Désolations, David Vann

Désolations est le deuxième roman de David Vann. Son premier roman, Sukkwan Island, avait été très bien accueilli par la critique et les lecteurs. Le titre original de Désolations est Caribou Island. Je trouve dommage que le titre original ne soit pas conservé alors que c’était le cas pour Sukkwan Island. J’aime cette idée d’une continuité dans les titres voulue par l’auteur.

Irène et Gary sont mariés. Ils sont tous les deux âgés d’une cinquantaine d’année. Et maintenant que les enfants ont quitté la maison, ils vivent en tête-à-tête. Gary a comme projet de construire une maison en rondins sur Caribou Island, une île qui se situe au milieu du lac sur lequel donne la maison du couple. Le souhait de Gary est de trouver une certaine authenticité au travers d’un rapprochement auprès de la nature. Irène ne partage pas l’engouement de Gary. Le projet de construction se complique alors que d’une part l’hiver approche rapidement et le temps manque pour bâtir la maison et que d’autre part Irène est prise de migraines violentes.

Gary et Irène ont deux enfants. Leur fille est nommée Rhoda et est proche de ses parents. Elle leur rend visite régulièrement malgré la distance. Rhoda est en couple avec Jim, un dentiste qui n’est pas pressé de se marier avec elle. Leur fils Mark s’est éloigné de la famille. Il vit en concubinage et travaille sur un bateau pendant la saison de pêche et passe le reste de son temps à fumer des joints.  Carl et Monica sont quant à eux un jeune couple en vacances en Alaska. Ils se retrouvent dans l’environnement immédiat de Mark et Rhoda.

Désolations est un roman choral, une différence majeure par rapport au huis clos de Sukkwan Island. David Vann délaisse ici la relation père fils pour se focaliser sur la vie de couple. La multiplicité des points de vue et des situations vient souligner la diversité des couples. Chacun a sa manière de fonctionner et surtout de dysfonctionner. Les paysages de l’Alaska et la nature dure et immuable sont les témoins silencieux des petits et grands drames qui se nouent. L’Homme ne peut lutter contre les éléments, ne serait-ce que pour construire une cabane en bois. Il peut tenter d’apprivoiser la nature au travers de la chasse ou de la pêche mais ces rituels sont gouvernés par des forces plus puissantes que lui.

David Vann excelle dans la description des petits et des grands moments de malaise. Les tensions interpersonnelles sous-jacentes et le mal-être entre proches sont le cœur de ce roman riche en non-dits, en tromperies et en paranoïa. Il n’y a pas dans Désolations de moment choc, de tournant comme dans Sukkwan Island. C’est pire : la tristesse et la mélancolie sont présentes tout le long du roman jusqu’au dénouement.

J’ai aimé lire ce roman à l’atmosphère sombre comme un jour de brouillard en Alaska. David Vann est talentueux et propose un récit maîtrisé de bout en bout pour amener le lecteur dans son univers si particulier.

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Atavismes, Raymond Bock

Pensez-vous que la société québécoise est un havre de calme où les gens vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature ? Raymond Bock n’est pas de ceux là. Avec Atavismes, son premier recueil de nouvelles, il dresse un portrait au vitriol du Québec.

Atavismes s’ouvre de manière choc sur une nouvelle où la violence se déchaîne sur un homme qui a le tort d’avoir des convictions politiques opposées à celles de ses tortionnaires. Le désaccord sur les vues politiques s’exprime physiquement par la volonté de réduire l’autre, de le nier en tant que personne. Les auteurs de ces actes sont incapables de lutter au niveau des idées. Impuissants à raisonner, ils sont esclaves de leurs émotions.

Le ton est ainsi donné et tout au long de ce grand déballage, le lecteur est assis dans le fauteuil d’un psy qui écouterait un Québec malade de son histoire et de sa place dans le monde. Les atavismes sont profondément ancrés dans l’identité québécoise et ils sont offerts à notre réflexion. Il y est question de l’impossible relation avec le père, de la chute des héros, du découragement du système éducatif. La nature est un des thèmes forts de ce livre. C’est d’ailleurs quand il est question du rapport malsain des personnages à la nature que le glauque et le mal être ressortent le plus. Ainsi ces colons prisonniers de l’hiver qui s’entretuent ou cet homme qui laisse la végétation et la faune envahir sa maison. Pour Raymond Bock, la présence des Québécois sur le sol nord américain est une greffe qui n’a pas pris, ce n’est pas naturel. Les personnages essaient de persister mais échouent à reprendre le contrôle de leur destinée.

Atavismes est un livre où règnent le malaise et le glauque. Raymond Bock dresse un constat très sévère en faisant coller des atavismes sombres à l’identité québécoise. Mais c’est tellement bien amené que chacune des nouvelles se lit avec passion. En plus d’avoir une grande acuité d’observation et de maîtriser son sujet, Raymond Bock possède une plume distincte. Chaque nouvelle a son style propre et l’ensemble de l’ouvrage est varié. Une voix d’écrivain originale à découvrir. Et encore une preuve du succès des éditions du Quartanier à publier les jeunes talents littéraires québécois.

Les nourritures terrestres, André Gide

La lecture, c’est formidable : plus vous lisez des livres, plus vous avez envie d’en lire d’autres. C’est en lisant Enthéos de Julie Gravel-Richard que j’ai eu l’envie de mettre le nez dans les nourritures terrestres d’André Gide.

Publié en 1897, les nourritures terrestres est un livre qui est demeuré très actuel. C’est le récit d’un homme qui veut partager sa vision du bonheur. Le narrateur narrateur s’adresse à un certain Nathanaël qu’on devine être son jeune amant. Il souhaite lui montrer la beauté de la vie et lui offre sa vision d’un bonheur naturel fait de dénuement et de voyages.

J’ai eu un peu peur au début du roman étant donné le ton très exalté du narrateur. Il m’a fallu plusieurs pages pour m’habituer à un texte plein de ferveur qui alterne entre narration classique, poésie et carnet de voyage. André Gide propose ainsi une définition du bonheur simple et vaste à la fois. Le narrateur incite Nathanaël (et le lecteur par la même occasion) à être contemplatif et actif en même temps. Contemplatif dans l’observation de la nature et des innombrables belles choses qu’elle recèle. Actif car il faut se lever avant l’aube (une obsession chez le narrateur) et voyager, ne surtout pas s’enraciner. Le livre est empreint de religiosité. Dieu, la nature, l’amour sont des thèmes récurrents mais ils sont englobés dans un certain hédonisme et non dans l’observance de règles rigides qu’elles soient religieuses ou sociales.

Les nourritures terrestres se savourent lentement : ce n’est pas forcément un livre facile à lire, il faut accepter de suivre ce narrateur tantôt électrisé tantôt lascif qui rend hommage à la vie. Il faut aussi accepter une forme littéraire hybride, sorte de poésie en prose, émaillée de références classiques. C’est un ouvrage très riche qui parlera au lecteur à la recherche d’une philosophie personnelle. Des dizaines de citations peuvent être tirées des nourritures terrestres mais l’auteur lui-même ne fait pas grand cas de son propos. En guise de conclusion, il conseille au lecteur de purement et simplement jeter son livre pour aller bâtir ses propres expériences. Faire fi des théories et aller frotter ses cinq sens au monde qui nous entoure.

L’édition que j’ai lue était suivie des nouvelles nourritures, un texte signé par le même André Gide. Cet ouvrage a été publié des dizaines d’années plus tard en 1935. Dans les nouvelles nourritures, le narrateur se pose moins de questions et son propos se fait plus philosophique. C’est un homme mûr qui parle. Contrairement aux nourritures de 1897, il fait intervenir des personnages dans son récit avec lesquels il dialogue. Il se paie même le luxe de converser avec Dieu. Et c’est un fait, la religion est plus présente dans ce texte et le christianisme plus affirmé. Mais toujours dans le même esprit : le bonheur est l’état naturel de l’Homme.