Quatuor, Anna Enquist

Envie de changement avec un premier roman hollandais. J’ai choisi (un peu par hasard je l’admets) un roman de l’auteure Anna Enquist intitulé Quatuor.

Pourquoi Quatuor ? Tout simplement car les principaux protagonistes du roman font partie d’un ensemble musical : Hugo comme premier violon, Heleen sa cousine comme second violon, Jochem à l’alto et sa femme Caroline au violoncelle. Un autre personnage ne fait pas partie du quatuor de musiciens. Il s’agit de Reinier, un octogénaire ancien musicien de grand talent, qui est le professeur de Caroline.

La musique est un univers qui ne vous intéresse pas ? Ce n’est pas grave car même si la musique classique est présente dans le roman, elle n’en est pas le sujet principal. Il est plutôt question de relations entre les personnes et d’une vision de notre société moderne. Caroline et Jochem ont vécu un drame quelques années auparavant et ont du mal à s’en remettre, Hugo est directeur d’une entreprise culturelle en difficulté et Heleen peine à rester positive dans un quotidien très prenant, sa bulle d’oxygène outre les répétitions du quatuor est sa correspondance avec des prisonniers. De par son grand âge, Reinier a des problèmes à rester autonome dans sa maison et craint de devoir être placé dans une maison de retraite.

Chaque chapitre est décrit du point de vue d’un de ces personnages. On y découvre ses pensées sur ses amis et sur la société. Si le quatuor fonctionne bien musicalement, il y a des tensions entre les musiciens. Et chacun est témoin via son métier d’un certain changement dans la société : des représentants du peuple (conseillère municipale, ministre…) qui communiquent plus qu’ils n’agissent pour le bien commun, un système de santé qui se dégrade avec des sociétés d’assurance qui font la pluie et le beau temps, une place de la culture qui diminue au fil du temps… Bref le ton n’est pas forcément très joyeux dans ce roman. A la fois en raison de l’ambiance tendue entre chacun et en raison d’une toile de fond assez morne. La lumière provient de la musique et Anna Enquist sait faire vibrer la corde musicale, même chez un lecteur comme moi peu cultivé en matière de musique classique.

Et pour la couleur locale hollandaise ? Assez peu présente. Le roman n’est pas une carte postale des Pays-Bas. Le propos est ailleurs. Toutefois, vous y lirez quelques passages sur les canaux et sur la circulation à vélo au quotidien.

Freedom, Jonathan Franzen

Je lis régulièrement un livre en anglais afin de ne pas perdre l’habitude de manipuler la langue anglaise. Dernièrement j’ai fait la part belle à David Foster Wallace avec son roman Infinite Jest et son recueil d’articles Consider the lobster. Autre auteur américain contemporain, Jonathan Franzen signe lui aussi des articles et des nouvelles. Freedom est un pavé de 500 pages qui se lit presque d’une traite.

Freedom raconte la vie d’une famille américaine, les Berglund. Patty, la mère, est une ancienne joueuse de basketball de haut niveau. Sa carrière a été interrompue au niveau universitaire en raison d’une blessure au genou. Elle épouse Walter, un juriste passionné par la protection de l’environnement. Ils ont deux enfants. Jessica l’aînée est de nature indépendante. Son frère Joey est couvé par sa mère toute son enfance et rompt brusquement avec sa famille pendant son adolescence. Un autre personnage fait partie de l’histoire de la famille. Il s’agit de Richard un ami de longue date. Autrefois colocataire de Walter à l’université, il se consacre à sa carrière musicale et intervient régulièrement dans la vie de la famille. On découvre que la famille Berglund, derrière un conformisme de façade, est en fait profondément dysfonctionnelle. Quand la normalité est une crise permanente.

Freedom est une saga familiale qui s’étend sur plusieurs décennies. Le récit n’est pas linéaire mais on revient sur l’histoire familiale de chacun des parents, en passant par leur rencontre, les différentes étapes de leur vie de couple et de famille. Le propos de Jonathan Franzen est double. D’une part il dépeint une histoire de l’Amérique contemporaine avec cette famille. Relations de couple, relations toxiques, amitié, sport de haut niveau, vie universitaire : nombreuses sont les facettes de la vie à l’américaine qui sont égratignées avec ce roman. Pourquoi le titre de Freedom ? Parce que Jonathan Franzen analyse cette liberté chère aux Etats-Unis et ce que les gens font avec. Et ce n’est guère brillant. Mais là où Jonathan Franzen tape fort c’est quand il décrit cette famille démocrate pendant les années Bush. Années où l’hypocrisie est à son comble : il est utile de devenir un Républicain de circonstance pour faire des affaires avec le gouvernement et les bonnes causes en apparence se révèlent au service de l’industrie pétrolière. Ce sont aussi les années où le gouvernement a matraqué ce terme de freedom sur toutes les ondes. Les frites ont même été renommées Freedom fries au lieu de French fries quand les Français ont refusé de suivre les Américains en Irak.

Décrit comme ça, Freedom peut donner l’impression de traiter d’un sujet aride mais le talent d’écrivain de Jonathan Franzen est indéniable. Cet auteur sait écrire des histoires et en plus il fait passer ses messages. Impossible de s’ennuyer à la lecture de Freedom car le narrateur alterne les points de vue. Le narrateur omniscient cède même sa place pendant une bonne partie du roman à un des personnages qui écrit son autobiographie sur les conseils de son thérapeute. On suit tantôt Patty tantôt Joey. Les personnages possèdent de multiples facettes, ils sont très humains dans leurs forces et leurs faiblesses. Et avouons-le, le voyeur en nous est satisfait de découvrir au fur et à mesure du roman les petits secrets des uns et des autres. Un très bon mélange de légèreté et de profondeur. Où plutôt une légèreté qui cache une grande profondeur. Freedom est le genre de livre dont on ferme la dernière page à regret.

Pour l’anecdote, Freedom est aussi le moyen pour Jonathan Franzen de partager sa passion pour l’ornithologie. Un des personnages principaux du roman, Walter Berglund, est en effet un ardent défenseur des oiseaux migrateurs. L’auteur en profite pour souligner les conséquences du mode de vie à l’Américaine avec son étalement urbain et ses grandes zones résidentielles où la végétation clairsemée ne protège plus les oiseaux et où les chats domestiques deviennent des prédateurs redoutables. J’avais déjà lu un reportage de Franzen dans la revue Feuilleton où il racontait son périple en Méditerranée pour fustiger les politiques européennes de gestion de la flore et les traditions de chasse locales qui portent gravement atteinte aux populations d’oiseaux. Et c’est aussi pourquoi on retrouve un oiseau sur la couverture de l’édition américaine de Freedom.

Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, Nicolas Langelier

Lu dans le cadre du repêchage de la recrue du mois, ce livre hybride, à la fois roman, guide de croissance personnelle et essai sociologico-philosophique, aurait tout aussi bien pu s’intituler : les hipsters se cachent pour mourir.

Un homme de 35 ans réalise que sa vie, aussi riche en événements branchés qu’elle soit, est en fait vide de sens. Déboussolé par cette prise de conscience soudaine, il quitte alors Montréal et ses lumières artificielles au volant de sa voiture pour se lancer dans une fuite en avant. Cet homme est un hipster. Qu’est-ce qu’un hipster me direz-vous ? C’est un terme qu’il convient de définir pour bien comprendre l’intention de Nicolas Langelier. Généralement jeune et vivant en milieu urbain, le hipster est très au courant des dernières tendances. Lucide et blasé, il adopte une posture ironique et humoristique sur les choses de la vie, aussi graves soient elles. Le statut personnel est important pour lui et sa désinvolture doit s’exprimer par des goûts musicaux, culturels et vestimentaires pointus et inconnus du grand public. En fait plus c’est obscur et moins c’est connu, mieux c’est pour son statut social.

Avec réussir son hypermodernité… le journaliste Nicolas Langelier mène en parallèle le récit du de la prise de conscience d’un hipster rattrapé par la vie et une réflexion générationnelle, plus large. Les chapitres où le narrateur parle de son expérience sont pleins d’humour. Le livre lui-même est écrit comme un guide, invitant directement le lecteur à s’interroger et à accomplir des gestes concrets pour surnager dans l’hypermodernité. L’auto-dérision fait souvent sourire malgré le côté tragique du récit. Ce qui me fait dire que Nicolas Langelier a tout du bon hipster. Mais il va plus loin : il se demande quelles sont les implications à plus grande échelle des comportements individuels qu’il décrit et pose la question du legs que vont laisser les générations X et Y. Lucide sur son époque, Nicolas Langelier propose un livre fourre-tout à la façon d’une encyclopédie. Associée à un style mordant, cette construction permet de garder l’attention du lecteur. Les tendances culturelles et sociales actuelles sont exposées et l’auteur présente comment elles s’inscrivent les unes en fonction des autres. C’est en comparant l’époque actuelle avec les décennies passées qu’est définie la notion d’hypermodernisme. L’individu hypermoderne est ancré dans le présent, consomme à outrance et au contraire de ses aïeux n’a ni rêve ni utopie pour la société. Un constat qui fait peur : les désirs sont individuels et aucune vision de la société ne semble émerger… J’apprécie que le fin mot de l’histoire soit laissé au philosophe. Une mise en perspective nécessaire et salutaire pour nous décoller le nez du présent.

Publié aux Éditions du Boréal.