superficielle et ne permettant pas de s’accomplir, et la vie en région faite de relations plus humaines. On peut évidemment dénoncer le parti pris de Gabriel Anctil dont le personnage renie son ancienne vie à Montréal. Mais il faut aussi reconnaître à l’auteur sa volonté de ne pas livrer une vision carte postale de la vie en région au Québec : il pointe du doigt de nombreux côtés négatifs de la vie en milieu rural.

J’ai eu du mal à croire à ce personnage qui s’exile et coupe les ponts avec son ancienne vie et ses amis. Certes il est possible qu’une personne qui a tout pour être heureuse (travail, maison, reconnaissance, amour) s’avère insatisfaite. Mais ce que je conçois mal c’est sa rupture rapide et définitive avec son ancienne vie. Je trouve peu vraisemblable l’absence de doute de la part d’une personne avec un profil intellectuel comme le personnage principal. Le roman compte par ailleurs ce que je considère comme des clichés ou du moins des idées reçues sur la vie à Montréal et sur la vie dans les régions. La fin abrupte est un autre aspect qui m’a laissé sur ma faim : l’auteur nous laisse sur une notion de liberté aux contours mal dégrossis : la liberté n’est-elle que pouvoir tout envoyer promener et vivre sans attaches ?

Malgré tout, Sur la 132 est un véritable page turner. J’ai aimé le récit émaillé d’histoires secondaires et de récits à tiroirs. Le questionnement est actuel et me touche : que faire de sa vie ? Faut-il se laisser enfermer dans une trajectoire professionnelle aussi riche en succès soit elle ? Gabriel Anctil pose de bonnes questions sur les relations humaines que ce soit en amour ou en amitié.

Un hiver au P’tit Hippolyte, Paul Grégoire

Voici un premier roman québécois lu dans le cadre de la recrue du mois : un hiver au Ptit Hippolyte par Paul Grégoire.

A travers les yeux de son narrateur démuni, ce roman est une chronique de l’extrême pauvreté au centre-ville de Montréal. Résident dans une petite pension miteuse, le narrateur se voit confisquer tous les mois son chèque de BS par le responsable de la pension. Il vit d’expédients tels que distribuer des circulaires dans les rues interminables ou décharger des caisses de bières dans le sous-sol d’un dépanneur. Des petits boulots au noir très mal payés. N’ayant que rarement recours à la mendicité, le narrateur calcule ses dépenses au plus précis. Son choix se porte régulièrement sur l’alcool, histoire de passer le temps.

La pension est surnommée le P’tit Hippolyte en référence au centre hospitalier de soins psychiatriques Louis-Hippolyte Lafontaine. Tous les pensionnaires du P’tit hippolyte ont en effet un grain plus ou moins sévère : agoraphobie, obsession sexuelle, simplicité d’esprit, agressivité ou paranoïa. Paul Grégoire propose donc au lecteur un aperçu de la misère  sociale et psychologique qui touche une certaine population montréalaise. D’ailleurs, Montréal apparaît dans ce roman comme une ville dure et froide, loin des clichés des cartes postales. L’hiver n’est pas juste une particularité locale qui fait donne des sensations au touriste. Le narrateur sait ce que signifie souffrir du froid quand acheter une simple paire de chaussettes représente un défi d’une journée entière.

Par ailleurs, j’ai eu l’impression d’entendre les personnages parler en joual alors que je lisais le texte. Les dialogues sont justes et rythment l’histoire de ces déglingués de la vie. L’oeil du narrateur sur la société qui l’entoure et dont il ne fait pas vraiment partie sont aussi l’occasion pour Paul Grégoire de proposer une critique sur notre société de consommation. Voilà donc un roman à la fois tendre et sans concession qui possède un côté dépaysant même si l’action se situe  seulement à quelques kilomètres de chez vous.  Riche en humour tout en offrant un portrait lucide, un hiver au P’tit
Hippolyte souligne la beauté de la vie même quand tout va mal.

Lu sur ma liseuse.

La main d’Iman, Ryad Assani-Razaki

Dans le cadre de la Recrue du Mois, je me suis penché sur le cas du lauréat du prix Robert-Cliche 2011 : Ryad Assani-Razaki avec son premier roman La main d’Iman.

Ce roman à plusieurs voix relate le destin de Toumani, une jeune garçon qui est vendu par ses parents à une femme qui le place comme domestique dans des familles aisées. Insulté, battu et enfermé, Toumani vit un quotidien de misère jusqu’à ce qu’un certain Iman lui sauve la vie. Le lecteur est confronté à la dure réalité d’un pays musulman d’Afrique noire qui n’est jamais nommé.

Dans la main d’Iman, les points de vue de plusieurs personnages se répondent et chaque voix contribue au récit. Ils s’appellent Toumani, Alissa, Désiré, Hadja et Zainab. Au rythme d’un narrateur par chapitre, l’histoire de Toumani s’écrit selon le ressenti de chacun. Ce procédé insuffle un tempo à la narration. Très dynamique en début de roman du fait de la multiplicité des narrateurs, le mouvement s’essouffle vers la fin alors que deux personnages seulement se répondent. Sur le fond du récit, j’ai trouvé difficile la partie finale où Toumani, par manque de confiance en lui, se coupe de ses amis. Il est difficile de voir se dérouler sous nos yeux un engrenage inéluctable.

Ryad Assani-Razaki possède une écriture simple et limpide qui porte des thèmes forts et profonds. Les sujets abordés dans ce roman sont nombreux : esclavage, handicap, amitié, pauvreté, foi, amour, relations Nord Sud, délinquance et j’en oublie certainement. Mais ces sujets ont tous comme dénominateur commun cette Afrique Noire qui peine à se construire. Les anciens colons, autrefois maîtres du pays et aujourd’hui eldorado qui fait rêver la jeunesse africaine, demeurent la référence dont l’Afrique ne peut s’affranchir. Le constat fait par Ryad Assani-Razaki est très dur à lire quand on voit les conséquences sur les individus loin de nous, mais pourtant si proches dans leurs désirs.

Avec le choix de ce premier roman très réussi, le jury du prix Robert-Cliche a brillament su faire oublier les imbroglios de l’édition 2010.

La canicule des pauvres, Jean-Simon Desrochers

La Recrue du mois de mars est Jean-Simon Desrochers avec son premier roman : la canicule des pauvres. Visitez le site de la recrue pour lire les commentaires des autres rédacteurs.

La canicule des pauvres m’a fait un effet coup de poing et Jean-Simon Desrochers est un auteur brillant. La laideur et le sordide décrits de le roman sont remarquables, impossible d’y être insensible.

Le roman compte une vingtaine de personnages qui ont tous en commun d’être locataires d’un de ces nombreux immeubles défraîchis (voire minables) que compte Montréal. Ce sont tous des perdants de la vie, vivant pour la plupart dans une pauvreté intellectuelle et une misère sexuelle. D’un étage à l’autre de l’immeuble, le lecteur est confronté à la drogue, la pornographie, le SIDA, la solitude, la vieillesse et une décrépitude avancée sous l’effet de dix jours de canicule.
Quel contrepied magnifique de choisir de nous montrer Montréal sous la canicule alors qu’on imagine habituellement la ville sous la neige. Cette canicule agit comme le révélateur d’une ville aux facettes multiples. Comme si la chaleur extrême permettait d’extraire l’essence de Montréal.

Avec la canicule des pauvres, Jean-Simon Desrochers offre une plongée dans les bas-fonds de Montréal, ceux que les touristes ne connaissent pas. L’auteur nous révèle sa démarche à la toute fin du livre à travers les mots du bédéiste japonais : son objectif est de capturer l’essence de Montréal. Mais il comprend que c’est une ville qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. C’est facile de la survoler et de la connaître de manière superficielle. Mais pour la connaître vraiment, il faut y vivre.

Avec ce roman, Jean-Simon Desrochers se pose en témoin de notre époque et des maux qui la rongent. Avec sa galerie de personnage, il me fait penser à un Zola des temps modernes dressant le portrait de son temps sans fards. Le livre est dense, il serait vain de recenser tous les thèmes dont il est question. La canicule des pauvres est un gros roman de 700 pages mais c’est impossible de le lâcher. Le nombre de personnages peut faire craindre de perdre le fil mais il n’en est rien. Au contraire, le livre possède un côté hypnotisant et se dévore avidement.

La canicule des pauvres est une très belle découverte. Peut-être à réserver à un public adulte et averti. Mais à ceux-là je dis : « Lisez le, lisez le, lisez le ! »

80 hommes pour changer le monde, Sylvain Darnil et Mathieu Le Roux

Personne ne peut nier que l’environnement et le développement durable sont des thèmes très actuels. Sylvain Darnil et Mathieu Le Roux sont des diplômés en commerce dans la vingtaine qui ont décidé de faire le tour du monde et de dresser un état des lieux des initiatives qui marchent. Ils ont rencontré pas moins de 80 personnes qui à leur échelle combattent les idées reçues et travaillent sur des projets innovants en matière d’environnement, de justice sociale et de lutte contre la pauvreté.

80 hommes pour changer le monde est un livre très intéressant. D’abord au niveau de la forme, il est bien fait. Les personnalités rencontrées sont classées par continents. Un index prat permet de naviguer par secteur d’activité. Les portraits sont présentés dans l’ordre chronologique du périple des deux globe-trotters. On sent qu’ils ont pris du plaisir à rencontrer les entrepreneurs. Leur récit est de plus agrémenté de quelques anecdotes de voyage qui rendent le tout agréable à lire.

Et sur le fond, ce livre réconcilie environnement et entreprise. Je suis persuadé qu’il existe un intérêt économique à fonctionner de manière écologique ou à lutter contre la pauvreté. Les entreprises n’ont pas que des défauts. Et surprise le développement durable n’est pas l’apanage des pays riches. Les pays pauvres sont riches de projets innovants et de réussites éclatantes.

Certaines des personnes interrogées sont relativement connues comme Yunus Muhammad, le fondateur bangladais de la Grameen Bank. Il est l’inventeur du micro crédit qui permet à des milliers de personnes d’obtenir des prêts pour de petites sommes, juste de quoi se lancer en affaires. Il a d’ailleurs obtenu cette année le prix Nobel de la Paix pour ses initiatives qui permettent de lutter contre la pauvreté. Il y a aussi Charney Dov, un montréalais d’origine qui a fondé la marque American Apparel. Il fabrique et vend avec succès des vêtements made in America alors que l’ensemble du secteur textile américain s’est expatrié dans les pays à bas coûts.

Personnellement mes préférés sont :

  • l’écoparc de Kalundborg au Danemark. Cette zone industrielle a un impact écologique réduit grâce à une gestion originale des déchets qui imite la nature. Les déchets d’une entreprise sont utilisés par une autre comme matière première ou comme source d’énergie. Un véritable écosystème où les entreprises ont un intérêt économique à collaborer.

  • Metabolix, une entreprise américaine qui travaille à la fabrication de bioplastique. Au lieu d’être produit à partir de pétrole, le plastique pourrait être produit naturellement par des enzymes et des bactéries. Et la matière première est du sirop de maïs. Le coût serait moindre à la fois au niveau énergétique et au niveau financier. Et surtout ce plastique est entièrement biodégradable.

  • l’économiste péruvien Hernando de Soto. Il a remarqué qu’une personne souhaitant créer une entreprise se heurtait dans son pays à un véritable mur bureaucratique. Les entrepreneurs avaient de plus toutes les peines du monde à faire reconnaître leurs titres de propriété pour obtenir un capital de départ. Ses fonctions de directeur de la Banque Centrale du Pérou lui ont permis de transformer les conditions économiques pour les entrepreneurs. Il est régulièrement invité de par le monde pour partager son expérience.

Un livre résolument optimiste. A lire absolument ! A voir aussi le site internet des deux auteurs.

Ma note : 5/5.