Farö, Marie-Christine Boyer

la Recrue du mois

Marie-Christine Boyer est la recrue du mois avec son premier roman intitulé Farö.

Farö - Marie-Christine Boyer

J’ai beaucoup aimé l’ambiance du roman de Marie-Christine Boyer. Dès le début du récit, nous sommes transportés dans un lieu indéfini. La toponymie et les patronymes évoquent des coins sauvages de Scandinavie. Farö, le personnage principal qui donne son titre au roman, est un homme qui vit seul sur une île. Les habitants de cette île se sont en effet exilés sur le continent après une énième tempête et un naufrage. Sur l’Ile Creuse, Farö parcourt chaque jour les sentiers, il nourrit les cerfs et est obsédé par la construction de murs pour protéger l’île des tempêtes. Farö avait autrefois une compagne nommée Turit qui, après une période de félicité partagée sur l’île, a quitté Farö alors qu’elle était enceinte. Farö reçoit de temps en temps la visite de connaissances de Silofjord, la ville du continent la plus proche, et de son ami Milosh. Or un jour celui-ci lui présente une jeune fille de 10 ans prénommée Sakia.

Farö est un roman de taiseux. Les mots sont souvent de trop dans un monde où la nature dicte sa loi à coups de vagues et de vents violents. Impossible en effet de passer à côté des paysages de pierre, de lande, de mer et de vents salés que Marie-Christine Boyer a peints dans son roman. La communauté des hommes est solidaire face à l’âpreté des éléments. Qu’une personne comme Farö décide de vivre seul sur son île étonne dans ce contexte. Malgré son aspect dépaysant et sa toile de fond aux accents scandinaves, le récit plutôt ramassé (100 pages) prend des tournures universelles. Il est question de la quête d’un bonheur propre à chacun. J’ai vu dans l’isolement de Farö une métaphore possible des maladies mentales avec la possibilité que l’éloignement ne soit pas définitif.

Publicités

Nikolski, Nicolas Dickner

C’est une invitation au voyage que nous propos Nicolas Dickner avec son premier roman Nikolski paru en 2005.

Dans un récit habilement construit, le lecteur fait connaissance avec trois personnages qui sans le savoir font partie de la même famille. Leur ancêtre commun est un voyageur au long cours. Comme lui, ils vont larguer les amarres pour rompre avec les habitudes familiales et aller vers l’inconnu.

Le premier de ces personnages est un narrateur sans nom. Employé d’une boutique de livres d’occasion peu fréquentée, c’est un solitaire. Noah est lui un homme des plaines. Ayant passé son enfance à voyager dans les prairies du Manitoba et de la Saskatchewan, il est attiré par l’élément liquide et son parcours va le mener d’île en île. Joyce vient de la Côte Nord du Québec. Bercée de récits de corsaires et flibustiers mais destinée à une vie terne, cette jeune fille fuit le giron familial pour devenir une pirate des temps modernes.

Nikolski est un roman d’une grande qualité. Nicolas Dickner offre un récit solide où tout se tient. Les digressions sur les immigrants dominicains, l’archéologie, les différentes sortes de poissons (à propos j’adore la couverture du livre), tout cela se fond admirablement dans le récit, formant un maelstrom original. Je retrouve la principale qualité du Nicolas Dickner qui chronique dans l’hebdomadaire culturel montréalais Voir : un choix des mots pesé avec soin. À la lecture de Nikolski, j’ai senti une minutie digne d’un orfèvre dans les mots et les phrases qu’il livre au lecteur. Voilà un roman auquel il est impossible de résister.
Je me suis tout de même créé des attentes au fur et à mesure de ma lecture. J’ai en effet attendu le moment où les trois personnages se rendraient compte de leur appartenance à la même famille. Ce moment n’aura jamais lieu mais finalement ce n’est pas une mauvaise chose, ça aurait pu être convenu. Encore un exemple de la finesse de Nicolas Dickner, le thème de l’insularité poussé jusqu’au bout.
Seul regret tout de même, l’ambiance géniale du roman ne perdure pas quelques jours après la lecture. Aussi agréable que soit la lecture de Nikolski, elle est demeurée pour moi fugace. Cela dit, j’ai hâte de me plonger prochainement dans Tarmac, le deuxième roman de cet auteur québécois à lire absolument.

L’immense abandon des plages, Mylène Durand

Mylène Durand est la recrue du mois de novembre avec l’immense abandon des plages.

immense-abandon-des-plages

Une mère de famille se jette d’une falaise aux Îles de la Madeleine. Ses trois enfants essaient de lui survivre, chacun à sa manière. Élisabeth, l’aînée, quitte rapidement les Îles pour tout oublier à Montréal. Claire, elle, entend rester aux Îles et voit la cellule familiale se dissoudre petit à petit. Julien, le plus jeune de la fratrie, se réfugie dans un mutisme inquiétant.

Ce court roman est magistralement mené. J’admets avoir eu un a priori positif en lisant que le titre était inspiré d’un vers de Marie Uguay, une poète que j’ai déjà eu l’occasion de lire et d’apprécier. L’écriture de Mylène Durand est de toute beauté, imagée et très évocatrice de la puissance des éléments. En tant que lecteur, je me suis senti immergé physiquement dans l’univers dur des Îles de la Madeleine. Quel contraste entre cette mère absente et la mer étouffante ! Je ne connais pas les Îles de la Madeleine mais ce récit est loin d’être un dépliant de l’office de tourisme local. On y sent qu’il est difficile d’être un insulaire et d’être ainsi à la merci des forces de la nature.

Le deuil est un thème difficile et Mylène Durand le traite avec brio. J’ai vécu avec les protagonistes chacun de leurs tourments, hantés qu’ils sont par des spectres. Le physique et l’émotionnel s’entremêlent pour décrire le difficile parcours de chacun. Je trouve que le sujet est bien desservi par le choix de la narration. La forme du roman est en effet originale : l’alternance et les échos mutuels des lettres de Claire, des monologues d’Élisabeth à la manière d’un journal intime et des descriptions d’un narrateur omniscient permettent de comprendre la progression de chacun des personnages dans le deuil. Le roman s’achève avec la paix retrouvée des trois enfants, chacun ayant véritablement quitté ces îles synonymes de malheur.

Voilà donc un premier roman fort réussi !