Poisson d’amour, Didier Van Cauwelaert

La ville de mon enfance a mis en place des boîtes à livres un peu partout sur le territoire de la commune. Quand j’y retourne, je jette un petit coup d’œil au cas où. Et là je vois un livre de Didier Van Cauwelaert, un auteur dont je vois le nom régulièrement sur les blogues littéraires et dans l’actualité du livre. Je prends le livre en me disant que ce sera l’occasion de découvrir cet auteur. Voici donc Poisson d’amour, un roman publié en 1984.

Poisson d’amour est le récit d’une rencontre improbable dans une salle d’enchères parisienne entre Philippe, un videur de boîte de nuit un peu paumé, et Béatrice, une visiteuse de prison qui pratique le basket. Raconté du point de vue de Philippe, ce roman dresse le portrait doux dingue de Béatrice, jeune femme dont le père a disparu en Amazonie.

Attention, gardez l’esprit ouvert à la lecture de Poisson d’amour car le récit par dans tous les sens. Ça foisonne d’idées et de délires. Les personnages secondaires sont un peu fous, à commencer par la grand-mère et l’arrière grand-mère de Béatrice avec qui elle vit. Le médecin de la famille est lui aussi un doux dingue. Ajoutez à ça un narrateur qui ne sait plus trop où il en est et vous avez un cocktail détonnant. La quête de soi prend souvent des chemins détournés. J’ai apprécié la lecture de ce roman de Didier Van Cauwelaert, lui trouvant des airs parfois d’Amélie Poulain si je devais le rapprocher de quelque chose de connu. Léger, frais et pétillant !

Apocalypse bébé, Virginie Despentes

Il s’agit pour moi d’un premier contact avec Virginie Despentes via Apocalypse bébé, un roman paru en 2010. Il a obtenu le prix Renaudot la même année.

Apocalypse bébé - Virginie Despentes

Valentine est une adolescente qui vient de disparaître. Lucie, une détective privée pas très dégourdie, mène l’enquête. Alors qu’elle a bien du mal à débuter ses investigations, elle fait appel à la Hyène, une lesbienne bien connue dans le milieu des privés. Rompue aux méthodes peu orthodoxes, elle remet Lucie sur les bons rails. Leur enquête les conduira de Paris à Barcelone.

Apocalypse Bébé est construit d’une manière originale qui donne du rythme au roman. Les chapitres à la première personne du point de vue de Lucie alternent avec d’autres chapitres offrant le point de vue des autres personnages du roman. Ce polar lesbien tire dans tous les sens : le Paris bourgeois, le monde de l’édition, la famille traditionnelle… L’histoire elle-même n’est que le prétexte à une critique de notre société. L’enquête est plutôt rapidement menée et comporte quelques rebondissements jusqu’à montrer l’histoire familiale compliquée de Valentine. L’ensemble se lit bien.

J’avais une image trash de l’écriture de Virginie Despentes, la faute à quelques articles lus ici et là. Mais si je me limite à Apocalypse bébé, point de trash. Il y a bien quelques provocations comme la description de scènes de sexe, y compris entre lesbiennes, un mode de vie alternatif à Barcelone, de la violence mais il n’y a vraiment pas de quoi choquer le lecteur lambda. Quant à la question de savoir si le prix Renaudot est mérité, je veux bien croire que le cru 2010 des romans français était pauvre.

D’autres fantômes, Cassie Bérard

la Recrue du mois
Cassie Bérard est la recrue du mois avec son premier roman intitulé D’autres fantômes.

D'autres fantômes Cassie Bérard

Station Trocadéro à Paris, une jeune femme se jette sous un métro et meurt. Albert est témoin direct de la mort violente de cette inconnue. Cet épisode tragique le marque et il décide de retrouver l’identité de la suicidée. Cette quête vire rapidement à l’obsession et l’entraîne à la rencontre de nombreuses personnes. Son enquête fait resurgir des souvenirs d’enfance, en particulier les bons moments vécus avec son grand-père et sa sœur Juliette. Cette quête est intense pour Albert et les relations avec sa femme et ses enfants en pâtissent.

D’autres fantômes est un roman sur les faux semblants. Il ne faut pas forcément croire tout ce que raconte le narrateur car il ne se connaît pas lui-même. Ce qu’il raconte est très subjectif, c’est le fruit de sensations, d’impressions pas toujours tangibles. Il est en plein questionnement sur son identité et ses priorités dans la vie. Il ne faut pas non plus faire confiance à sa mémoire car dans son esprit tout est confus, notamment les nombreux secrets de famille auxquels il est confronté.
Dans sa quête de l’inconnue du métro, il erre dans Paris et croise de nombreux personnages qui le mènent sur de nombreuses fausses pistes. Il s’égare dans Paris comme il s’égare dans son esprit.
D’autres fantômes est un écho à René Descartes et son discours de la méthode, livre qui contient le fameux « je pense donc je suis ». Albert pense, mais est-il vraiment ? Il a une pensée construite sur ce qu’il vit mais le lecteur finit par douter de la réalité même de ce narrateur.
Au sein du roman de Cassie Bérard, le questionnement sur l’identité s’appuie sur l’analyse de la mort et de l’enfance. Ce sont les deux faces d’une même pièce, le point de départ et la fin de la vie. Les deux se répondent dans l’esprit du narrateur et déclenchent des interrogations sur qui il est et comment il s’est construit en tant que personne.

Avec D’autres fantômes, Cassie Bérard a choisi de traiter de sujets difficiles. Il faut aimer être plongé dans les pensées de quelqu’un et même de se perdre dans les méandres de l’esprit. Reste que ce roman est long, trop long. Je n’ai pas saisi la nécessité de multiplier les rencontres avec des personnages différents dans la recherche de l’inconnue du métro. Il faut réellement s’accrocher, le roman n’est pas pour les lecteurs qui veulent lire une histoire. Le résumé est un peu trompeur en ce sens car le roman n’est pas une enquête mais une quête de soi. D’autres fantômes, une fois refermé, pose beaucoup plus de questions qu’il n’apporte de réponses et comme lecteur je n’ai pas véritablement su mesurer les intentions de l’auteure.

La maison des anges, Pascal Bruckner

Parfois on vous prête un livre et vous faites une belle découverte. C’est ce qui s’est passé pour moi avec Pascal Bruckner et son roman La maison des anges.

La maison des anges, Pascal Bruckner

Antonin Dampierre est agent immobilier à Paris. C’est un jeune homme un brin maniaque de propreté. En fait, il a un véritable dégoût pour la crasse. Un jour, la vente d’un bel appartement parisien qu’il fait visiter à des acheteurs intéressés capote en raison de la présence d’un clochard aviné en bas de l’immeuble. Il décide alors de tuer ce SDF. Cet événement va tout faire basculer dans sa vie. Dès lors, il écume les bas fonds parisiens pour débarrasser  la ville de ces hôtes indésirables. Alors qu’il essaie de se rapprocher de ses futures victimes, il fait la connaissance d’Isolde de Hauteluce, la responsable de la maison des anges, une association qui vient en aide aux plus démunis.

Je connaissais Pascal Bruckner l’essayiste mais je ne savais pas qu’il était romancier. Derrière une histoire rondement menée (sauf la fin que j’ai trouvée un peu facile) et un style littéraire juste, l’essayiste est bien présent. En effet, Pascal Bruckner propose une réflexion sur les associations d’aide aux démunis qui sous sa plume rappellent les bonnes œuvres des dames patronnesses qui veulent se donner bonne conscience. Mais il existe une certaine ambivalence entre l’envie d’aider et le contact nécessaire avec la fange. Entre bons sentiments et dégoût, la frontière est fine. Autre volet du roman, celui qui met le doigt sur le contraste entre le Paris rêvé et celui des bas fonds. Très proches géographiquement, ils sont à des années lumières l’un de l’autre. C’est un ouvrage qui parle donc de frontières floues entre plusieurs mondes et de la facilité de passer de l’un à l’autre, mais surtout dans le sens de la chute.

Vous trouverez donc avec la maison des anges plus qu’un bon roman. Pascal Bruckner offre aussi une réflexion sur notre société.

Ravage, René Barjavel

Ravage est un roman de science-fiction publié par René Barjavel en 1943. C’est aussi le premier roman de Barjavel que je lis.

Ravage Barjavel

Ravage est une dystopie dont le récit se passe en 2058. Blanche est une jeune provinciale montée à Paris et repérée par le patron de radio 300, une grande société médiatique. Une grande carrière de chanteuse s’offre à elle dans un Paris très moderne dominé par de grandes tours modernes et ultra confortables et où les avenues sont pleines de voitures volantes. François Deschamps, l’ami d’enfance de Blanche, est lui un étudiant sans le sou qui vit dans un vieil appartement. Toute occupée par sa carrière naissante, Blanche néglige son ami. Le soir de la grande première du spectacle où Blanche tient la vedette, un mystérieux phénomène coupe le courant partout. C’est le début d’un enchaînement de catastrophes qui modifient durablement les conditions de vie jusqu’alors confortables de chacun. François et Blanche se retrouvent alors et le jeune homme décide de les ramener dans leur Provence natale et rurale, a priori épargnée par les conséquences du cataclysme.

René Barjavel n’y va pas par quatre chemins. Le message de Ravage est en effet peu subtil. Barjavel offre une vision très noire de la technologie et du progrès. L’être humain s’est peu à peu laissé éloigner de la nature par les progrès de la technologie. L’agriculture se fait hors terre et est complètement industrialisée. Les logements ont des robinets qui donnent du lait. Les déplacements s’effectuent très rapidement en avion d’un pays à l’autre. Les gens se sont habitués à un niveau de confort très important et se sont peu à peu détachés de l’origine des choses : les champs pour la nourriture et les vaches pour le lait par exemple. C’est donc dire que c’est un véritable problème quand se produit la panne généralisée. Le retour à l’état de nature se passe mal : privés de nourriture et de confort, les gens sont ramenés à leurs plus bas instincts pour survivre et bon nombre d’entre eux ne savent plus comment produire de la nourriture, s’organiser pour vivre et se défendre des agresseurs. L’Homme moderne est perdu quand il doit revenir à l’état de nature. Le soi-disant progrès conduit selon Barjavel à des dérives tels ces médecins qui jouent les apprentis sorciers avec des malades mentaux et libèrent des pouvoirs destructeurs incontrôlables. Ou encore ce culte des ancêtres qui est pratiqué dans chaque logement : les aïeux sont conservés comme empaillés dans les salons et partagent la vie quotidienne de leurs descendants.
Heureusement que François Deschamps, jusque dans son nom le Français des champs, possède le bon sens nécessaire pour sauver ses compagnons et remettre dans le droit chemin une Blanche, la blancheur virginale voire l’oie blanche, qui bien que séduite un temps par le miroir aux alouettes de la société moderne, se ressaisira pour se ranger sous la férule de François.

Saluons la justesse de la vision de Barjavel qui imagine 2058 (c’est dans 45 ans seulement) avec des villes faites de grandes tours d’habitations modernes, prélude à ce qui sera les grandes barres d’habitation construites dans les années 60 avec tout le confort moderne (on en est revenu depuis mais c’est une autre histoire). Que dire de radio 300, ce conglomérat médiatique qui domine le divertissement des Français sinon que nous sommes en plein dedans avec la convergence entre différents médias et modes de communication ? Certes nous sommes loin d’avoir des voitures volantes et d’avoir la capacité de nous rendre en Ecosse en quelques minutes. Mais il faut bien admettre qu’au cours des dernières décennies les distances se sont considérablement réduites et que les grands trajets sont plus abordables financièrement que jamais. La déconnexion des habitants des villes de la nature est également une réalité. Mais surtout la question principale de René Barjavel se pose toujours : que deviendrions-nous si demain nous devions vivre sans eau courante ni électricité, sans tout ce qui rend nos vies confortables ? C’est une interrogation qui demeure d’actualité 70 ans après l’écriture de Ravage.

Après avoir développé les abus d’une société moderne et technologique, Barjavel déroule dans le dernier chapitre du roman sa vision de ce que serait une société idéale. Les hommes vivraient donc en petits villages ruraux subsistant principalement en autarcie sous la direction sévère et bienveillante d’un patriarche centenaire. C’est la partie utopique de Ravage. Il faut admettre que Barjavel ne se limite pas à une critique réussie du modernisme à tous crins et de ses dérives. Il propose sa vision de la société idéale. Mais je trouve que celle-ci ne tient pas la route. La quête du progrès technologique est indissociable de l’être humain, pour preuve cet homme qui à la fin du roman propose une machine pour faire gagner du temps à ses contemporains. Mais Barjavel par la voix de François tue dans l’œuf toute initiative pour sortir la société de sa condition terrienne. Il est paradoxal qu’un écrivain recommande notamment la destruction des livres car ils représentent des instruments du progrès. Ce côté radical ne m’a pas plu.

Demain, j’ai rendez-vous avec Bob Dylan, Dora Breitman

Dora Breitman publie un premier roman avec Demain, j’ai rendez-vous avec Bob Dylan.

La narratrice, Juliette, est une trentenaire récemment divorcée qui raconte sa passion pour Bob Dylan et son engagement dans une association du Marais, le quartier de Paris où elle vit. Après une rencontre avortée avec Bob Dylan, elle narre son quotidien avec ses amies, la communauté juive et les membres de son association. Entre deux mésaventures, elle recherche l’amour sans trop vouloir y croire.

demain j'ai rendez-vous avec Bob Dylan, Dora Breitman

Demain, j’ai rendez-vous avec Bob Dylan est un roman de chick lit. Le récit est en effet dans les codes du genre. Le ton léger et volontiers plein d’autodérision de la narratrice permet de décrire la vie d’une célibataire avec beaucoup d’amis. Elle partage ses passions et mène ses combats tout en cherchant l’amour. Si le sujet du roman n’est pas très original, Dora Breitman a tout de même choisi de situer l’action de son roman dans la communauté juive du Marais. L’auteure propose en effet au lecteur de faire connaissance avec les juifs ashkénazes, les juifs séfarades et les juifs orthodoxes. En toile de fond de ce quartier, on retrouve les souvenirs de l’immigration des aïeux et celui plus douloureux de la Rafle et de la déportation dans les camps de concentration. Dora Breitman émaille le texte de termes propres à la religion juive et à la communauté juive (en yiddish et en arabe pour respecter la parité ashkénazes et séfarades). Un glossaire qui définit les principaux termes est disponible en fin d’ouvrage. Il faut aussi souligner que contrairement à beaucoup de romans du genre, les personnages du roman ne sont pas caricaturaux. Juliette n’est pas une jeune écervelée naïve. C’est une femme mâture dans sa tête. Et Lilli, sa meilleure amie, bien que nettement plus délurée que le personnage principal, est tout à fait crédible. Les personnages secondaires sont eux présents pour servir les différents moments du récit mais Dora Breitman n’a pas eu besoin ni de forcer le trait ni de les enfermer dans des stéréotypes.

Toutefois, Juliette la narratrice étant une personne qui passe du coq à l’âne, sa personnalité est rendue dans un style d’écriture que j’ai trouvé confus. Il y a beaucoup de détails qui ne servent pas le récit. J’en suis même arrivé à me demander ce que voulait nous dire Dora Breitman, où elle voulait emmener son lecteur. Par ailleurs, je dois avouer que la passion pour Bob Dylan de la narratrice et, on le devine, de l’auteure, n’est pas vraiment communicative. Je ne suis certes pas aidé par le fait que je ne connaisse pas l’œuvre de Dylan. Mais le chanteur américain est tout de même le prétexte du roman et malgré le fait que tout le monde dans le roman semble lui vouer une passion qui dépasse parfois l’entendement, cet amour pour Bob Dylan n’est ni expliqué ni vraiment partagé avec le lecteur et c’est dommage.

Lecture légère, Demain, j’ai rendez-vous avec Bob Dylan est destiné aux amateurs de chick-lit qui veulent découvrir un nouvel univers.

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Que dire sur Voyage au bout de la nuit, ce classique de la littérature française et sur Louis-Ferdinand Céline, son auteur controversé ? Tout d’abord, j’ai une histoire personnelle avec ce livre. Il m’avait été chaudement recommandé il y a environ 15 ans par un bon ami. Je l’ai donc commencé pour finalement le laisser tomber au bout de quelques pages seulement. A l’époque je n’avais pas pu rentrer dans l’univers de l’auteur, sans doute freiné par cette langue si particulière qui a fait la marque de fabrique du Voyage.

En effet, le livre est écrit dans un style qui mélange d’une part le français parlé de l’époque, un langage très argotique, et d’autre part un style littéraire beaucoup plus classique qui fait la part belle aux imparfaits du subjonctif. Il y a d’abord une barrière de la langue pour qui veut entreprendre ce voyage au bout de la nuit.

Bardamu le narrateur raconte plusieurs épisodes de sa vie. Le premier d’entre eux est sa participation à la première guerre mondiale. Point d’héroïsme chez ce soldat, il n’a tout simplement pas envie de se faire tuer tout convaincu qu’il est de l’absurdité de cette guerre. Il est conscient de faire partie de ces hommes donnés en pâture par leur hiérarchie militaire au nom d’un nationalisme idiot. Par chance, il se blesse et poursuit sa convalescence à Paris. Convalescence qu’il prolonge autant qu’il peut, n’hésitant pas à recourir à des expédients pour tromper le corps médical. Il part ensuite en Afrique où il travaille pour une société coloniale. Le récit du voyage sur le bateau pour se rendre à destination résume à lui seul la philosophie du narrateur. Peu importe les principes : toutes les bassesses sont nécessaires quand la survie est en jeu. La mentalité coloniale de l’époque en prend pour son grade. L’expérience africaine de Bardamu tourne court. Après un échec professionnel dans une plantation au milieu d’une jungle hostile, il est vendu comme galérien transatlantique (si, si) mais parvient à s’échapper à New-York. Puis il rejoint Détroit où il travaille dans les usines Ford tout en s’amourachant d’une prostituée. De retour en France, il poursuit des études de médecine. Il s’établit ensuite en banlieue parisienne où il mène une vie de misère, exploité par des patients pingres et manipulateurs. Il abandonne sa vie de médecin pour aller à Toulouse où il rejoint un ami qui s’est retrouvé estropié alors qu’il tentait de commettre un assassinat. Il couche avec la fiancée de cet ami. Il finit par s’établir en région parisienne comme médecin dans un asile d’aliénés.

Voyage au bout de la nuit est une épopée dans les bas fonds de la vie humaine. Peu importe le lieu, le narrateur parcourt trois continents pour se heurter toujours à des représentants du genre humain qui le déçoivent. Résolument pessimiste, ce roman de Céline expose les instincts les plus vils de l’humanité. La vie est triste et l’Homme ne cherche pas à s’élever. Au contraire, il s’enfonce de plus en plus et il tire avec lui ses semblables. La liste des maux du genre humain est longue et Céline les aborde tous dans Voyage au bout de la nuit.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre Bardamu. Ce roman est percutant car il est vrai. La nuit est la métaphore de la vie et il faut être très chanceux pour se rendre au bout du voyage sans être devenu fou ou poignardé dans le dos par un congénère. Le progrès, l’amour, l’amitié n’existent pas. Céline offre une vision du monde très sombre livrée dans un style qui frappe l’imaginaire. C’est une lecture qui nécessite une maturité que je ne possédais manifestement pas il y a 15 ans.

L’éducation sentimentale, Gustave Flaubert

Il est possible de traverser la totalité du système scolaire français sans avoir lu un seul livre de Flaubert. J’en suis la preuve. J’ai commencé à combler mes lacunes il y a quelques années avec la lecture de Madame Bovary. J’ai récupéré L’Éducation sentimentale chez mes parents. Je l’avais acheté il y a au moins 10 ans sans avoir mis le nez dedans : il attendait sagement mon retour en France.

Frédéric Moreau, originaire de Nogent-sur-Seine, monte à Paris plein d’ambition et séduit par Mme Arnoux, une femme qu’il a côtoyée brièvement lors d’un voyage en bateau. Il cherche à se rapprocher de cette femme en fréquentant son mari, Arnoux, marchand d’art puis faïencier. Il va jusqu’à s’impliquer financièrement dans les affaires du mari et renoncer à ses ambitions et celles que sa mère a placées en lui pour être plus proche de Mme Arnoux. Il côtoie aussi Deslauriers, un ami d’enfance qui comme lui est pétri d’ambitions. Il fait par ailleurs la connaissances d’autres jeunes gens qui suivent des trajectoires différentes dans le Paris des années 1840.

L’éducation sentimentale tient à la fois du roman d’apprentissage et du roman réaliste.

Le sujet du roman d’apprentissage est Frédéric Moreau, un personnage qui se révèle non pas ambitieux mais simplement rêveur. Il estime mériter que tout lui tombe tout cuit dans le bec, tant dans sa vie amoureuse que dans sa vie sociale et professionnelle. Anti-héros mou, il se laisse porter par les événements. Loin d’être un homme d’action, Frédéric Moreau est apathique, indécis. Côté amoureux, il hésite entre plusieurs femmes, attendant une ouverture qui ne vient que tardivement. Du type romantique contemplatif, il se complaît dans un amour impossible. Il est par ailleurs peu fidèle en amitié.

Frédéric est aussi un spectateur passif de son époque. Il est peu impliqué dans les mouvements politiques et peu prompt à prendre l’initiative. Mais il demeure attentif à la manière dont il pourrait tirer parti de la situation. L’époque connaît en effet des bouleversement sociaux et politiques importants avec la Monarchie de Juillet, la révolution de 1848, la Seconde République et les prémices du Second Empire. C’est là le côté réaliste du roman avec un portrait des différentes protagonistes au sein de la population parisienne de l’époque : les petits bourgeois, les révolutionnaires, les bourgeois capitalistes, les marchands, les royalistes, les courtisanes, les acteurs etc. L’éducation sentimentale est aussi une description d’une époque mouvementée au niveau politique : la révolution de 1848, les journées de juin, le coup d’État du 2 décembre 1851.

Gustave Flaubert signe avec l’éducation sentimentale un livre riche et plaisant à lire. Et ceci en dépit (ou à cause) d’un personnage principal détestable. La description réussie d’une époque passionnante d’un point de vue historique explique aussi mon intérêt pour ce roman.

Métronome, Lorànt Deutsch

Ayant toujours quelques métros de retard (ah ah !), je viens de terminer Métronome, un ouvrage écrit par l’acteur français Lorànt Deutsch qui, découverte pour moi, est un passionné d’Histoire. Ce livre a connu un gros succès il y a 2 ans et a depuis été proposé dans une version illustrée.

En résumé, l’auteur prend le prétexte de s’intéresser aux stations de métro parisiennes pour faire découvrir au lecteur l’Histoire de Paris et plus largement de l’Histoire de France. En effet, les destins de la France et de Paris sont depuis longtemps entremêlés. Tout commence avec les Gaulois qui ont été les premiers à s’établir sur les bords de la Seine. Mais il semblerait qu’ils se soient plutôt installés du côté de l’actuelle Nanterre que dans le centre de Paris. L’île de la Cité a commencé à jouer un rôle central sous l’Empire Romain. Rôle qui s’est poursuivi sous les Mérovingiens et les Carolingiens de manière différentes selon les rois : ainsi Noyon, Laon et Aix-la-Chapelle ont pu être préférées à Paris à certaines époques et au gré des souverains. Paris devient ensuite la véritable capitale du royaume français sous la férule des Capétiens. Ce rôle central se poursuivra sous la Révolution et les différentes Républiques jusqu’à nos jours.

L’Histoire de Paris est également indissociable du l’Histoire du Christianisme. Les cathédrales et églises constituent des témoignages durables de certains épisodes historiques. Mais il faut parfois se muer en enquêteur pour trouver des traces plus discrètes de l’Histoire. Ainsi Lorànt Deutsch convie le lecteur à découvrir les vestiges de l’Histoire parisienne. On le suit par exemple dans les rues de Paris à la recherche des vestiges du rempart construit à l’époque de Philippe-Auguste ou dans la cave d’un restaurant où se situerait le dernier cachot de la Bastille encore en état.

Métronome est aussi un hommage au peuple parisien qui a su à travers les âges survivre aux envahisseurs depuis le temps des invasions vikings et a fait montre d’un caractère bien trempé à travers les siècles. Les épisodes sanglants sont nombreux : guerres de religions, guerres d’influence entre différentes familles, rien n’a été épargné à Paris.
Si le livre est agréable à lire pour quelqu’un qui s’intéresse à l’Histoire, il devrait être encore plus intéressant pour quelqu’un qui connaît très bien Paris et qui situe les différents lieux mentionnés dans Métronome. Ma culture parisienne n’étant pas très approfondie, je me suis trouvé un peu bloqué quand certaines rues ou certains quartiers que je ne connais pas du tout sont cités. Malgré tout, la passion de Lorànt Deutsch est communicative dans ce livre qui se lit très bien.

Concernant la version illustrée que j’ai également eue entre les mains, elle est plus un complément de la version texte qu’un ouvrage indépendant. Je ne la recommande pas sans lecture préalable de la version originale de Métronome.

La modification, Michel Butor

C’est une première expérience pour moi dans la mouvance du Nouveau Roman. La 4e de couverture de La modification précise que ce roman de Michel Butor est le plus lu de ce mouvement littéraire. Je ne suis donc pas bien original avec une telle entrée en matière. La modification a remporté le prix Renaudot en 1957.

Un homme quitte Paris en train pour retrouver sa maîtresse à Rome. Le roman commence alors qu’il s’installe dans son compartiment de troisième classe et se termine quand le train entre en gare de Rome. Vous vous dites déjà que ce livre ne doit pas être bien palpitant étant donné que le trajet dure 21h (on est dans les années 50) ? C’est faux, car il s’en passe des choses dans le cerveau de ce voyageur qui part avec une certaine intention en tête et qui arrive dans un tout autre état d’esprit.

J’ai adoré ce roman. La principale qualité est la narration choisie par Michel Butor. Le narrateur s’adresse au lecteur comme s’il était cet homme qui voyage : vous prenez le train, vous vous asseyez sur votre siège, vous repensez à votre dernier voyage etc. Il m’a fallu quelques pages pour me faire à ce style. Mais une fois dans le roman, on n’y fait même plus attention. Le roman est complètement centré sur l’esprit du narrateur. On suit ses pensées l’une après l’autre : une gare sur le parcours lui fait penser à un autre trajet Paris-Rome qu’il a fait dans le cadre son travail de vendeur de machines à écrire, il repense à sa famille restée à Paris, il rêve, il imagine comment il va surprendre sa maîtresse, il revoit les moments passés avec elle etc. Le récit mêle donc le trajet présent, les hypothèses du narrateur sur le futur, plusieurs moments du passé, dans un sens du trajet puis dans l’autre.

On se rend compte que le personnage principal est un être faible. Hésitant entre son confort actuel et la possibilité d’une vie plus agréable, il retarde le moment de sa décision et ne choisit pas entre son épouse et sa maîtresse. Pour compléter le portrait, il est manifestement radin et n’aime pas ses enfants. Mais on ne peut pas totalement le détester ce personnage étant donné que nous sommes lui. Ses interrogations et ses hésitations sont aussi un peu les nôtres.

La modification est une expérience prenante pour le lecteur qui accepte de mettre une certaine attention dans sa lecture. Il faut vouloir garder le fil du récit pour profiter pleinement de la modification qui s’opère chez ce voyageur. On est dans une littérature cérébrale qui décevra les amateurs d’action mais qui comblera les lecteurs exigeants.