Un membre permanent de la famille, Russel Banks

Souvenez-vous il y a quelques années, je vous parlais du noveliste américain Russell Banks suite à la lecture de Trailerpark qui décrivait la vie dans un camping de mobile homes de la Nouvelle-Angleterre.

Un-membre-permanent-de-la-famille Russel Banks

Un membre permanent de la famille est un recueil de 12 nouvelles. Elles ont comme point commun d’avoir plus ou moins un lien avec le Nord-Est des Etats-Unis (l’Etat de New-York, le Vermont ou le New-Hampshire). Mais surtout, les nouvelles de Russell Banks dressent le portrait d’une Amérique moderne et un peu mal en point à travers des personnages qui traversent des moments de faiblesse, de solitude voire de crise. Il est notamment question d’un militaire à la retraite qui arrondit ses fins de mois en braquant des banques, d’un ex mari invité à la fête de Noël donnée par son ex-femme et le nouveau mari de celle-ci (ce qui donne un moment de malaise particulièrement angoissant), de la rencontre d’un transplanté avec la veuve de celui qui lui a donné son cœur. Ou encore de cet homme qui attend son avion au bar de l’aéroport. Il discute avec une femme qui lui raconte être à la recherche d’une ancienne amie nommée Veronica. Doit-il la croire ou pas ? son récit est-il réel ou imaginé ?

Je retiens quelques-unes de ces nouvelles en particulier. Dans Un membre permanent de la famille (nouvelle qui donne son titre au recueil), le récit est celui d’une famille décomposée où ce n’est pas forcément la garde des enfants qui pose le plus gros problème mais le symbole représenté par le chien de la famille. Qui doit le garder et qui doit s’en occuper ? Dans Oiseaux des neiges, une femme perd son mari alors qu’ils passent l’hiver en Floride, loin du froid du Nord de l’Etat de New-York. Sa meilleure amie vient la soutenir et se questionne sur la manière de vivre le deuil et sur sa vie de couple. La nouvelle intitulée Big dog voit un artiste plasticien remporter un prix prestigieux et une bourse conséquente de 500 000 dollars. Il annonce la nouvelle à ses amis proches lors d’un dîner mais le syndrôme de l’imposteur et les remarques acerbes d’un des convives l’amènent à douter de lui. Mais la nouvelle qui m’a le plus marqué en raison de l’injustice qu’elle décrit est Blue Ventana où une femme veut acheter une voiture d’occasion. Elle a beaucoup économisé pour cela et craint de se faire avoir par des vendeurs qui ne la prennent pas au sérieux. Lors de sa visite, elle se fait enfermer par erreur dans le parc de voitures d’occasion et est victime de l’indifférence des personnes qu’elle essaie d’avertir. La tension est très forte dans cette nouvelle et le terrible dénouement n’est révélé que lors des trois dernière phrases seulement du texte.

Que dire de plus ? Russell Banks est un auteur talentueux. J’ai été rapidement capté par chacune de ces nouvelles. Et il sait faire passer des moments de malaise et ces courts instants de la vie où tout peut basculer. Russell Banks est très fin dans son écriture et sait faire passer toute une palette d’émotions à travers ses textes. C’est un maître de la nouvelle !

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La vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Ma première lecture de 2013 aura été très enthousiasmante. Avec la vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker propose un polar qui ne se lâche pas.

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Marcus Goldman est un écrivain dont le premier roman a été très bien accueilli par la critique et le public. Après avoir apprécié sa notoriété soudaine, il est angoissé car il ne parvient pas à écrire son deuxième roman réclamé avec insistance par son éditeur. Il se tourne alors vers Harry Quebert, son ancien professeur à l’université et mentor littéraire. Alors que Marcus Goldman le rejoint dans le New-Hampshire, Harry Quebert est arrêté pour le meurtre de Nola Kellergan qui a eu lieu plus de trente ans plus tôt. Le corps de la jeune fille vient d’être découvert enterré dans le jardin d’Harry Quebert. Marcus Goldman entreprend alors une enquête pour disculper son ami.

Un écrivain qui enquête dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Moi ça me fait penser à la série Arabesque (Murder she wrote en version originale) mais en beaucoup plus moderne. Marcus Goldman est en effet un jeune trentenaire célibataire qui profite des attraits de la célébrité à New-York. Et surtout le récit fait plus télé-réalité que série télé. Le lecteur est un témoin de choix des aventures de Marcus Goldman qui explique chacun des tours et détours de son enquête.

La force de la vérité sur l’affaire Harry Quebert réside dans deux éléments principaux. Le premier d’entre eux est le suspense. Joël Dicker maîtrise les rebondissements et les révélations qui retiennent l’attention du lecteur. Et le roman en est truffé jusqu’à la toute fin. Pas moyen de s’ennuyer à la lecture de ce livre. L’autre facteur clé de succès du roman est sa construction habile. Véritable récit à tiroir, la vérité sur l’affaire Harry Quebert est le récit de l’enquête menée par Marcus Goldman qui l’a conduit à écrire son deuxième livre intitulé l’affaire Harry Quebert. Les flash-backs sont nombreux pour déterminer le fil des événements de ce fameux été 1975 où Nola Kellergan a disparu mais aussi pour retracer sa relation avec Harry Quebert depuis leur rencontre à l’université. Marcus Goldman rassemble les témoignages des habitants de la ville d’Aurora. Il est assisté par Galahood, le policier chargé de réouvrir le dossier suite à la découverte du corps. Le récit inclut aussi des extraits du best-seller qui a rendu célèbre Harry Quebert, les origines du mal. Le tout est mêlé avec les échanges de Marcus Goldman avec son agent littéraire et son éditeur car il n’est pas de tout repos d’écrire ce livre. Les récits se suivent en parallèle mais bien que dense, le propos est toujours clair.

Les 650 pages de ce roman ont été avalées très vite entre amitié, amour, écriture de roman et enquête policière. A lire ! Plaisir garanti !

Trailerpark, Russell Banks

Après l’Oregon de Raymond Carver, allons faire un tour dans le New-Hampshire de Russell Banks avec Trailerpark.

Le lieu du roman est ce fameux trailerpark, ce parc à caravanes abritant des esquintés de la vie qui n’ont pas les moyens de se payer un « vrai » logement. Il est situé au bord d’un lac dans une petite ville nommée Catamount qui n’en finit plus d’agoniser depuis des décennies. Le parc à caravanes abritent des parents élevant seuls leurs enfants, un alcoolique, un drogué qui trafique du cannabis, une femme un peu folle qui élève des cochons d’Inde dans son mobile home, deux noirs perdus dans la blanche Nouvelle-Angleterre, un ancien militaire, un homosexuel discret et la gestionnaire du parc qui est prise dans un quotidien exigeant. Le plus normal de tous est ce retraité qui, faisant fi de sa bonne fortune, ne vit que pour pêcher dans la cabane qu’il installe sur le lac gelé en hiver.

Russell Banks propose avec Trailerpark le portrait cru d’un milieu social pauvre et sans perspectives au cœur des États-Unis modernes. Mais son propos n’est pas misérabiliste, il ne dresse pas un tableau sombre de la vie de ces personnages aux prises avec des difficultés. Sa plume est souvent ironique et laisse entrevoir une lecture très fine des comportements humains. Le roman est construit comme une suite de nouvelles. Mais loin d’être indépendants, ces chapitres proposent un éclairage particulier sur un des habitants du parc à caravanes tout en précisant en arrière-plan certains aspects de la vie des autres personnages. C’est ainsi qu’au fur et à mesure de la lecture, la vie de chacun nous est révélée à travers plusieurs points marquants. Russell Banks se joue de la chronologie car les chapitres ne se suivent pas de manière linéaire. Voilà donc un livre que j’ai trouvé très agréable à lire pour le style de Russell Banks et pour ses personnages attachants.

Pour en savoir plus sur Russell Banks, allez lire l’entrevue qu’il a accordée à Biblioblog.

La mesure d’un continent, Raymonde Litalien, Jean-François Palomino, Denis Vaugeois

Je vous ai déjà entretenu ici et de mon intérêt pour l’histoire de l’Amérique du Nord. Il y a quelques mois, je suis allé à la Grande Bibliothèque de Montréal pour parcourir une exposition sur le thème de la cartographie à l’époque de l’exploration de l’Amérique du Nord. Il va sans dire que cette exposition avait comblé mes attentes. J’y ai appris énormément de choses sur un sujet qui me passionne et j’ai pu consulter des documents originaux d’une valeur inestimable. Cette exposition est née d’un livre que les éditions Septentrion ont eu la riche idée de publier. Le sous-titre de La mesure d’un continent est Atlas historique de l’Amérique du Nord de 1492 à 1814. Pourquoi ces dates ? La première correspond bien sûr à l’arrivée de Christophe Colomb sur ce continent alors inconnu des Européens. Et 1814 est la date de la publication du récit de l’expédition de Lewis et Clark, récit qui sera accompagné d’une carte levant les dernières zones d’ombres du territoire nord-américain.

La mesure d'un continent

Le livre suit une progression chronologique, avec d’abord des connaissances rudimentaires de ce continent inexploré pour aller vers des cartes de plus en plus précises. L’exploration se fera avant tout grâce aux nombreux cours d’eau que compte le territoire nord-américain. Petit à petit se dessinent littéralement sous les yeux du lecteur l’Acadie, le fleuve Saint-Laurent, la région des Grands Lacs, le Mississipi, la Louisiane, le Nord arctique et l’Ouest américain jusque vers le Pacifique.

Le livre est très beau et propose une richesse documentaire incroyable. J’imagine que les recherches pour mettre la main sur toutes ces cartes ont représenté un travail de longue haleine. Les trois auteurs se sont partagé la rédaction et ils ont su vulgariser un sujet qui pourrait facilement être assez aride. Raymonde Litalien, Jean-François Palomino, Denis Vaugeois savent se rendre intéressants et ne prennent pas le lecteur pour un spécialiste du sujet, ce qui rend la lecture très agréable.

Je ne soupçonnais pas que les cartes pouvaient jouer des rôles si différents. Bien sûr elles servent à se repérer sur la mer ou sur la terre ferme. Mais en fonction de qui les produit ou les commandite, elles ont des implications politiques et militaires. Elles soutiennent souvent les revendications territoriales des grandes puissances européennes et entretiennent les fantasmes de richesse des Européens de l’époque. Les cartes viennent aussi illustrer les traités entre les nations.

Les cartes présentées dans la mesure d’un continent permettent de comprendre les entreprises d’explorateurs comme Colomb, Verrazzano, Hudson, Cartier, Champlain, Cavelier de La Salle, les frères Le Moyne (de Bienville et d’Iberville), Cook, Vancouver, La Pérouse etc. Leurs voyages furent souvent épiques et ont permis de dresser le portrait de l’Amérique du Nord. Le livre souligne le soutien indispensable des populations autochtones alors qu’elles ont payé un prix très élevé pour avoir accueilli les Européens. La mesure d’un continent quitte parfois le récit chronologique pour présenter des points thématiques comme par exemple des portraits de cartographes majeurs comme Jean-Baptiste Franquelin et Nicolas Bellin, les outils des marins et des cartographes ou encore les villes et postes fortifiés en Nouvelle-France. Et le livre fait la lumière sur des aspects un peu passés aux oubliettes de l’histoire : on connaît la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre mais qui a déjà entendu parler de la Nouvelle-Belgique et de la Nouvelle-Suède ?

J’aurais aimé que certaines cartes soient offertes en plus grand format pour pouvoir aller dans le détail des tous petits caractères. Mais il y a des limites physiques incontournables, sauf à vouloir en faire une grosse encyclopédie.
Je me suis aussi demandé pourquoi les auteurs ont exclu le Mexique de leur propos alors qu’il fait bien partie de l’Amérique du Nord. Ce faisant, le livre ne traite pas de l’apport des Espagnols à l’exploration du continent. Le Mexique, la Californie et les zones contrôlées par les Espagnols sont exclus. Pourquoi ? Mais ce sont là les seules petites objections que je peux avoir à la lecture de ce livre de qualité qui m’a enthousiasmé.

5 étoiles