L’écrivain national, Serge Joncour

Je me fais discret ici, faute de temps pour lire et pour écrire. Voici tout de même un roman terminé très récemment. Premier contact avec l’auteur Serge Joncour et son roman L’écrivain national.

Le narrateur du roman est un écrivain invité en résidence dans une petite ville du Morvan. Guidé par les deux libraires à l’instigation de sa venue, il découvre les codes de ce monde nouveau pour lui. Il tombe un jour sur un article de la presse locale à propos d’un fait divers : la disparition d’un personnage local, le Commodore. Deux jeunes « néo-ruraux », Aurélik et Dora, sont arrêtés par la gendarmerie. Le narrateur tombe immédiatement sous le charme de Dora via la photo publiée dans le journal. Persuadé de son innocence, il va dès lors tout faire pour se rapprocher d’elle.

J’ai trouvé que le roman de Serge Joncour était plaisant à suivre. La fascination exercée par Dora sur le narrateur est puissante et donne envie de savoir comment celui-ci va soit s’en sortir, soit se compromettre dans l’enquête en cours. Le narrateur, affublé du surnom d’écrivain national alors que sa renommée est relative, est l’étranger au sein d’une communauté où tout se sait très rapidement. Entre enquête policière et chronique sociale, l’écrivain national est écrit finement. Il donne l’occasion de confronter un écrivain à un public parfois illettré, parfois très critique de son travail. Il est aussi question de la liberté d’expression, notre écrivain projetant d’écrire à propos de l’ouverture controversée d’une scierie ultra-moderne au milieu d’une forêt profonde. Serge Joncour joue adroitement sur plusieurs tableaux avec ce roman efficace et passionné.

Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, Laura T. Ilea

La Recrue du Mois vous propose en ce mois d’août un numéro spécialement consacré au féminisme dans la littérature québécoise. Dans le cadre de ce numéro spécial, j’ai lu le premier roman de l’auteure Laura T. Ilea qui s’intitule Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

les femmes occidentales n'ont pas d'honneur

Voici un récit dont on connaît l’issue dès le début. Une femme rencontre à Montréal un homme nommé Amran. C’est un immigrant algérien kabyle. Entre eux, c’est tout de suite un amour passionnel tant sur le plan physique que sur celui des sentiments. Mais le problème est qu’Amran s’est engagé à épouser une vierge de son pays. Alors qu’il est tiraillé entre son amour montréalais et le respect de sa culture, la narratrice tente tout pour le faire changer d’avis et le garder à ses côtés. Ce sera peine perdue puisque la tradition sera la plus forte. Un extrait résume bien la force de la culture algérienne: « Moi j’étais le démon noir qui était tenu à l’écart de sa famille, de sa communauté, de ses collègues de travail, de l’univers entier. Son avenir était scellé. La vierge exhibait ses trésors cachés pour lui promettre la paix, la sécurité et le respect » (page 81).

Le récit écrit par Laura T. Ilea lui a été inspiré par une amie qui a vécu une situation similaire. Le texte à la première personne dégage une grande puissance. Suivant une structure chronologique mais dévoilant l’issue et les grands moments à venir, il fait la part belle à ce que ressent et ce que vit la narratrice. Cette dernière est en effet toute entière dans cette relation. Bien qu’elle sache rapidement que celle-ci soit vouée à l’échec, elle déploie nombre de tactiques pour l’obliger à la choisir elle. Tantôt elle le flatte, tantôt elle l’ignore. Mais elle s’accroche à l’espoir de faire changer d’avis Amran qui semble perdu entre ce qu’il éprouve pour cette femme et le fait qu’il soit pour ainsi dire programmé à reproduire le schéma suivi par les siens. Cet homme est-il vraiment sincère ? Pourquoi cette femme fonce dans le mur en connaissance de cause ? Le roman de Laura T. Ilea pose de nombreuses questions à la fois sur les relations homme-femme mais aussi et surtout sur les comportements individuels des deux protagonistes. En particulier en ce qui concerne cette femme qui a tout accepté par amour pour finalement se retrouver rejetée. J’ai eu l’impression de voir se dérouler sous mes yeux une véritable tragédie grecque, une bonne dose d’érotisme en plus. La question centrale étant : peut-on ou doit-on accepter de détruire son bonheur en raison de ses traditions ? C’est un questionnement très moderne qui invite le lecteur à réfléchir. Et l’auteure ne nous facilite pas la tâche puisque Amran, malgré son comportement n’est pas franchement antipathique, ce n’est pas un salaud caricatural. La narratrice n’est de son côté ni naïve ni une furie en quête de revanche. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur est un roman puissant par son style et par les questions qu’il soulève.

Pour terminer, le roman possède évidemment un titre qui interpelle pouvant être compris de deux manières. Tout d’abord au premier degré, comme le laisse entendre Amran pour qui l’honneur est central et est représenté par la virginité de sa promise algérienne. En ce sens, la liberté sexuelle des femmes occidentales est l’opposé de cette définition de l’honneur. Deuxième lecture possible de ce titre choc, l’ironie. En effet puisqu’il est acquis que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, creusons un peu plus loin et regardons de plus près ce qu’elles ont à offrir.

Vent salés, Joanne Rochette

La recrue de ce mois-ci est Joanne Rochette qui publie son premier roman intitulé Vents salés. Pour lire les avis de mes collègues, allez faire un tour sur le site de la recrue du mois.

Delphine, une jeune veuve vivant à Montréal avec ses deux enfants, tombe sous le charme d’Ernest, un homme qui exerce le métier de pilote. La passion entre eux deux est forte mais sera-t-elle suffisante pour rapprocher deux mondes ?

Pour moi le plus intéressant dans ce roman de Joanne Rochette aura été de me familiariser avec une profession méconnue car aujourd’hui disparue : celle de pilote de navire. En effet, Ernest est engagé par les capitaines des bateaux qui naviguent sur le fleuve Saint-Laurent. Sa connaissance du fleuve est indispensable aux bateaux pour se frayer un chemin entre les écueils et les bancs de sables et pour faire face à une météo fluviale souvent capricieuse. La dure réalité du métier de pilotes est très bien décrite par Joanne Rochette.

Quant au fond de l’histoire je ne sais pas trop quoi en penser. L’histoire d’amour entre les deux personnages principaux avorte et ça m’a déçu. Il est clair que Delphine et Ernest n’avaient pas grand chose en commun au départ si ce n’est une passion amoureuse pour le moins explosive. Mais cette passion n’est pas suffisante pour en faire un couple. Malgré une tentative de se rapprocher de lui, Delphine renonce à Ernest quand elle se rend compte de la vie solitaire qui l’attend. Admirative devant son mode de vie indépendant, elle en devient jalouse. Et quand Ernest décide de s’engager envers Delphine, il est trop tard pour lui et il ne l’accepte pas. Curieusement alors que la passion est le point de départ du roman et rapproche les deux personnages, c’est la voie de la raison qui l’emporte à la fin du roman. Pour le plus grand malheur de Delphine et Ernest. Le désir et les besoins physiques ne sont finalement qu’une parenthèse qui se referme. Comme si la terre, représentée par Delphine, et l’eau, symbolisé par Ernest le pilote, étaient deux éléments qui ne pouvaient que se croiser ponctuellement sans toutefois cohabiter.

Ma dernière remarque concerne le style qu’a choisi Joanne Rochette. L’alternance entre le point de vue de Delphine et celui d’Ernest est bien faite. Ce n’est pas mécanique et cela laisse le récit fluide. Mais j’ai été moins convaincu par le procédé qui consiste à enchaîner des paragraphes à la troisième personne et d’autres à la première personne. Sans être maladroit, c’est perturbant à la lecture.

Publié chez VLB Éditeur.