Un membre permanent de la famille, Russel Banks

Souvenez-vous il y a quelques années, je vous parlais du noveliste américain Russell Banks suite à la lecture de Trailerpark qui décrivait la vie dans un camping de mobile homes de la Nouvelle-Angleterre.

Un-membre-permanent-de-la-famille Russel Banks

Un membre permanent de la famille est un recueil de 12 nouvelles. Elles ont comme point commun d’avoir plus ou moins un lien avec le Nord-Est des Etats-Unis (l’Etat de New-York, le Vermont ou le New-Hampshire). Mais surtout, les nouvelles de Russell Banks dressent le portrait d’une Amérique moderne et un peu mal en point à travers des personnages qui traversent des moments de faiblesse, de solitude voire de crise. Il est notamment question d’un militaire à la retraite qui arrondit ses fins de mois en braquant des banques, d’un ex mari invité à la fête de Noël donnée par son ex-femme et le nouveau mari de celle-ci (ce qui donne un moment de malaise particulièrement angoissant), de la rencontre d’un transplanté avec la veuve de celui qui lui a donné son cœur. Ou encore de cet homme qui attend son avion au bar de l’aéroport. Il discute avec une femme qui lui raconte être à la recherche d’une ancienne amie nommée Veronica. Doit-il la croire ou pas ? son récit est-il réel ou imaginé ?

Je retiens quelques-unes de ces nouvelles en particulier. Dans Un membre permanent de la famille (nouvelle qui donne son titre au recueil), le récit est celui d’une famille décomposée où ce n’est pas forcément la garde des enfants qui pose le plus gros problème mais le symbole représenté par le chien de la famille. Qui doit le garder et qui doit s’en occuper ? Dans Oiseaux des neiges, une femme perd son mari alors qu’ils passent l’hiver en Floride, loin du froid du Nord de l’Etat de New-York. Sa meilleure amie vient la soutenir et se questionne sur la manière de vivre le deuil et sur sa vie de couple. La nouvelle intitulée Big dog voit un artiste plasticien remporter un prix prestigieux et une bourse conséquente de 500 000 dollars. Il annonce la nouvelle à ses amis proches lors d’un dîner mais le syndrôme de l’imposteur et les remarques acerbes d’un des convives l’amènent à douter de lui. Mais la nouvelle qui m’a le plus marqué en raison de l’injustice qu’elle décrit est Blue Ventana où une femme veut acheter une voiture d’occasion. Elle a beaucoup économisé pour cela et craint de se faire avoir par des vendeurs qui ne la prennent pas au sérieux. Lors de sa visite, elle se fait enfermer par erreur dans le parc de voitures d’occasion et est victime de l’indifférence des personnes qu’elle essaie d’avertir. La tension est très forte dans cette nouvelle et le terrible dénouement n’est révélé que lors des trois dernière phrases seulement du texte.

Que dire de plus ? Russell Banks est un auteur talentueux. J’ai été rapidement capté par chacune de ces nouvelles. Et il sait faire passer des moments de malaise et ces courts instants de la vie où tout peut basculer. Russell Banks est très fin dans son écriture et sait faire passer toute une palette d’émotions à travers ses textes. C’est un maître de la nouvelle !

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Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers ?, Joanie Lemieux

la Recrue du moisJoanie Lemieux est la Recrue du Mois avec un premier livre intitulé Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers ?

Les trains sous l'eau prennent-ils encore des passages Joanie Lemieux

Joanie Lemieux signe un premier recueil de 10 nouvelles qui ont toutes pour personnage central des femmes. Il s’agit de femmes de tous les âges, de l’enfance à la vieillesse en passant par de jeunes célibataires et des mères de famille. Leur point commun ? Une solitude sous différentes formes, une certaine amertume et une ambiance souvent mélancolique. Ce qui donne des textes fins et puissants à la fois.

La première nouvelle, intitulée Sous le grand X, donne le ton : une mère de famille est confrontée au décès de son fils adolescent dans un accident de la route. Cette perte immense lui cause un grand chagrin et elle découvre sa nouvelle solitude de mère.

Le titre du recueil de nouvelles est issu du texte intitulé Cendres où une petite fille née sans auriculaire gauche continue de s’appuyer sur un ami imaginaire même adulte. Elle fait un jour un rêve que le train qui la ramène chez ses parents pendant les congés de Noël déraille et se précipite dans la mer. Doit-elle partager ce rêve pressenti comme prémonitoire au risque de passer pour folle ?

La nouvelle que j’ai préférée est Ecume où une vieille femme revient sur les circonstances de la mort de proches en mer 50 ans auparavant. Considérée comme une sorcière, elle vit en marge et passe ses journées seule. J’ai aimé l’aspect fantastique du récit qui donne une profondeur additionnelle au texte. Sans lui, ce n’était que nostalgie d’une vieille femme seule. Une fois cette nouvelle terminée on se prend à rêver. Et ce n’est pas le seul récit avec un imaginaire qui ajoute de la force. Je pense à Huitième voyage, nouvelle dans laquelle une femme mariée engoncée dans son train-train quotidien découvre un moyen magique de rompre cette routine. Ou encore à Après Zoé : une femme se sent en concurrence avec la passion dévorante de son conjoint, la construction de marionnettes en bois avec une figure féminine. Le rêve et l’imaginaire sont des refuges pour ces femmes dont la cellule familiale éclate, entre séparations ou pire encore, une indifférence entre membres de la famille.

Avec Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers ?, Joanie Lemieux fait la synthèse de nombreux maux modernes. Sans apporter de réponses, elle met le doigt sur des situations difficiles qu’elle évoque de manière subtile et touchante. Cette pudeur dans le propos ouvre une porte (de sortie ?) sur le pouvoir de l’imaginaire et du fantastique.

Vestiges, Véronique Bossé

la Recrue du mois

Véronique Bossé est la Recrue du mois. Elle publie un premier recueil de nouvelles intitulé Vestiges.

 

Vestiges Véronique Bossé

 

Véronique Bossé signe avec Vestiges un recueil de nouvelles tout en subtilité. Le thème principal de cet ouvrage est le regard porté sur le temps qui passe, qu’il s’agisse de la vie de couple comme dans Relents, le journal d’une mère de famille qui s’interroge sur la vie amoureuse dans le couple après les enfants ou comme dans Je vais mourir où Marie, une quarantenaire décrite comme « experte de la vacuité » prend conscience de la finitude de la vie et se questionne sur ce qu’elle va laisser derrière elle.

Un des autres thèmes abordé par Véronique Bossé dans son livre est celui de l’identité. Ainsi dans Rouge est livré le portrait d’un étudiant suiveur qui dit de lui-même : « j’ai l’instinct grégaire ». Ce jeune homme se cherche une identité et Véronique Bossé trace un parallèle entre les grèves étudiantes et la vie amoureuse de l’étudiant. Alors que les grèves sont « bien tombées » selon ses propres dires, déclenchées par l’indifférence du premier ministre Jean Charest, le fait qu’il soit incapable d’avouer ses sentiments à une camarade d’université le ronge. L’indifférence, que ce soit celle du gouvernement ou d’une jeune fille, le pousse à la violence. Dans une autre nouvelle, Legs, une jeune femme parle de la petite Flavie, elle lui montre les albums photos de la famille et ce n’est qu’à la fin de la nouvelle, dans une chute de toute beauté, qu’on apprend qui est qui. Cette surprise finale est tellement bien amenée que j’ai relu immédiatement le texte pour comprendre ce qui est raconté au lecteur.

Je ne peux pas ne pas mentionner les deux nouvelles les plus longues du recueil, pour des raisons différentes. Archives est le texte qui m’a le moins intéressé. La narratrice croise un homme dans le bus qu’elle surnomme Les Yeux. Ces  homme croisé dans le bus déclenche chez elle une revue de ses dysfonctionnements et un bilan de ses relations sociales difficiles. J’ai vécu ce texte comme une longue énumération alors que le sujet est intéressant. Plus ramassé, il aurait été plus percutant. La nouvelle la plus longue du recueil (40 pages) s’appelle Torrents. Dans ce texte, Igor Cadorette est un portier qui travaille à la réception d’un hôtel. Il est très apprécié par son patron mais ce dernier meurt. Son fils reprend l’affaire et veut moderniser l’entreprise avec de nouvelles méthodes de management. Igor vit mal ce changement où il n’est pas valorisé quand il n’est pas tout simplement moqué. Là aussi le texte est un peu long et contient plusieurs redites mais j’aime beaucoup l’idée de cet homme qui s’appuie sur ses valeur de travail et de sérieux malgré la détresse qu’il vit.

Vestiges se termine sur une nouvelle intitulée Carrefour où deux petits vieux regardent la rue et ses passants. Dans cet ultime texte, le lecteur croise à nouveau les protagonistes des précédentes nouvelles. Le procédé est bien trouvé mais malheureusement il a nécessité dans mon cas une relecture de plusieurs des nouvelles car, outre leurs prénoms, peu d’entre eux m’avaient marqué. Signe pour moi que Véronique Bossé a avec Vestiges travaillé trop en subtilité pour créer une empreinte durable sur le lecteur.

Quand j’étais l’Amérique, Elsa Pépin

Elsa Pépin signe un premier recueil de nouvelles intitulé Quand j’étais l’Amérique.

Quand j'étais l'Amérique Elsa Pépin

La nouvelle qui donne son titre au livre est pour moi centrale. Dans ce texte, une petite fille qui vit au Québec représente malgré elle le Canada lors de vacances estivales dans sa famille française. Elle se fait notamment reprocher sa façon de parler, ses expressions et son accent par sa famille française. Ce qui est naturel d’un côté de l’Atlantique est considéré comme amusant et incorrect dans une culture française très normative, surtout en ce qui concerne la langue. On sent quelque chose de très personnel chez l’auteure qui a cette double culture québécoise et française. Il n’est pas facile d’être propulsé ambassadeur d’un pays et de fait confronté à la caricature qu’ont les gens de vos origines. Mais c’est également compliqué de lutter contre les clichés et de traduire la richesse et les nuances d’un pays. Ce sont des interrogations qui me parlent du fait de mon immigration au Québec et de mon retour en France. J’imagine que c’est encore plus complexe pour une enfant qui n’est pas préparé à ça.

Quand j’étais l’Amérique est un recueil de nouvelles où ressort un thème quasi transversal : la connaissance de soi. Ainsi dans Nécrogénéalogie, une jeune femme déconnectée de sa famille se découvre des traits communs avec sa grand-mère décédée. Elle ne l’a pas revue depuis son enfance et découvre qui elle était grâce aux témoignages des personnes qui l’ont connue pendant sa jeunesse. Une autre nouvelle aborde la relation entre une petite-fille et sa grand-mère. Il s’agit de la cage : la grand-mère de Romy fait une tentative de suicide. Romy se propose alors d’aller vivre avec elle pour l’aider et peut-être redonner un sens à son existence. Dans
loin de la république des fantômes, il est question des relations entre un père et son fils. Le jeune homme ne trouve pas sa place dans l’action comme le souhaiterait son père. Il devient employé dans une maison d’édition, mais déçu par un éditeur recherche avant tout les succès commerciaux, il confronte son idéalisme à la réalité.

Par ailleurs, les textes d’Elsa Pépin sont traversés par une énergie folle, presque mal contenue, à la manière de la jeune fille fonceuse de la sans peur, dont le petit ami plus conservateur et plus timide face à la vie dresse le portrait. Et ce sont souvent les personnages féminins qui sont moteurs dans les textes. Cet élan féminin est présent également dans la nouvelle Millésime 1973 où un jeune couple s’installe dans un petit village québécois pour y faire pousser des vignes et faire du vin. La femme est française (la question de l’identité encore) et envoûte certains habitants du village. Dans deux nouvelles, la mère de l’empereur et le trompe l’œil d’Eugénie, deux hommes subissent le caractère bien trempé de leur compagne, femmes indépendantes d’esprit. Mais cette énergie suscite bien des questions : dans l’enfant au bois mort, une femme retrouve une amie d’enfance qui a bien changé. Elle est devenue terne alors qu’elle était une enfant dynamique. Et dans l’enfant de la guerre, Laurence est une femme exigeante, pour qui les autres ne sont bien souvent pas à la hauteur de ses attentes. Mais sa trajectoire personnelle la conduit vers la solitude.

Bien que certaines nouvelles possèdent des thématiques parfois trop proches, j’ai aimé la lecture de Quand j’étais l’Amérique, à la fois pour ses portraits de personnages originaux et pour les nombreux questionnements qui traversent les textes. Il y a une maturité qui se dégage de ces nouvelles, à mi-chemin entre l’enfance et la vie adulte, pour décrire l’importance des racines dans l’identité et les promesses offertes par l’avenir.

J’ai lu Quand j’étais l’Amérique dans le cadre de la Recrue du mois.

Arvida, Samuel Archibald

Arvida est un ouvrage signé Samuel Archibald publié en 2011 qui s’est vu remettre le Prix des libraires du Québec. Ce livre a beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie. Je l’avais depuis un moment dans ma bibliothèque mais je n’avais pas encore pris le temps de m’y plonger.

Arvida Samuel Archibald

Pour ceux qui ne le savent pas, Arvida est une ville québécoise dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Cette ville a été créée pour répondre aux besoins de main d’oeuvre de la société Alcoa. Elle fait maintenant partie de la municipalité de Jonquière. Les 14 nouvelles de ce livre ont toutes plus ou moins un lien avec cette ville. En fait de nouvelles, il s’agit plutôt de mini histoires amplement développées. Il serait plus juste de parler de novellas avec chacune une identité propre. Samuel Archibald possède en effet une plume alerte qui lui permet de créer rapidement une ambiance et de capter l’attention du lecteur qui passera au fur et à mesure de l’ouvrage à travers des univers très différents : contes où se mêlent l’histoire familiale et l’histoire de la ville, humour, tristesse, mystère et même carrément horreur.

Peut-être avais-je placé trop d’attentes dans ce livre mais je ne suis pas si enthousiaste que ça à la lecture de ce livre de Samuel Archibald. Ce n’est pas évident de proposer un recueil de nouvelles : faut-il que ces nouvelles possèdent une thématique commune ou au contraire est-ce l’occasion d’explorer des avenues littéraires très différentes les unes des autres ? Avec Arvida, j’ai eu l’impression d’être ballotté entre les deux. Certaines nouvelles se répondent grâce au fil rouge de l’histoire de famille du narrateur/auteur. Mais certaines autres sont des nouvelles orphelines. Ce choix éditorial (ou plutôt l’absence de choix) permet à Samuel Archibald de montrer l’étendue de son talent d’auteur mais en tant que lecteur, j’ai été frustré de quitter des nouvelles passionnantes pour d’autres nouvelles tout aussi passionnantes mais dans des registres différents. Je vais donc attendre le prochain livre de Samuel Archibald en espérant qu’il s’agisse d’un roman et non d’un recueil de nouvelles.

Tokyo-Montana Express, Richard Brautigan

Saviez-vous que lire des livres donne envie de lire d’autres livres ? C’est une fois de plus vérifié : si je n’avais pas lu Mayonnaise d’Eric Plamondon, je n’aurais pas eu envie de lire l’œuvre de Richard Brautigan.

Tokyo-Montana Express Brautigan

Cet ouvrage intitulé Tokyo-Montana Express regroupe plusieurs dizaines de textes très courts. Certains ont des allures de nouvelles tandis que d’autres sont de très courts textes, parfois d’une page seulement.
Le titre pour le moins étrange de ce livre provient du fait que le lecteur fait des allers retours entre Tokyo et le Montana très rapidement. Ces textes racontent des histoires basées sur des anecdotes ou sur des personnages croisés par le narrateur. On devine que le récit est largement auto-fictionnel, Richard Brautigan ayant régulièrement séjourné au Japon et dans son ranch du Montana.

Certains textes ne sont que des impressions fugaces mais toujours avec un angle ou une chute qui les justifient. S’il avait écrit de nos jours, Richard Brautigan aurait sans doute tenu un blogue. L’analogie est évidente car, la plupart du temps, Richard Brautigan pose un regard personnel sur des choses et des lieux anodins. Il est par exemple question d’une jeune femme dans le métro japonais qui porte un pantalon bleu ou de l’ouverture nocturne d’un restaurant qui ne sert que des petits-déjeuners. Parfois l’auteur se tape carrément de bons délires comme le lycée Harmonica où tout tourne autour de cet instrument de musique ou encore ce projet de prendre 390 photos de sapins de Noël jetés sur la voie publique après les fêtes. Délires ou pas, il y a toujours quelque chose d’intéressant à suivre des moments simples à travers les yeux de Richard Brautigan. Il met une distance entre ce qu’il décrit et lui pour se positionner comme un observateur qui s’interroge sur les scènes dont il est témoin ou acteur. Tout est prétexte à un récit comme une voiture qui ne démarre pas alors que le feu est vert, un homme qui essaie de faire connecter sa maison au réseau téléphonique ou la visite d’un cimetière pour animaux mascottes militaires.

L’écriture de Richard Brautigan est colorée, parfois familière mais toujours empreinte d’une douce mélancolie. Chacun de ces textes se savoure lentement. Ce sont des apartés salutaires et intemporels.

Nouvelles à ne pas y croire, Fabien Maréchal

Fabien Maréchal signe avec Nouvelles à ne pas y croire son premier livre. Les sept nouvelles qui le composent comportent toutes une originalité qui donne une saveur particulière à ce recueil.

Le recueil s’ouvre sur une première nouvelle intitulée Café ? On comprend vite que les objets de la vie courante se rebellent. Les consommateurs, au lieu de les choisir, doivent les séduire pour les convaincre de les rejoindre. Voire d’essayer de se débarrasser d’eux quand par exemple une machine à café haut de gamme se prend d’affection pour un homme qui n’a pas les moyens de l’acheter. La dernière nouvelle, Ceux d’en haut, est un peu l’écho de la première dans le sens où les hommes sont là aussi soumis non plus à des objets mais aux oiseaux qui dominent la société. La place des humains n’est plus la même et il faut s’ajuster aux nouvelles réalités.

La nouvelle du recueil qui ressort le plus est selon moi Nus qui raconte l’histoire d’un couple qui reçoit à manger un couple d’amis. Mais ces invités ont la particularité de se présenter chez leurs hôtes nus comme des vers et ils font comme si de rien n’était. Le couple qui les reçoit ne sait pas trop commun se comporter devant cette nudité. Le récit est livré du point de vue de l’homme qui reçoit et ses interrogations tout au long du repas sont savoureuses.

Les autres nouvelles introduisent également des éléments perturbateurs, la plupart du temps pour amener une réflexion sur notre société occidentale moderne. La plus virulente de ce point de vue est celle qui porte le titre de Récréation. Le lecteur est devant son poste de télévision en train de regarder un programme à mi chemin entre télé réalité et jeu télévisé. Le principe est que le candidat doit dénoncer ses proches pour progresser dans le jeu et faire monter ses gains. Cynique à souhait, ce texte se veut une critique de la société du spectacle. Fabien Maréchal y pousse juste un peu la logique des jeux télévisés pour nous montrer dans quel système nous pourrions évoluer.

Parmi ces nouvelles qui sont également bien écrites, je retiens aussi la ligne qui revisite l’histoire du chemin de fer en France. C’est une nouvelle teintée d’une certaine nostalgie pour une époque (fictive ?) où les gens étaient moins pressés et voyageaient sans être obsédés par l’heure d’arrivée de leur train. Cette nouvelle amène une dose de poésie et de douceur de vivre bien agréables.

Ces nouvelles à ne pas y croire sont bien vues, bien écrites et se lisent avec plaisir.

Pour en savoir plus : le site de Fabien Maréchal.

Malgré tout, on rit à Saint-Henri, Daniel Grenier

La recrue du mois de septembre est Daniel Grenier avec son premier recueil de nouvelles intitulé Malgré tout on rit à Saint-Henri.

Disons le tout de go, Saint-Henri n’est ni le sujet principal ni le thème qui unit les nouvelles de cet ouvrage. La toile de fond des nouvelles est parfois ce quartier ouvrier de Montréal mais Saint-Henri est surtout une manière pour Daniel Grenier de fixer un repère dans son écriture. C’est une atmosphère qui transpire dans ce livre. Peut-être dira-t-on plus tard de Daniel Grenier qu’il a eu une période Saint-Henri comme Picasso a eu une période bleue.

Bien qu’hétérogènes dans les thèmes et le style, les nouvelles de Malgré tout on rit à Saint-Henri partagent comme point commun la posture de l’auteur comme observateur du quotidien. Kaléidoscopes de moments fugaces, de portraits et de dialogues, les textes de Daniel Grenier sont des invitations à la réflexion.  C’est particulièrement le cas pour les nouvelles consacrées à des portraits, à des anecdotes ou à des descriptions d’itinérants. Courtes et percutantes, ces nouvelles prennent à la fois des allures de carnet d’exploration urbain et de journal intime. Elles suscitent des interrogations chez le lecteur. On ne voit pas toujours très bien où Daniel Grenier veut en venir : ni argument ni chute à la fin de la nouvelle mais les textes proposent une ambiance et un point de vue sur des événements tous simples.

D’autres nouvelles, plus longues et plus construites amènent un autre rythme de lecture. Ainsi cette histoire d’un narrateur épris d’immigrants brésiliens qui est la nouvelle la plus longue du recueil. C’est celle qui ressort le plus car elle est la plus fouillée et la plus dérangeante. La passion et le malaise sont palpables tout au long du récit. Ambiance malsaine également pour le récit du service funéraire d’une jeune femme nommée Ariane. Daniel Grenier ne choisit pas des thèmes faciles. Même quand on suit un pensionnaire de CHSLD qui cherche à s’échapper, l’humour, bien que présent, suscite des rires jaunes. Et que dire de l’ambiance sombre dans la nouvelle qui décrit un kidnapping. Moments étranges, presque intemporels, instants fugaces, récits sombres, je ressens une approche intellectuelle dans l’écriture de Daniel Grenier. Observateur attentif, il tourne autour des événements pour prendre l’angle le plus intéressant, celui qui va donner du relief au récit.

Ca ne fait pas de Malgré tout on rit à Saint-Henri un livre grand public mais il plaira aux profils de lecteurs plus littéraires qui trouveront amplement leur compte dans l’univers et le style de Daniel Grenier.

Atavismes, Raymond Bock

Pensez-vous que la société québécoise est un havre de calme où les gens vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature ? Raymond Bock n’est pas de ceux là. Avec Atavismes, son premier recueil de nouvelles, il dresse un portrait au vitriol du Québec.

Atavismes s’ouvre de manière choc sur une nouvelle où la violence se déchaîne sur un homme qui a le tort d’avoir des convictions politiques opposées à celles de ses tortionnaires. Le désaccord sur les vues politiques s’exprime physiquement par la volonté de réduire l’autre, de le nier en tant que personne. Les auteurs de ces actes sont incapables de lutter au niveau des idées. Impuissants à raisonner, ils sont esclaves de leurs émotions.

Le ton est ainsi donné et tout au long de ce grand déballage, le lecteur est assis dans le fauteuil d’un psy qui écouterait un Québec malade de son histoire et de sa place dans le monde. Les atavismes sont profondément ancrés dans l’identité québécoise et ils sont offerts à notre réflexion. Il y est question de l’impossible relation avec le père, de la chute des héros, du découragement du système éducatif. La nature est un des thèmes forts de ce livre. C’est d’ailleurs quand il est question du rapport malsain des personnages à la nature que le glauque et le mal être ressortent le plus. Ainsi ces colons prisonniers de l’hiver qui s’entretuent ou cet homme qui laisse la végétation et la faune envahir sa maison. Pour Raymond Bock, la présence des Québécois sur le sol nord américain est une greffe qui n’a pas pris, ce n’est pas naturel. Les personnages essaient de persister mais échouent à reprendre le contrôle de leur destinée.

Atavismes est un livre où règnent le malaise et le glauque. Raymond Bock dresse un constat très sévère en faisant coller des atavismes sombres à l’identité québécoise. Mais c’est tellement bien amené que chacune des nouvelles se lit avec passion. En plus d’avoir une grande acuité d’observation et de maîtriser son sujet, Raymond Bock possède une plume distincte. Chaque nouvelle a son style propre et l’ensemble de l’ouvrage est varié. Une voix d’écrivain originale à découvrir. Et encore une preuve du succès des éditions du Quartanier à publier les jeunes talents littéraires québécois.

Une nouvelle chasse l’autre, Hélène Ferland

On est déjà le 15 du mois ! C’est l’occasion de faire connaissance avec une nouvelle recrue du mois !

Hélène Ferland frappe fort d’entrée de jeu. La première des 30 nouvelles s’intitule Il n’avait pas le droit et nous présente un adultère du point de vue de la maîtresse. Le ton est donné et le lecteur est plongé au cœur d’un malaise qu’on retrouve dans de nombreux textes qui composent ce livre.

L’écriture de nouvelles est un art délicat. L’auteur dispose de peu de temps pour obtenir l’attention du lecteur et le plonger dans son histoire. Qui plus est, il faut aussi trouver une bonne chute pour finir la nouvelle. Hélène Ferland démontre avec Une nouvelle chasse l’autre qu’elle est parfaitement à l’aise dans ce format. Toutes les nouvelles de ce recueil sont présentées sous un angle original et j’ai plusieurs fois été complètement surpris par la tournure soudaine du récit. J’ai eu beau cherché mais je n’ai pas trouvé de nouvelles véritablement plus faibles que les autres. Le livre est vraiment homogène du point de vue de la qualité des textes.

En fait, le titre est trompeur car une nouvelle ne chasse pas l’autre. Elles ont toutes de quoi laisser une impression sur le lecteur. Je garde particulièrement en mémoire La piqûre du destin qui raconte le parcours d’une femme battue qui se rebelle à sa façon. Ou encore S’il avait su : l’histoire d’un adolescent qui éprouve de sérieux remords d’avoir joué les recruteurs pour un réseau de prostitution. Vous le devinez, l’atmosphère de ces nouvelles est souvent sombre. Je déconseille de les lire si vous vous sentez un peu déprimé.

La famille est le thème de prédilection d’Hélène Ferland dans ce livre : il est question d’être l’enfant de quelqu’un, de mauvaises mères (elles aiment trop ou pas assez), du décès d’un enfant, d’abandon, d’adoption, de la naissance, du couple, de la vieillesse, de l’image de soi… Ces textes forts trouveront certainement une résonance auprès des amateurs de nouvelles mais aussi auprès des auteurs en devenir : Une nouvelle chasse l’autre est une superbe leçon d’écriture dans un style mordant !

Publié aux Éditions Sémaphore.