L’écrivain public, Michel Duchesne

L’écrivain public est le premier roman de Michel Duchesne. Il a pour thème la question de l’illettrisme chez les adultes à Montréal.

L'écrivain public Michel Duchesne

Mathieu est un jeune homme qui connaît des difficultés financières. Obligé « d’emprunter » de l’argent dans la tirelire de sa fille pour vivre, il se rend sans trop d’espoir à un entretien d’embauche pour devenir écrivain public dans un centre communautaire du Centre-Sud de Montréal. Contre toute attente, il obtient le poste et découvre le monde de la pauvreté, de l’illettrisme et des travailleurs sociaux.

L’écrivain public est un roman qui sensibilise le lecteur à la situation des adultes qui ne savent pas lire et devant qui se présentent des embûches quotidiennes à une époque où il est indispensable de passer par des sites internet avec des formulaires pour faire la moindre démarche (les sites internet ont remplacé les guichets) et où le langage technique est prépondérant pour se faire comprendre (vocabulaires juridique, médical, administratif…). Mathieu est donc amené à la fois à écrire pour les personnes dans le besoin mais aussi à aller plus loin dans la recherche de solutions pour les aider. Ne pas savoir lire est déjà problématique mais cela se double (voire se triple) souvent de difficultés additionnelle quand on est immigrant, âgé, mère célibataire sans ressources ou encore logé dans un taudis.

On sait que l’analphabétisme et l’illettrisme existent mais on n’en parle jamais. Les responsables politiques sont absents, ils passent une tête juste pour les photos quand une action d’éclat a lieu ou qu’un budget vient d’être voté. Avec ce roman, Michel Duchesne met sur le devant de la scène une problématique de société fort peu médiatisée et rarement (jamais ?) débattue publiquement.

D’un point de vue strictement littéraire, je suis partagé. De prime abord, je n’ai pas aimé le narrateur. Il est irresponsable lui-même, ne reconnaît pas ses erreurs et son arrogance (il est très baveux) ne le rend pas sympathique. De même j’ai trouvé que le personnage du boss, M. Hautcoeur, était un peu caricatural. Le roman était au départ un peu confus, j’ai trouvé l’installation des différents personnages un peu laborieuse. Et curieusement au fil du récit, j’ai trouvé Mathieu plus aimable et digne de respect. C’est sans doute le fruit du cheminement voulu par l’auteur, celui d’un narrateur qui se voit profondément transformé par son expérience. Et pour finir, les allusions autour des différents personnages, en particulier Jojo dont la vie est dévoilée petit à petit, se sont révélées pleines de sens et je me suis attaché aux personnalités présentées. C’est pourquoi j’ai quitté l’univers de ce roman avec un peu de regret.

J’ai lu L’écrivain public, écrit par Michel Duchesne, dans le cadre de la Recrue du mois.

L’année la plus longue, Daniel Grenier

J’ai loupé la sortie de ce roman de Daniel Grenier aux éditions Quartanier. Mais Flammarion a eu la riche idée de le publier en France. Je me suis donc procuré l’édition française de L’année la plus longue.

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Thomas Langlois est né un 29 février. Comme son aïeul Aimé. Du fait de leur date de naissance atypique, ni l’un ni l’autre ne vieillissent au même rythme que les autres. Ils ne vieillissent que d’un an tous les 4 ans. Albert, le père de Thomas, cherche à retracer le fil de la vie d’Aimé qui a vécu à plusieurs époques, à plusieurs endroits au Canada et aux Etats-Unis et, pour compliquer encore plus les choses, sous plusieurs identités. Cette quête de la trajectoire d’Aimé au travers des époques devient une véritable obsession pour Albert.

Disons le tout de suite, l’intérêt de L’année la plus longue ne réside pas dans son côté fantastique où ceux qui naissent le 29 février vieillissent plus lentement que le commun des mortels. Il ne s’agit là que d’une astuce, ou d’un beau prétexte, pour parler au lecteur de l’Amérique. L’année la plus longue est en fait un très bel hommage de Daniel Grenier au territoire américain. Et il faut entendre américain dans son sens littéral et non restreint aux Etats-Unis. Les pérégrinations d’Aimé puis de ses descendants au fil des années ont lieu sur un formidable terrain de jeu : le massif des Appalaches, des Monts Chics-Chocs au Québec jusqu’aux Alleghenies et aux Great Smokies plus au sud. Daniel Grenier nous gratifie en plus d’un passage dans le quartier de Saint-Henri de Montréal, écho au quartier auquel il rendait déjà hommage dans son premier ouvrage de fiction, Malgré tout, on rit à Saint-Henri. Mais le voyage proposé dans ce roman n’est pas que géographique. La longévité d’Aimé Langlois lui fait traverser les époques, à commencer par la prise de la ville de Québec par les Anglais en 1760 jusqu’à notre époque en passant par la guerre de Sécession et l’industrialisation dans les villes. Il en résulte une formidable fresque intelligemment construite et bien racontée. J’ai pour ma part découvert un territoire dont je ne soupçonnais pas la richesse.

Alors oui, parfois ça part un peu dans tous les sens et on ne sait pas toujours de qui c’est l’histoire. On passe de Thomas pour suivre longtemps Aimé, en passant par l’histoire d’Albert et de sa femme Laura. Mais encore une fois, les personnages ne sont que le prétexte pour peindre le portrait de l’Amérique moderne.

Dans un style très personnel, Daniel Grenier met en scène un narrateur/conteur qui casse à plusieurs reprises le « quatrième mur » de la narration. Un parti pris qui n’est pas sans rappeler un style journalistique très américain (journalisme narratif, nouveau journalisme…) où celui/celle qui rapporte les faits se met en scène et fait partie de ce qu’il/elle décrit. Là aussi donc, un parti pris très « américain » jusque dans le choix du mode narratif, histoire de savourer une américanité en français. D’autant que les éditions Flammarion ont eu l’intelligence et le respect de ne pas gommer les aspérités québécoises du texte de Daniel Grenier.

117 Nord, Virginie Blanchette-Doucet

Virginie Blanchette-Doucet est la recrue du mois avec son premier roman intitulé 117 Nord.

la Recrue du mois

La narratrice, qui a déménagé à Montréal, se remémore sa vie en Abitibi, son enfance dans la maison familiale en bordure de la route 117 Nord.

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L’enfance de la narratrice était faite d’aventures et d’explorations dans la forêt environnante en compagnie de son ami Francis. Mais à un moment donné, une mine est rouverte pour permettre son exploitation. La nature doit faire place aux engins de chantier. Certaines maisons d’un côté de la 117 Nord doivent être détruites et plusieurs familles sont déplacées, y compris celle de la narratrice. Désormais installée à Montréal, elle travaille le bois dans un atelier. Peu sensible à ses nouveaux collègues et effacée, elle vit mal son exil montréalais. Elle repense aux différents moments de sa vie alors qu’elle fait le long trajet entre Montréal et l’Abitibi à bord de sa Toyota Tercel.

Voilà un roman qui fait travailler le lecteur. Les courts textes sont comme les pièces d’un puzzle qu’il faut assembler soi-même pour percevoir l’ensemble de la scène. La structure de 117 Nord impose un certain travail de déduction pour bien saisir le sens du récit. L’écriture poétique de Virginie Blanchette-Doucet m’a déstabilisé. Pour décrire le déracinement de la narratrice, je me serais attendu à un champ lexical autour de la colère, voire de la violence. Mais tout est dit en douceur. Ainsi, la narratrice reste calme en surface mais chamboulée à l’intérieur. L’intimité est pudique et la colère ne déborde pas. Malgré un thème qui me touche, j’ai trouvé le récit un peu lisse à mon goût. Le manque d’aspérités l’a rendu trop évanescent pour me laisser une marque durable. Nos sensibilités ne se sont pas rencontrées, à la manière de Francis et de la narratrice, autrefois hyper complices et évoluant maintenant dans des univers distincts qui se croisent rarement.

Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, Laura T. Ilea

La Recrue du Mois vous propose en ce mois d’août un numéro spécialement consacré au féminisme dans la littérature québécoise. Dans le cadre de ce numéro spécial, j’ai lu le premier roman de l’auteure Laura T. Ilea qui s’intitule Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

les femmes occidentales n'ont pas d'honneur

Voici un récit dont on connaît l’issue dès le début. Une femme rencontre à Montréal un homme nommé Amran. C’est un immigrant algérien kabyle. Entre eux, c’est tout de suite un amour passionnel tant sur le plan physique que sur celui des sentiments. Mais le problème est qu’Amran s’est engagé à épouser une vierge de son pays. Alors qu’il est tiraillé entre son amour montréalais et le respect de sa culture, la narratrice tente tout pour le faire changer d’avis et le garder à ses côtés. Ce sera peine perdue puisque la tradition sera la plus forte. Un extrait résume bien la force de la culture algérienne: « Moi j’étais le démon noir qui était tenu à l’écart de sa famille, de sa communauté, de ses collègues de travail, de l’univers entier. Son avenir était scellé. La vierge exhibait ses trésors cachés pour lui promettre la paix, la sécurité et le respect » (page 81).

Le récit écrit par Laura T. Ilea lui a été inspiré par une amie qui a vécu une situation similaire. Le texte à la première personne dégage une grande puissance. Suivant une structure chronologique mais dévoilant l’issue et les grands moments à venir, il fait la part belle à ce que ressent et ce que vit la narratrice. Cette dernière est en effet toute entière dans cette relation. Bien qu’elle sache rapidement que celle-ci soit vouée à l’échec, elle déploie nombre de tactiques pour l’obliger à la choisir elle. Tantôt elle le flatte, tantôt elle l’ignore. Mais elle s’accroche à l’espoir de faire changer d’avis Amran qui semble perdu entre ce qu’il éprouve pour cette femme et le fait qu’il soit pour ainsi dire programmé à reproduire le schéma suivi par les siens. Cet homme est-il vraiment sincère ? Pourquoi cette femme fonce dans le mur en connaissance de cause ? Le roman de Laura T. Ilea pose de nombreuses questions à la fois sur les relations homme-femme mais aussi et surtout sur les comportements individuels des deux protagonistes. En particulier en ce qui concerne cette femme qui a tout accepté par amour pour finalement se retrouver rejetée. J’ai eu l’impression de voir se dérouler sous mes yeux une véritable tragédie grecque, une bonne dose d’érotisme en plus. La question centrale étant : peut-on ou doit-on accepter de détruire son bonheur en raison de ses traditions ? C’est un questionnement très moderne qui invite le lecteur à réfléchir. Et l’auteure ne nous facilite pas la tâche puisque Amran, malgré son comportement n’est pas franchement antipathique, ce n’est pas un salaud caricatural. La narratrice n’est de son côté ni naïve ni une furie en quête de revanche. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur est un roman puissant par son style et par les questions qu’il soulève.

Pour terminer, le roman possède évidemment un titre qui interpelle pouvant être compris de deux manières. Tout d’abord au premier degré, comme le laisse entendre Amran pour qui l’honneur est central et est représenté par la virginité de sa promise algérienne. En ce sens, la liberté sexuelle des femmes occidentales est l’opposé de cette définition de l’honneur. Deuxième lecture possible de ce titre choc, l’ironie. En effet puisqu’il est acquis que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, creusons un peu plus loin et regardons de plus près ce qu’elles ont à offrir.

Dérailler, Brigitte L’Archevêque

Dérailler est le premier roman de Brigitte L’Archevêque. Je l’ai lu dans le cadre de ma collaboration avec la recrue du mois.

Derailler - Brigitte Larcheveque

Geneviève est une femme lassée de sa routine quotidienne, en particulier lors des trajets en voiture entre as lointaine banlieue et un travail qui ne lui plaît guère. Un beau jour elle prend à bord de son véhicule une jeune autostoppeuse nommée Emilie. Malgré leur différence d’âge et de milieu social, elles se lient d’amitié. Geneviève accepte une invitation d’Emilie à participer à une soirée dans sa famille un soir de la longue fin de semaine de la fête nationale. Elle découvre alors un univers à de années lumières de sa petite vie tranquille.

Le sujet du roman est la plongée dans un milieu social bien particulier, celui de ceux que l’on nomme les BS au Québec, les bénéficiaires de l’aide sociale nommée Bien-être Social. Geneviève découvre une famille recomposée où les enfants sont laissés à eux-mêmes, mais en apparence seulement. De même, cette famille ne vit pas selon les codes dominants de la société mais cela ne signifie pas pour autant que ses membres soient dépourvus de valeurs. Autre particularité du roman, la personnalité de la narratrice fait d’elle une anti-héroïne. Elle n’est pas franchement sympathique avec des avis très tranchés sur ce qui doit être fait et avec une attitude molle qui la voit tout subir. Descente aux enfers ou prise de conscience, tout dépend du point de vue. Brigitte L’Archevêque ne tranche pas en choisissant comme personnage principal une femme ballottée par la vie.

Dérailler s’avère une critique féroce de la vie de banlieue, de la recherche de la santé à tout va, du manger sain et d’une vie axée autour des activités sportives. Le message de Brigitte L’Archevêque pose ainsi la question du bonheur et de ses multiples définitions.

 

Soleil, David Bouchet

la Recrue du mois

Soleil est le premier roman de David Bouchet. Il a été sélectionné par la Recrue du Mois pour cet ouvrage.

Soleil par David Bouchet

Soleil c’est Souleymane, un jeune garçon qui a immigré avec sa famille du Sénégal à Montréal. Il raconte sa découverte du Québec et l’histoire de sa famille. Jusqu’à ce que son père soit atteint d’un mal qui l’isole de sa famille.

Je suis sensible aux questions d’immigration, ayant moi aussi atterri à Montréal pour y créer une nouvelle vie. J’ai été particulièrement amusé par les anecdotes distillées par l’intermédiaire de Soleil et de ses yeux de nouvel arrivant : le fait de se meubler pour pas cher dans la rue, le club de recherche d’emploi, les premiers yeux portés sur l’hiver et la chaleur des Québécois… Le regard porté sur le Québec avec en miroir la vie au Sénégal est très intéressant à lire.

Les personnages du roman de David Bouchet sont attachants : comment rester insensible vis-à-vis de ce que ressent Soleil par rapport à la situation de son père : ses interrogations, sa détresse et sa colère… De la même manière, son amitié avec Charlotte qui vit seule avec sa mère alcoolique est particulièrement touchante. J’éprouve toujours un peu de méfiance lorsqu’un roman a pour narrateur un enfant car le regard naïf peut fonctionner comme il peut tomber à plat. Mais avec Soleil, ça marche très bien. Nous avons affaire à un narrateur tout en sensibilité, chapeau à David Bouchet pour sa plume juste et fine.

Malgré toutes ces qualités, des personnages attachants, un histoire familiale singulière qui crée des pont entre l’Afrique et le Québec, Soleil est un roman qui me laisse un fort goût d’inachevé. En effet, toute la partie du récit qui concerne l’amitié avec Charlotte tombe à plat une fois que Charlotte a déménagé. C’est extrêmement frustrant puisque le roman débute justement sur la force de cette amitié entre les deux jeunes personnages. Cet arc narratif s’arrête trop brusquement à mon goût. Je suis également gêné par les explications plutôt courtes sur les causes du mal du père. Bref j’en aurais voulu plus !

Philippe H. ou la malencontre, Mylène Fortin

Mylène Fortin publie un premier roman de type initiatique intitulé Philippe H. ou la malencontre.

Philippe H. ou la malencontre, Mylène Fortin

Voilà un roman qui m’a bousculé dans mes habitudes de lecture! Hélène Marin est une jeune femme de 30 ans qui vit à Montréal. Le roman commence dans la précipitation, alors qu’Hélène tombe sous le charme d’un certain Philippe H. avec qui elle vient de partager un taxi. Tout se bouscule : elle fête ses 30 ans chez ses parents et sa sœur s’invite à l’improviste chez elle.

Résumé comme ça, ce premier roman peut donner l’impression de tomber dans le propos léger et niais, mais il n’en est rien. Philippe H. ou la malencontre s’avère en effet être le récit d’un parcours initiatique. Hélène, sa sœur et le dénommé Philippe quittent Montréal et partent en voiture pour la Gaspésie. Hélène essaie de résister tant bien que mal à l’attirance qu’elle éprouve, comme si les phéromones dégagées par ce mâle la laissaient impuissante. Lors de ce voyage, elle est partagée entre son attirance et ses angoisses. Le récit mêle les rêves, l’imaginaire et la réalité, ainsi que quelques hallucinations dont le paroxysme sera atteint dans un sweat lodge. Le final du roman verra Hélène revenir sur un traumatisme de jeunesse peu ou pas exprimé, ce qui lui permettra de retrouver une certaine paix et un discernement salvateur.

Le texte de Mylène Fortin est particulièrement intense et rend bien compte des différentes couches de personnalités qui s’affrontent chez son personnage principal. Il faut s’accrocher comme lecteur pour suivre les dédales de l’esprit d’Hélène, ce qui donne une lecture rafraîchissante et un brin perturbante. Je n’ai toutefois pas pu m’empêcher de trouver un peu caricaturale l’opposition entre la ville, Montréal, qui ne permet pas au personnage d’être elle-même, et les valeurs familiales en région qui permettent de débarrasser Hélène de ses bagages et de ses oripeaux.

J’ai lu ce roman dans le cadre du repêchage de la Recrue du Mois.

Titre de transport, Alice Michaud-Lapointe

la Recrue du mois

L’auteure québécoise Alice Michaud-Lapointe est la recrue du mois avec la publication d’un premier recueil de nouvelles intitulé Titre de transport.

Titre de transport - Alice Michaud-Lapointe

Vous l’aurez peut-être deviné avec le titre : le thème commun aux différentes nouvelles est le réseau du métro de Montréal. En effet, chaque nouvelle porte le nom d’une station de métro. Titre de transport est découpé en quatre partie, chacune portant la couleur d’une des quatre lignes de métro montréalaises. Fait amusant, comme la ligne jaune est la plus courte du réseau de métro, le chapitre Jaune du livre ne compte qu’une seule nouvelle. Les nouvelles se passent le plus souvent dans le métro mais parfois la station de métro n’est qu’un prétexte à raconter une belle histoire.

La nouvelle qui m’a le plus marqué est Place d’armes où le narrateur rend un hommage à la ville de Montréal et à sa diversité. Même s’il ne connaît pas la toponymie officielle de la ville, le narrateur parle de nombreux lieux peu connus qui font la richesse de la ville et qui sont à découvrir. Et c’est précisément ce à quoi s’attache Alice Michaud-Lapointe avec Titre de transport : célébrer la beauté de Montréal et partager sa diversité. Ainsi dans Villa Maria il est question de jeunes filles de diverses origines qui se disputent l’attention des garçons à la fin des cours. A Plamondon, c’est un chauffeur de taxi natif du Rwanda qui arrive à provoquer une mince ouverture sur le monde extérieur chez une jeune fille très centrée sur elle-même. Dans Square Victoria OACI, le voyage en métro et le vol à l’arraché dont il est la victime est chez un jeune homme la cause d’interrogations sur son parcours personnel. Du côté de Préfontaine dans l’Est de Montréal, Gloria a toujours connu une vie difficile, entre sa pauvreté chronique et son obésité. Le ton du texte est empreint de nostalgie pour un Montréal d’une autre époque.

A noter qu’Alice Michaud-Lapointe fait preuve d’inventivité dans la forme dans plusieurs nouvelles. Mention particulière à Lionel Groulx qui est rédigé sous la formes de petites annonces de personnes qui se sont croisées anonymement dans le métro. Cela donne à la fois un ton dynamique et doux amer au récit. Dans Côte-des-neiges, la nouvelle est rédigée sous la forme d’une seule phrase, une logorrhée d’un esprit dérangé en mode écriture automatique. Ce n’est pas le texte le plus facile à lire mais il rend bien compte de l’effervescence de cette station. Un peu plus classique mais percutant aussi, le texte intitulé Beaudry raconte la rupture d’un couple sous la forme d’un dialogue très animé sur les quais du métro, la rupture étant due à une infidélité.

Titre de transport propose aussi des sujets profonds avec des moments touchants comme dans Charlevoix où un homme entreprend le journal de ses journée comme thérapie suite à une déception amoureuse. Il observe les passants du métro en ruminant contre son ex-conjoint qui lui a caché sa séropositivité. Dans Assomption, on suit une jeune fille qui accompagne ses parents à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont pour rendre visite à un être cher hospitalisé.

Je pourrais lister ainsi la majorité des nouvelles car il y en a d’autres qui méritent quelques mots. Pour faire court, l’exercice mené par Alice Michaud-Lapointe avec Titre de transport est pour moi une réussite tant sur l’intérêt des récits riches et variés que sur la forme. Et surtout, c’est un art délicat dans l’écriture de nouvelles, l’auteure parvient avec succès à unifier des textes très différents autour d’une thématique commune.

Truculence, François Racine

la Recrue du mois

François Racine est la Recrue du Mois avec un premier roman intitulé Truculence.

Truculence - François Racine

Trois amis professeurs de français au cégep à Montréal entreprennent un voyage en Gaspésie pour retrouver la trace de leur ami Djibi qui a quitté la ville sans donner de nouvelles. Elpé, le narrateur, est accompagné de Lidz et God, auxquels vient s’adjoindre une présence féminine en la personne de Lau.

Les principaux points forts de Truculence sont la langue et les dialogues. Le texte de François Racine est une écrit dans une langue riche pleine de jeux de mots. Cette langue est avant tout orale : les dialogues sont nombreux et en tant que lecteur, on est dedans, avec les personnages. Cette langue créative donne sa saveur au texte et tout leur relief aux personnages du roman. La voix de l’auteur est distinctive et très plaisante à lire.

Le road trip décrit par François Racine est tout sauf anecdotique. Il est inscrit dans son époque sur fond de printemps érable (un terme que l’auteur n’aime pas pour décrire la grève étudiante de 2012 au Québec) et de malaise d’une génération de trentenaires qui se cherchent. On retrouve bien sûr les éléments de tout bon road trip avec les disputes et rivalités entre les personnages qui sont révélées au fur et à mesure de la route, l’amitié qui prédomine et des joutes verbales savoureuses.

Contes violents, Olivier Demers

Contes violents est un recueil de nouvelles publié par l’auteur québécois Olivier Demers. Il avait déjà publié L’hostilité des chiens en 2012, roman que j’avais lu dans le cadre de la Recrue du Mois.

Contes violents Olivier Demers

Comme l’annonce le titre, les 12 nouvelles qui composent Contes violents ont comme thème commun la violence. Il s’agit principalement de violences politiques. Certaines sont vécues du point de vue des victimes comme c’est le cas pour Orfeo en Chile où Fernando s’engage politiquement à gauche pour les beaux yeux d’une jeune femme. Il soutient Allende mais lors du putsch militaire qui le renverse puis de la répression qui suit, il échappe à ceux qui veulent démanteler les réseaux politiques d’opposition. Ce n’est pas le cas de sa bien-aimée, Lupe Sanchez, qui est torturée dans les geôles de l’armée. La violence est aussi décrite du point de vue de ceux qui en sont les auteurs. Ainsi dans La jeune fille et la main, un tueur qui a torturé de nombreux « rouges » en Argentine s’adresse à une femme dont il a torturé les parents. Même des années après, alors qu’il s’est expatrié à Montréal, il continue de croiser certains des fantômes de son passé de tortionnaire.

Plusieurs nouvelles ont également comme thème une violence fratricide comme L’homme au fond du trou qui se passe en Erythrée où plusieurs jeunes hommes combattent dans une tranchée face aux soldats éthiopiens ou encore dans Quand on laisse un fou raconter une bonne histoire où un itinérant haïtien décrit comment il a été laissé pour mort par les tontons macoutes puis sauvé et soigné par une femme.

J’ai senti dans plusieurs des nouvelles le fort intérêt qu’Olivier Demers porte à l’Histoire militaire et politique. Dans Lignée, il invente l’histoire des hommes de la famille Vérisseau, révolutionnaires de père en fils quelle que soit l’époque. On les découvre impliqués dans la révolution française, celle de 1830, la Commune, la révolution russe et pour finir la révolution avortée de mai 68. Une lignée qui finit par s’éteindre au Québec, faute de causes. Un écho cruel et silencieux à une Révolution Tranquille qui n’est pas citée et n’obtient pas de fait le statut de « vraie » révolution. Dans L’adversaire, Olivier Demers propose une relecture de l’histoire de l’Europe et de l’Amérique du Nord où le narrateur voit la main du diable et nombre d’occasions manquées. Il est question d’Hannibal, de Spartacus, des batailles d’Hastings et d’Azincourt mais aussi des tristes destins de Montcalm qui avait pourtant eu la chance d’écraser les Anglais et de Louis Riel qui a mené la révolte des Métis au Manitoba.

Deux thèmes sont présents en filigrane dans Contes violents. Le premier est la mention du Canada (et bien souvent de Montréal) comme terre de refuge à la fois pour les victimes et les bourreaux. Une sorte de no man’s land politique où l’on peut fuir pour construire une nouvelle vie. Le second thème est le fait que l’engagement politique tient à peu de choses. Plusieurs fois la raison en est simplement la fascination pour une femme jolie et/ou éloquente.

Pour finir, mention spéciale pour une des nouvelles qui est totalement surréaliste. Elle s’intitule La grande évasion. Deux compagnons de cellule y échangent sur les tensions au sein d’une société dont on ne sait pas grand-chose. Si ce n’est que les Woups, une ethnie dominante, a l’emprise sur les Crouqs qui sont décrits comme pauvres, sauvages et sales, une sorte de sous-hommes en somme. Il est notamment question d’un Crouq autrefois martyrisé qui devient un exécutant des basse œuvres des Woups. Cette nouvelle écrite dans une langue très créative possède une portée universelle. On peut en effet remplacer les termes Woups et Crouqs par des nationalités ou des ethnies existantes pour obtenir une description qui correspond à de nombreux cas qui font l’actualité. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et il est désespérant de se dire que l’humanité ne progresse pas très vite.