Infinite Jest, David Foster Wallace

Tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest. C’est le message que j’ai choisi de livrer par ce billet. Bon, je fais le malin mais pour être franc, je n’avais jamais entendu parler de David Foster Wallace et de son œuvre avant que mon frère ne m’offre ce livre pour mon anniversaire l’année dernière. Après la lecture d’Infinite Jest, David Foster Wallace rejoint Émile Zola et Don DeLillo parmi mes auteurs préférés.

Cette imposante brique de 1000 pages n’a pas encore été traduite en français. Il faudra donc le lire dans sa version originale. D’ailleurs bonne chance au traducteur qui travaille sur Infinite Jest. David Foster Wallace (appelons le DFW pour faire court) possède en effet la particularité d’user (abuser ?) des abréviations, des surnoms et de l’argot (bostonien en l’occurrence). Il est donc nécessaire d’avoir une certaine aisance avec la langue anglaise pour pleinement apprécier ce roman. Remarquez que ce roman publié en 1996 inclut aussi une certaine dose de français du fait du rôle joué par des groupes séparatistes québécois (le spectre du référendum de 1995 a du hanter DFW) dans l’histoire. Le français de l’auteur reste tout de même très approximatif tel ces Assassins des Fauteuils Rollents (sic). C’est dommage qu’un correcteur de langue française n’ait pas été mis sur le coup.

Pas évident de faire un résumé d’Infinite Jest tant le roman part dans tous les sens. Il m’a fallu environ 100 pages pour me mettre dans le roman et commencer à avoir quelques repères au niveau des principaux personnages et des lieux du roman. Lire Inifinite Jest est donc compliqué mais il est gratifiant de pouvoir en saisir toute la complexité. La narration est très fragmentée en raison du nombre de personnages. Ce tableau (pdf) vous donnera une petite idée des liens entre tous les personnages. Le récit alterne entre trois lieux principaux : l’Académie de Tennis Enfield, la maison Ennet pour alcooliques et dépendants à diverses substances et un piton rocheux dans le désert de l’Arizona. Pour compliquer la tâche du lecteur, David Foster Wallace a mis des pans entiers du récit dans les notes en fin de roman. Elles font partie intégrante de l’œuvre. Par exemple, le sort réservé à l’un des personnages secondaires les plus importants, Michael Pemulis, n’est mentionné que dans les notes.

David Foster Wallace est un véritable créateur. Il crée un univers complet jusque dans ses moindres détails. Infinite Jest prend des allures de roman de science fiction ou tout du moins de roman d’anticipation. En effet,  l »action se passe à une époque pas très éloignée de la nôtre dans le futur alors que les États-Unis, le Canada et le Mexique forment un entité politique unique (l’ONAN : Organisation of North-American Nations qui donne à DFW l’occasion de produire le savoureux néologisme qui résume le système politique ainsi mis en place : ONANism) et que chaque année est sponsorisée par le produit d’une grande marque (Burger King, Depend, Maytag entre autres). Mais il va aussi jusqu’à présenter l’ensemble de l’œuvre du personnage le plus important (décédé mais central), Jim Incandenza, un obscur cinéaste. DFW aurait pu s’en tenir à mentionner quelques unes de ses créations mais non, il met la liste de tout ce que le personnage a créé par ordre chronologique. Je vois donc DFW comme un maniaque des détails. Et on se rend compte que rien n’est innocent dans ce qui est livré au lecteur. Tout a son importance. S’il n’avait pas été écrivain, DFW aurait été un bâtisseur de cathédrales mais à ceci près qu’il aurait à lui seul cumulés les rôles de l’architecte de l’ensemble colossal et du tailleur de pierre qui cisèle les moindres détails que personne ne verra jamais sur les gargouilles .

Avec Infinite Jest, DFW dresse un portrait très juste de notre époque. Si je n’avais pas su que le roman datait de 1996, j’aurais pu croire qu’il décrivait notre dépendance toujours plus accrue au divertissement et à la technologie. Le divertissement peut prendre la forme de programmes de télévision et de films. L’enjeu du roman est de mettre la main sur un film qui représente le divertissement ultime : plus fort que toute drogue, il laisse le téléspectateur dans un état léthargique de dépendance à son visionnement. Fantastique outil de contrôle des masses ou de terrorisme, ce film mystérieux est ardemment recherché par différents groupes. Pour illustrer la quête du divertissement, l’auteur nous fait suivre le quotidien d’une académie de tennis où des joueurs junior font de nombreux sacrifices pour tenter de décrocher une place sur le circuit international, cyniquement appelé « The Show« . À l’autre bout du spectre du divertissement, le lecteur est confronté à la réalité des réunions d’Alcooliques Anonymes et de rescapés de la drogue qui cherchent à rompre avec leur addiction. Le propos d’Infinite Jest est donc profondément critique mais délivré sur un ton neutre, très descriptif. Même s’il ne se passe rien dans le roman (si on excepte une grosse bagarre aux alentours de la page 600), le style de DFW a quelque chose d’hypnotique, un peu comme j’imagine ce film aux effets destructeurs.

Inifinite Jest est aussi la chronique de la famille Incandenza. Jim, le père, cinéaste, directeur de l’académie de tennis, s’est suicidé en mettant la tête dans un four micro-ondes. Sa femme Avril, québécoise de naissance, est une agoraphobe obsédée de la grammaire et de l’orthographe. Au grand désespoir de ses enfants, elle est étouffante de bons sentiments et de prévenance. Orin, l’aîné, est un joueur de tennis junior reconverti comme botteur dans une équipe professionnelle de football américain. Son ancienne petite amie est devenue l’égérie de son père. Mario est lourdement handicapé. Toujours d’humeur joyeuse, il circule dans les couloirs de l’académie de tennis toujours prêt à filmer des scènes de la vie quotidienne, se montrant ainsi l’héritier de son père en matière de cinéma. Hal Incandenza est lui un joueur de tennis brillant et un élève surdoué. Son équilibre mental demeure toutefois précaire du fait de ses nombreuses névroses et de sa dépendance à la marijuana.

Si le propos d’Infinite Jest est loin d’être joyeux, je tiens tout de même à souligner l’humour, souvent noir, de David Foster Wallace qui n’hésite pas à faire de la place à des personnages secondaires prétextes à une histoire loufoque. Je pense à ce joueur de tennis qui, raquette d’une main et pistolet de l’autre, dispute chaque partie en menaçant de se suicider s’il ne remporte pas la victoire. Ou encore à cette famille décimée par les efforts de réanimation au bouche à bouche de chacun sur un de ses membres qui avait avalé une substance toxique alors que cette substance se transmet par la respiration. Bref du grand n’importe quoi livré avec sérieux. Une sorte de blague sans limite…

Pour aller plus loin, je vous propose d’aller lire le commentaire très complet publiée par Simon Brousseau sur Salon Double, l’observatoire de la littérature contemporaine.
Aussi ce wiki en anglais réalisé par des étudiants du Walter Payton College Prep.
Et de nouveau le lien vers le document qui fait le lien entre tous les personnages : cliquez sur free download pdf en haut.
Pour finir, la page wikipedia du roman.

Et n’oubliez pas : tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest !

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La mesure d’un continent, Raymonde Litalien, Jean-François Palomino, Denis Vaugeois

Je vous ai déjà entretenu ici et de mon intérêt pour l’histoire de l’Amérique du Nord. Il y a quelques mois, je suis allé à la Grande Bibliothèque de Montréal pour parcourir une exposition sur le thème de la cartographie à l’époque de l’exploration de l’Amérique du Nord. Il va sans dire que cette exposition avait comblé mes attentes. J’y ai appris énormément de choses sur un sujet qui me passionne et j’ai pu consulter des documents originaux d’une valeur inestimable. Cette exposition est née d’un livre que les éditions Septentrion ont eu la riche idée de publier. Le sous-titre de La mesure d’un continent est Atlas historique de l’Amérique du Nord de 1492 à 1814. Pourquoi ces dates ? La première correspond bien sûr à l’arrivée de Christophe Colomb sur ce continent alors inconnu des Européens. Et 1814 est la date de la publication du récit de l’expédition de Lewis et Clark, récit qui sera accompagné d’une carte levant les dernières zones d’ombres du territoire nord-américain.

La mesure d'un continent

Le livre suit une progression chronologique, avec d’abord des connaissances rudimentaires de ce continent inexploré pour aller vers des cartes de plus en plus précises. L’exploration se fera avant tout grâce aux nombreux cours d’eau que compte le territoire nord-américain. Petit à petit se dessinent littéralement sous les yeux du lecteur l’Acadie, le fleuve Saint-Laurent, la région des Grands Lacs, le Mississipi, la Louisiane, le Nord arctique et l’Ouest américain jusque vers le Pacifique.

Le livre est très beau et propose une richesse documentaire incroyable. J’imagine que les recherches pour mettre la main sur toutes ces cartes ont représenté un travail de longue haleine. Les trois auteurs se sont partagé la rédaction et ils ont su vulgariser un sujet qui pourrait facilement être assez aride. Raymonde Litalien, Jean-François Palomino, Denis Vaugeois savent se rendre intéressants et ne prennent pas le lecteur pour un spécialiste du sujet, ce qui rend la lecture très agréable.

Je ne soupçonnais pas que les cartes pouvaient jouer des rôles si différents. Bien sûr elles servent à se repérer sur la mer ou sur la terre ferme. Mais en fonction de qui les produit ou les commandite, elles ont des implications politiques et militaires. Elles soutiennent souvent les revendications territoriales des grandes puissances européennes et entretiennent les fantasmes de richesse des Européens de l’époque. Les cartes viennent aussi illustrer les traités entre les nations.

Les cartes présentées dans la mesure d’un continent permettent de comprendre les entreprises d’explorateurs comme Colomb, Verrazzano, Hudson, Cartier, Champlain, Cavelier de La Salle, les frères Le Moyne (de Bienville et d’Iberville), Cook, Vancouver, La Pérouse etc. Leurs voyages furent souvent épiques et ont permis de dresser le portrait de l’Amérique du Nord. Le livre souligne le soutien indispensable des populations autochtones alors qu’elles ont payé un prix très élevé pour avoir accueilli les Européens. La mesure d’un continent quitte parfois le récit chronologique pour présenter des points thématiques comme par exemple des portraits de cartographes majeurs comme Jean-Baptiste Franquelin et Nicolas Bellin, les outils des marins et des cartographes ou encore les villes et postes fortifiés en Nouvelle-France. Et le livre fait la lumière sur des aspects un peu passés aux oubliettes de l’histoire : on connaît la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre mais qui a déjà entendu parler de la Nouvelle-Belgique et de la Nouvelle-Suède ?

J’aurais aimé que certaines cartes soient offertes en plus grand format pour pouvoir aller dans le détail des tous petits caractères. Mais il y a des limites physiques incontournables, sauf à vouloir en faire une grosse encyclopédie.
Je me suis aussi demandé pourquoi les auteurs ont exclu le Mexique de leur propos alors qu’il fait bien partie de l’Amérique du Nord. Ce faisant, le livre ne traite pas de l’apport des Espagnols à l’exploration du continent. Le Mexique, la Californie et les zones contrôlées par les Espagnols sont exclus. Pourquoi ? Mais ce sont là les seules petites objections que je peux avoir à la lecture de ce livre de qualité qui m’a enthousiasmé.

5 étoiles