Vendetta, R.J. Ellory

Fait inhabituel, je ne sais pas pourquoi Vendetta de R.J. Ellory s’est retrouvé dans ma liseuse. Je laisse rarement les lectures au hasard. Pas sûr que je serais allé vers cet auteur dont j’avais toutefois croisé le nom mais sans chercher plus loin.

Une jeune femme est enlevée à la Nouvelle-Orléans. Après plusieurs jours, un homme se livre à la police. Son nom est Ernesto Perez. Il est disposé à révéler où elle se trouve à condition qu’il puisse raconter l’histoire de sa vie à Ray Hartmann, un fonctionnaire qui lutte contre le crime organisé. Convoqué par le FBI en Louisiane, celui-ci écoute Ernesto Perez balayer plusieurs décennies de crimes réalisés pour le compte de la mafia entre La Havane, New-York, Los Angeles et Chicago tout en espérant que la jeune femme puisse être sauvée.

Bien m’en a pris de me laisser tenter par cette lecture. J’ai adoré Vendetta. C’est un roman très cinématographique. Le parallèle est évident avec Usual Suspects avec un homme qui se livre aux autorités et commence à raconter l’histoire de sa vie. Même si dans le cas présent, la vie de Perez est conforme à ce qu’il raconte, le twist final m’évoque inévitablement Usual Suspects, même si la révélation finale est relativement prévisible. Une lecture qui plaira aux amateurs de cinéma, de mafia et de polars. Ceux qui aiment frissonner à la lecture de crimes particulièrement tortueux seront servis. R.J. Ellory en profite pour expliquer (fictivement) trois des meurtres les plus célèbres de l’histoire moderne des Etats-Unis : celui du syndicaliste aux relations interlopes Jimmy Hoffa, celui de JFK et celui de son frère Robert. Le suspense est tel que je me suis surpris à avaler les 400 pages du roman sans problème. La Nouvelle-Orléans et la Louisiane fournissent un décor moite et sombre qui est idéal pour un roman de cette trempe.

Dans la série des lectures qui se télescopent, j’ai lu Vendetta juste après Shibumi, un autre roman qui décrit la vie d’un tueur à gages.

Vendetta a remporté le prix des libraires du Québec en 2010.

Publicités

Danseur, Colum McCann

Lorsque j’ai parlé de Let the great world spin de Colum McCann, Laetitia m’a suggéré de lire Danseur, un autre roman de cet auteur que je commence à apprécier. Ne pouvant résister à une recommandation aussi chaleureuse, j’ai donc entrepris la lecture de Danseur sans trop savoir à quoi m’attendre.

Danseur Colum McCann

Danseur est une oeuvre de fiction centrée sur une personne ayant existé. Le sujet principal du roman est en effet Rudolf Noureev, le célèbre danseur étoile. Contrairement à une biographie où le récit s’appuie sur des témoignages et des faits avérés, le roman de Colum McCann s’inspire certes des épisodes marquants de la vie de Rudolf Noureev mais les relate sans contrainte de véracité. Le parti pris du récit de Colum McCann est d’éluder les grands moments de la vie du danseur russe pour se concentrer sur les petits instants de sa vie. Ou plutôt de ses vies tant Noureev semble avoir vécu des existences différentes. Cette biographie romancée traverse les époques : de la vie en URSS sous Staline avec une vie quotidienne faite de privations, d’oppression et de délation jusqu’au New-York gay des années 80 riche en drogue et sexe alors que l’épidémie de SIDA fait son apparition. Au rythme des relations familiales et amicales de Rudolf Noureev, Colum McCann écrit un destin qui va vite. Il traduit l’envie de vivre d’un Noureev qui ne tient pas en place.

Danseur m’a permis de découvrir un personnage hors du commun. La variété des points de vue choisis par l’auteur (amis, professeurs, famille, gouvernante…) montre une personne talentueuse qui travaille sans relâche. Outre son génie, Noureev est à la fois un être égoïste, généreux, fou, solitaire qui aime être le centre de l’attention tout en étant profondément sexuel. Il vit en déséquilibre permanent. Finalement peu importe si tout est exact ou pas d’un point de vue biographique, j’ai été porté par l’énergie du récit de Colum McCann.

The Goldfinch, Donna Tartt

The Goldfinch est un roman de l’auteure américaine Donna Tartt que j’ai lu en version originale. Son titre français est le chardonneret. Il est paru en 2013 aux Etats-Unis et a permis à Donna Tartt d’obtenir le prix Pulitzer de la fiction en 2014.

Chardonneret Donna Tartt

Le titre du roman fait référence au tableau éponyme du peintre néerlandais Carel Fabritius. Ce tableau a été peint en 1654 et est l’une des rares œuvres du peintre à nous être parvenues. En effet, son atelier a été détruit par une violente explosion qui lui coûta la vie et qui a fait disparaître nombre de ses tableaux. Pour en savoir plus sur le tableau et sur Fabritius.

Theo Decker, le narrateur, est un jeune garçon âgé de 12 ans quand débute le roman. Alors qu’il visite un musée à New-York avec sa mère, un attentat a lieu. Sa mère et de nombreuses personnes sont tuées. Theo est miraculeusement épargné et se retrouve aux côtés de Welty, un vieil homme à l’agonie, antiquaire de son état, qui lui demande de sauver le fameux tableau de Fabritius, le Chardonneret. Le père de Théo ayant quitté le domicile familial sans préavis, Theo est placé dans la famille d’un de ses camarades de classe, Andy Barbour, dans un quartier aisé de New-York.

The Goldfinch (ou le chardonneret) est un roman magistral avant tout par sa narration, le fameux storytelling cher aux romans américains. J’ai été happé dès le début du récit par une tension qui monte petite à petit avec un sommet lors de la description des minutes qui suivent les explosions qui enlèvent la vie de la mère de Theo et qui détermineront les 12 années suivantes de sa vie. Dès lors impossible de quitter le roman malgré ses 700 pages. Le roman n’est pas long, loin de là. Chaque page trouve sa justification. Donna Tartt a su retenir et surtout maintenir mon attention. Evidemment les nombreuses péripéties vécues par Theo au fil des années sont parfois invraisemblables mais peu importe. C’est le propre de la littérature d’avoir des personnages à qui il arrive beaucoup de choses.

Le chardonneret comporte de nombreux thèmes. Il est bien entendu question de l’art et de l’influence qu’il peut avoir sur celui qui le contemple. Le tableau de Fabritius devient central dans la vie de Theo : il est à la fois source de réconfort et motif d’inquiétude. Son attirance envers le beau le conduit à s’intéresser de près au monde des antiquités et à apprendre les ficelles du métier jusqu’à en maîtriser les codes. D’ailleurs le chardonneret est un roman d’apprentissage. Theo se construit au fil du temps à travers les épreuves qu’il vit et les amitiés qu’il noue, notamment avec Boris avec qui il trompe son ennui adolescent. Il est aussi question de voyage puisque Theo est amené à quitter New-York pour s’installer à Las Vegas. Il retraversera le pays dans l’autre sens pour revenir à New-York quelques années plus tard. La quête de soi de Theo le voit alterner entre le bien et le mal, entre la vie dans la société new-yorkaise et les abus de drogue et d’alcool, entre le respect des personnes qui comptent sur lui et la culpabilité à propos de ses arnaques. Theo n’est donc pas forcément un personnage que j’ai trouvé sympathique. Mais il est sincère dans sa recherche du bonheur malgré une solitude qui lui pèse.

Fresque du monde moderne avec des échos de l’art classique, le chardonneret est un roman dont on ne sort pas indemne ! Petit bémol : la fin du roman avec une conclusion qui me semble un peu courte, en tout cas qui ne rend pas forcément justice à la complexité du parcours de Theo.

Les lance-flammes, Rachel Kushner

Je l’admets : je suis faible. Je n’ai choisi ce livre qu’en raison des blurbs élogieux de la quatrième de couverture signés entre autres Jonathan Franzen (Freedom) et Colum McCann (Let the great world spin). Je ne connaissais pas Rachel Kushner avant cela. Les lance-flammes est son deuxième roman et il lui a permis d’être finaliste lors de l’édition 2013 du National Book Award.

Les lance-flammes Rachel Kushner

Dans les années 70, une jeune femme surnommée Reno (comme la ville du Nevada dont elle est originaire) est récemment arrivée à New-York après des études d’art. Elle est en couple avec un homme italien plus âgée qu’elle. Il s’appelle Sandro Valera, c’est l’héritier d’un grand groupe industriel italien et il évolue dans le milieu new-yorkais de l’art contemporain.

C’est une belle découverte que ce roman de Rachel Kushner. Le récit peut donner l’impression de partir dans tous les sens avec une collection d’anecdotes. Mais ce roman est riche et traversé de nombreux thèmes. Les lance-flammes est un roman d’apprentissage avec le personnage de Reno qui, débarquée de sa province sans amis, se retrouve seule à New-York et cherche à nouer des amitiés et à progresser dans sa démarche artistique. Introduite dans un milieu d’artistes, elle doit se faire une place légitime dans un groupe d’amis. Par ailleurs, les lance-flammes possède un propos politique avec une description de l’Italie des années 70, les années de plomb, aux prises avec les brigades rouges et des manifestations d’extrême gauche contre un capitalisme industriel hérité en partie de l’époque fasciste de Mussolini. Et là aussi, Reno doit trouver sa place à la fois lorsqu’elle est confrontée à la bourgeoisie industrielle milanaise et lorsqu’elle partage la vie d’un groupe de manifestants.

Les forces du roman sont nombreuses, à commencer par la capacité de Rachel Kushner à nous raconter des histoires. Qu’elle enchaîne les anecdotes des artistes new-yorkais ou qu’elle raconte le record de vitesse battu par son personnage principal, Rachel Kushner a su garder mon attention paragraphe après paragraphe, digression après digression. L’auteure réussit aussi à construire des univers riches et documentés : celui de la dynastie Valera, avec notamment le parcours du père de Sandro dans la filière du caoutchouc au Brésil pendant la seconde guerre mondiale, celui d’un groupe de nihilistes new-yorkais (les Motherfuckers) ou encore le monde de l’avant-garde artistique des années 70. Et toutes ces ramifications finissent par représenter un tout cohérent, fait de vitesse et d’énergie. Les lance-flammes ne s’adresse pas aux lecteurs qui aiment suivre une narration classique mais il ravira les curieux qui veulent découvrir une voix littéraire originale et qui n’ont pas peur d’être déstabilisés.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines, William Burroughs et Jack Kerouac

William Burroughs et Jack Kerouac sont deux figures majeures de la littérature américaines, tous deux représentatifs de la Beat Generation. Ils ont écrit ce livre au titre improbable à quatre mains en 1945 mais en raison des événements qui y sont décrits, il n’a été publié pour la première fois qu’en 2008. C’est donc un roman « oublié » qui a resurgi des décennies plus tard.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

 

1944. New-York. Will Dennison est barman et employé dans une agence de détectives privés. Mike Ryko est dans la marine marchande. Phillip Tourian, un de leurs amis, veut prendre la mer avec Mike pour se rendre en France, à la fois pour l’aventure que cela représente et pour échapper à la cour assidue que lui fait Al Ramsay.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines est le récit d’un groupe d’amis à New-York pendant les années 40. Des amis sans le sou qui vivent de petits boulots et qui passent leurs soirées à boire. Mike et Philip ne cessent de repousser leur embarquement. C’est une génération en rupture avec ceux qui les ont précédés, qui font fi des convenances et qui vivent au jour le jour. On est loin du rêve américain et des idéaux de l’Amérique : bas fonds d’un New-York crasseux, magouilles syndicales, incendies, bagarres, virées nocturnes dans les bars… C’est le témoignage d’une époque.

William Burroughs est Will Dennison et Jack Kerouac est Mike Ryko. Ce roman est directement inspiré de leur vie à l’époque, avec leurs petites amies et leur bande de copains fêtards. L’un d’eux commet un meurtre. Par égard pour cette personne, Kerouac et Burroughs font un pacte : pas question de publier ce roman avant la mort de cette personne. Mort qui interviendra en 2005. Et les hippopotames… sera donc publié en 2008 seulement.

Que dire de la qualité littéraire de ce roman ? Sa valeur réside selon moi dans la description d’une époque et surtout  dans le fait qu’il s’agit d’une des premières œuvres de Kerouac et Burroughs. A noter que la post-face de James Grauerholz, ami de Burroughs, est très éclairante sur le contexte de la publication du livre.

Fonds perdus, Thomas Pynchon

Après une mauvaise expérience de lecture avec Thomas Pynchon il y a 5 ans (voir Contre-jour), j’ai décidé de me confronter à nouveau à cet auteur américain vénéré par de nombreux lecteurs dont le dernier roman en date s’intitule Fonds perdus.

Fonds perdus Thomas Pynchon

Première surprise, Fonds perdus est un roman de détective, qui plus est dont le rôle principal est tenu par une femme. Maxine est une enquêtrice spécialisée dans les fraudes. L’action se déroule à New-York au début des années 2000, alors que vient d’éclater la bulle internet.  Il est question à un moment donné des attentats du 11 septembre 2001, mais Fond perdus n’est pas un livre sur le 11 septembre. Maxine enquête sur Gabriel Ice, un entrepreneur des hautes technologies dont l’activité reste curieusement florissante alors que l’ensemble du secteur des nouvelles technologies est en train de couler. De plus, de mystérieuses transactions sont faites entre une de ses entreprises et le Moyen-Orient.

Réglons tout de suite le cas du 11 septembre tel que traité par Thomas Pynchon. A ce propos le jugement de Pynchon est sans appel, je vous le laisse dans le texte :

Bien que chacun, au sud de la 14e Rue, ait été d’une façon ou d’une autre directement touché, pour la plupart des New-Yorkais, l’expérience est parvenue médiatisée, par la télévision pour l’essentiel – plus on remontait uptown plus le moment avait été vécu de seconde main, des histoires de membres de la famille qui venaient tous les jours de banlieue pour le travail, des amis, des amis d’amis, des conversations téléphoniques, des ouï-dire, du folklore, tandis que des forces auxquelles il importe irrésistiblement de prendre le contrôle du récit le plus vite possible, entrent en jeu et qu’une histoire fiable se réduit à un périmètre funeste centré sur « Ground Zero« , emprunté aux scénarios de guerre nucléaire si populaires au début des années soixante. On a été bien lion d’une frappe soviétique en plein coeur de Manhattan, pourtant ceux qui répètent « Ground Zero« comme un mantra le font sans honte et sans se soucier de l’étymologie. Le but est que les gens soient remontés, mais d’une certaine manière. Remontés, apeurés et impuissants.

Thomas Pynchon a bien fait de laisser passer un peu de temps avant d’écrire sur les événements du 11 septembre. Plus généralement il propose une lecture de la société du début des années 2000. Je le trouve clairvoyant, non pas dans le sens qu’il est capable de prédire l’avenir (15 ans plus tard ce serait bien sûr de la supercherie) mais pour sa capacité à savoir retenir ce qui fait sens pour expliquer la suite. Le début des années 2000 est en effet une période clé qui a défini les 10 années à venir aux Etats-Unis qu’il s’agisse de la guerre contre le terrorisme de l’administration Bush ou l’importance de la technologie dans nos vies (pour le meilleur et pour le pire). On y lit les prémices du journalisme citoyen avec une blogueuse engagée ou encore d’une technologie inspirée de Second Life qui comporte de nombreuses promesses pour les internautes jusqu’à ce que les marques s’y intéressent.

Maxine, le personnage principal, est une femme moderne. Outre son statut de chef d ‘entreprise, elle est mère de famille mono-parentale de deux jeunes ados depuis son divorce. On la voit donc courir pour aller chercher ses enfants à l’école, les déposer à leurs activités (cours de Krav Maga) et en même temps progresser dans une enquête dangereuse et complexe par son sujet technologique et ses aspects financiers. Maxine n’en est pas moins femme puisque, comme dans tous les romans du genre, la détective a des relations avec plusieurs hommes que l’enquête met sur son chemin. Comme dans tout bon polar, Fonds perdus est aussi riche en personnages secondaires prétextes à nombreuses anecdotes et le récit est souvent humoristique avec un personnage principal qui pratique l’auto-dérision dans un New-York multiculturel.

Toutefois ma lecture a été hachée. Je ne pratique pas assez Thomas Pynchon pour savoir si c’est une habitude chez lui mais il passe rapidement d’un sujet à l’autre sans forcément prendre le temps d’introduire le propos ou de décrire un changement de scène par le menu. J’ai plusieurs fois dû reprendre un paragraphe pour être sûr de n’avoir rien loupé. Même chose avec les nombreux personnages secondaires qui font l’objet de descriptions sommaires (quand le lecteur a la chance qu’ils lui soient décrits). Je me suis donc senti un peu perdu dans un récit qui a tendance à partir dans tous les sens. On ne sait pas vraiment quel rôle joue chacun dans l’affaire qui préoccupe Maxine et on ne sait pas non plus vraiment pourquoi Maxine veut comprendre ce qui se passe. Pour ajouter à cette confusion, il n’y a pas de véritable conclusion au récit.

Je retiens donc surtout de Fonds perdus une analyse de qualité sur le New-York du début des années 2000. Il s’agit toutefois d’un récit difficile à suivre. Mais c’est pour ça qu’existe la littérature. Pour nous remettre en question à la fois sur la société et sur nos habitudes de lecteur.

L’énigme du retour, Dany Laferrière

J’ai déjà parlé ici des livres de Dany Laferrière à plusieurs reprises. J’ai acheté L’énigme du retour peu de temps après sa sortie quand je vivais à Montréal et je l’ai emmené dans mes bagages sans l’avoir ouvert jusqu’à maintenant. Je ne sais pas dire exactement pourquoi. La peur d’être déçu par un livre acclamé par la critique et les lecteurs (L’énigme du retour a remporté le prix Medicis en 2009, le grand prix de la ville de Montréal la même année ainsi que le prix des libraires du Québec en 2010) ? La réticence d’aborder le thème du retour au pays alors que je faisais moi-même un retour en France ? Sans doute de mauvaises raisons qui ne valent plus en 2014 et qui font que j’ai entrepris la lecture de ce roman.

enigme-du-retour-laferrière

Le narrateur de ce roman autofictionnel est de retour en Haïti après 35 ans d’exil. Ce retour au pays natal est déclenché le décès de son père qui vivait lui aussi en exil mais à New-York. Le narrateur va annoncer ce décès à sa mère restée au pays. Plusieurs décennie d’exil ont modifié sa personnalité : d’Haïtien pur sucre, il est devenu par la force des choses habitué à la vie dans le froid de l’hiver québécois. ce retour au pays est l’occasion d’une redécouverte de son pays, de son enfance et de ce qui l’a façonné comme adulte.

Ce livre n’est pas tout à fait un roman. C’est une autofiction qui pourrait mériter qu’on la considère comme un épisode autobiographique. L’énigme du retour tient aussi de la poésie : il est émaillé de nombreux haïkus qui donnent un relief additionnel et une musicalité propre  à un ouvrage déjà riche en sensations et en couleurs.

Dany Laferrière propose avec ce livre  une réflexion sur Haïti, sur ce que ce pays a été et ce qu’il est devenu. Le temps passe mais les choses ne changent pas pour un peuple haïtien vivant dans la pauvreté avec un exode rural toujours plus fort et des villes contrôlées par des bandes armées. La riche culture haïtienne est elle aussi toujours là, c’est un repère pour ce narrateur qui confronte ses souvenirs à la réalité d’Haïti aujourd’hui. Quelle est son identité auprès des siens après des décennies d’exil où il a vécu des choses très différentes de ceux qui sont restés ?

La beauté et la qualité de l’énigme du retour réside dans le fait qu’on lit un parcours très personnel qui est de fait très éloigné de ce que n’importe quel lecteur peut bien vivre. Et pourtant ce récit possède une porté universelle car les questionnements qu’il propose sur l’identité, l’enfance, la relation à la famille… tout cela vient toucher le lecteur dans sa personne. Il suffit de se laisser porter et de savourer lentement le beau texte de Dany Laferrière. Je recommande chaudement, évidemment.

 

Les autres livres de Dany Laferrière mentionnés sur ce blogue :

Let the great world spin, Colum McCann

J’ai pris connaissance de l’oeuvre de Colum McCann en lisant un article sur l’actualité littéraire. Cet auteur américain d’origine irlandaise a en effet publié il y a peu un roman intitulé Transatlantic dont on semblait dire beaucoup de bien. Et l’on disait plus généralement du bien de l’auteur et de son oeuvre. Je n’aime pas débuter avec la dernière œuvre en date d’un auteur. L’article  citait Let the great world spin (Et que le vaste monde poursuive sa course folle en version française) comme son roman le plus connu. Il a d’ailleurs remporté le National Book Award en 2009. C’est donc par celui-là que j’ai décidé d’entamer l’œuvre de Colum McCann et ce dans sa version originale.

Let the great world spin - Colum McCann

L’action du roman se déroule à New-York en 1974, entre le quartier sordide du Bronx, la plus chic Park Avenue et une scène centrale au World Trade Center. Ou plus précisément entre les deux tours puisque le roman s’inspire de la prouesse réalisée par l’équilibriste Philippe Petit qui a réellement marché sur une corde métallique entre les deux tours le 7 août 1974.

Let the great world spin est un excellent exemple, si ce n’est un modèle, de roman choral. Chaque chapitre est en effet présenté du point de vue d’une personne en particulier. Ce sont au total 11 personnages autour de qui l’action gravite. Ils sont tous plus ou moins liés les uns aux autres soit par un événement ou par certains des personnages du roman. Les liens ne sont pas forcément hyper évidents au départ, ils ne sont pas livrés sur un plateau au lecteur mais habilement distillés au fur et à mesure du récit. Ce qui fait la force de Let the great world spin est l’équilibre (pensez à ce funambule) entre la puissance de chaque chapitre et la subtilité des liens entre les différents personnages. Chaque chapitre pourrait dans l’absolu se suffire à lui-même à la façon d’une nouvelle. Il décrit habilement le présent du personnage en question avec ses doutes et ses interrogations en les mettant en perspective avec des épisodes marquants de son passé. Et au fur et à mesure des récits, le roman prend corps en tant qu’entité plus large que les 11 chapitres et révèle son caractère universel quand le roman se clôt avec un bond dans le temps en 2006.

Outre les parcours individuels des différents personnages, Let the great world spin aborde plusieurs thèmes. Il y a tout d’abord la guerre du Vietnam qui fait écho à celle d’Irak. Le chagrin des mères qui se retrouvent dans des groupes de soutien suite au décès de leurs enfants au Vietnam transcende les milieux sociaux : la guerre, cette grande égalisatrice… Il est aussi question de la pauvreté avec l’implication de Corrigan, ce moine des temps modernes qui a fait vœu de pauvreté et de chasteté et qui accompagne les prostituées toxicomanes du Bronx dans leur quotidien. Let the great world spin pose aussi la question de l’art entre la performance de Philippe Petit et celle moins spectaculaires de ces deux artistes retombés dans l’anonymat après avoir été la coqueluche du tout New-York. Et justement il y a New-York la toile de fond du roman qui est presque un personnage à part entière dans ce roman. Colum McCann pose un regard d’immigrant sur la ville et sait lui rendre un bel hommage alors même qu’elle ne se présentait pas forcément sous son meilleur jour au milieu des années 70.

American Psycho, Bret Easton Ellis

Après la lecture de Glamorama il y a 5 ans, j’étais resté sur l’idée que l’œuvre de Bret Easton Ellis n’était pas faite pour moi. Or je n’aime pas rester sur une mauvaise impression avec un auteur. D’où un nouveau contact avec cet auteur américain à travers American Psycho. Je savais à quoi m’attendre puisque j’avais déjà vu le film du même titre avec Christian Bale.

American Psycho

Le personnage central d’American Psycho s’appelle Patrick Bateman. C’est un riche héritier âgé de 27 ans qui travaille dans la finance à New-York. On ne sait pas exactement ce qu’il fait, on devine qu’il gère un portefeuille de fonds d’investissement. Patrick Bateman évolue dans un microcosme de collègues et de confrères : ils mangent dans les mêmes restaurants haut de gamme, ils fréquentent les mêmes clubs de sport et les mêmes boîtes de nuit élitistes. Ils partagent également les mêmes dealers de coke et les mêmes petites amies. Patrick Bateman et ses amis ont des personnalités interchangeables. Il arrive d’ailleurs que des connaissances s’adressent à lui sous le nom de Marcus Halberstram. Donc, on le confond mais peu importe, les relations sociales restent les mêmes, superficielles, le nom n’est que secondaire.
Au fur et à mesure du récit, on comprend que Patrick Bateman possède une deuxième personnalité plus sombre sous son vernis social. Il aime les cassettes vidéo de films violents et il éprouve une haine envers les pauvres, les femmes, les homosexuels et même les animaux. Cette haine se matérialise par des actes violents : relations sado-maso, torture, meurtres, viols, cannibalisme…

De par son contenu violent et pornographique, American Psycho est à ne pas mettre entre toutes les mains. Les descriptions sont très factuelles et sans émotion. Elles alternent toujours avec la description de la vie monotone du Patrick Bateman sociable et empathique. Ce personnage se révèle aussi ultra spécialiste, voire monomaniaque. Ainsi sont décrites par le menu détail les discographies respectives d’artistes pop tels que Phil Collins, Whitney Houston et Huey Lewis. Les moments de violence extrême sont d’autant plus surprenants dans une existence paisible, limite fade. Avec American Psycho, Bret Easton Ellis offre une critique de la société de consommation et son matérialisme sans relief. Patrick Bateman explose pour se libérer de sa condition de « gentil » consommateur superficiel accumulant les biens sans y penser. Le doute sera quand même permis puisque certains indices laissent à penser que ce que nous raconte Patrick Bateman n’est pas tout à fait vrai et qu’il s’agit peut-être de fantasmes ou d’épisodes délirants.

American Psycho est un roman que j’ai plus apprécié que Glamorama. La raison réside notamment dans le fait que suite à la publication de mon billet sur Glamorama, bon nombre de lecteurs m’ont laissé des commentaires pour m’éclairer sur l’univers de Bret Easton Ellis et sur son style si particulier. Après coup, je me dis qu’il me manquait des clefs de lecture importantes pour apprécier cet auteur.

La vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Ma première lecture de 2013 aura été très enthousiasmante. Avec la vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker propose un polar qui ne se lâche pas.

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Marcus Goldman est un écrivain dont le premier roman a été très bien accueilli par la critique et le public. Après avoir apprécié sa notoriété soudaine, il est angoissé car il ne parvient pas à écrire son deuxième roman réclamé avec insistance par son éditeur. Il se tourne alors vers Harry Quebert, son ancien professeur à l’université et mentor littéraire. Alors que Marcus Goldman le rejoint dans le New-Hampshire, Harry Quebert est arrêté pour le meurtre de Nola Kellergan qui a eu lieu plus de trente ans plus tôt. Le corps de la jeune fille vient d’être découvert enterré dans le jardin d’Harry Quebert. Marcus Goldman entreprend alors une enquête pour disculper son ami.

Un écrivain qui enquête dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Moi ça me fait penser à la série Arabesque (Murder she wrote en version originale) mais en beaucoup plus moderne. Marcus Goldman est en effet un jeune trentenaire célibataire qui profite des attraits de la célébrité à New-York. Et surtout le récit fait plus télé-réalité que série télé. Le lecteur est un témoin de choix des aventures de Marcus Goldman qui explique chacun des tours et détours de son enquête.

La force de la vérité sur l’affaire Harry Quebert réside dans deux éléments principaux. Le premier d’entre eux est le suspense. Joël Dicker maîtrise les rebondissements et les révélations qui retiennent l’attention du lecteur. Et le roman en est truffé jusqu’à la toute fin. Pas moyen de s’ennuyer à la lecture de ce livre. L’autre facteur clé de succès du roman est sa construction habile. Véritable récit à tiroir, la vérité sur l’affaire Harry Quebert est le récit de l’enquête menée par Marcus Goldman qui l’a conduit à écrire son deuxième livre intitulé l’affaire Harry Quebert. Les flash-backs sont nombreux pour déterminer le fil des événements de ce fameux été 1975 où Nola Kellergan a disparu mais aussi pour retracer sa relation avec Harry Quebert depuis leur rencontre à l’université. Marcus Goldman rassemble les témoignages des habitants de la ville d’Aurora. Il est assisté par Galahood, le policier chargé de réouvrir le dossier suite à la découverte du corps. Le récit inclut aussi des extraits du best-seller qui a rendu célèbre Harry Quebert, les origines du mal. Le tout est mêlé avec les échanges de Marcus Goldman avec son agent littéraire et son éditeur car il n’est pas de tout repos d’écrire ce livre. Les récits se suivent en parallèle mais bien que dense, le propos est toujours clair.

Les 650 pages de ce roman ont été avalées très vite entre amitié, amour, écriture de roman et enquête policière. A lire ! Plaisir garanti !