Saccades, Maude Poissant

la Recrue du mois

Maude Poissant est la recrue du mois avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Saccades.

Saccades Maude Poissant
Avec 84 pages, ce recueil de 11 nouvelles est très court. Mais comme souvent, la qualité a peu à voir avec la quantité. Et ça commence fort dès la première nouvelle intitulée le sacrifice, où le lecteur partage les doutes d’un chef en plein processus créatif. Il est à la recherche du plat qui va impressionner ses convives et pour cela, il puise dans ses souvenirs d’enfance pour un résultat final mémorable. Deux autres nouvelles proposent des récits avec une chute qui surprend. Il s’agit de la martingale qui narre le parcours d’Anette, une jeune femme, jusqu’au jour de son mariage. La révélation finale étonne et donne envie de relire la nouvelle à nouveau et plus attentivement. Et il y a sweet innocent thing, une nouvelle qui fait écho à la première car elle se passe aussi dans le monde de la restauration. Pas de haute cuisine cette fois-ci mais une action qui se situe dans un restaurant plus commun. Un des cuisiniers explique la hiérarchie entre cuisiniers et serveuses et les manipulations des premiers pour mettre les secondes dans leur lit.

Les autres nouvelles du recueil vont plus loin dans l’écriture que la structure habituelle des nouvelles qui comporte une chute surprenante à la fin. Maude Poissant met le doigt sur des malaises profonds vécus par certains personnages. La deuxième nouvelle de Saccades donne le ton. Dans le cinquième commandement est abordé le sujet sensible de la pédophilie du point de vue d’une jeune fille abusée par son père. Elle cherche secours dans la prière avec toute la naïveté propre à son âge. D’autres nouvelles traitent de malaises de l’enfance telle Chez les loups. Dans ce récit situé dans le Québec des régions, quelques dizaines d’années en arrière, deux enfants sont maltraités par leur père avec le silence complice de leur une mère. Ils cherchent à s’échapper en plein hiver. Dans la nouvelle intitulée Salut La Saline, un père raconte l’histoire de ses ancêtres à ses deux petites filles. Le récit est présenté du point de vue de l’une d’elle et à travers ses yeux, on voit la relation entre ses parents qui se dégrade et l’image du père qui en souffre mais avec toujours cet espoir propre aux enfants que les choses peuvent revenir comme avant.

Un texte a le plus retenu mon attention dans ce recueil. C’est celui qui m’a le plus dérangé. Luc-sur-Mer est une nouvelle à deux voix où une femme raconte ses baignades dans la mer, ce qui effraie son jeune fils. La deuxième voix est celle de la conjointe de ce fils devenu adulte qui raconte son premier séjour dans le village d’enfance de son chum. Le sujet de la nouvelle est une peur d’enfance inexplicable (et qui restera inexpliquée) et les conséquences qui perdurent bien des années après dans la vie d’adulte.

Tout ne tourne pas autour de l’enfance. Les adultes aussi ont leur lot de moments de flottement et d’amour déçues. Dans Ménage à trois nous est décrit le dilemme d’une femme mariée et fidèle qui désire son beau-frère. C’est une réflexion sur la routine dans le couple, les obligations de parents et l’envie malgré cela de vivre un amour passionné. Dans Fragments de désirs amoureux, Maude Poissant dresse le portrait d’un homosexuel qui entretient systématiquement des relations de gigolo avec des hommes plus âgés. Mais ces relations le laissent toujours insatisfait, c’est pourquoi il se lasse et change régulièrement de partenaire.

Avec Saccades, Maude Poissant signe donc des textes riches en émotions. Elle sait susciter rapidement l’intérêt du lecteur. J’ai fait de ce recueil de nouvelles une lecture très intense car l’auteure met le doigt très précisément sur des sensations et des émotions bien tangibles, ce qui m’a fait forte impression. Il est impossible de rester indifférent à chacune de ces courtes histoires.

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Atavismes, Raymond Bock

Pensez-vous que la société québécoise est un havre de calme où les gens vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature ? Raymond Bock n’est pas de ceux là. Avec Atavismes, son premier recueil de nouvelles, il dresse un portrait au vitriol du Québec.

Atavismes s’ouvre de manière choc sur une nouvelle où la violence se déchaîne sur un homme qui a le tort d’avoir des convictions politiques opposées à celles de ses tortionnaires. Le désaccord sur les vues politiques s’exprime physiquement par la volonté de réduire l’autre, de le nier en tant que personne. Les auteurs de ces actes sont incapables de lutter au niveau des idées. Impuissants à raisonner, ils sont esclaves de leurs émotions.

Le ton est ainsi donné et tout au long de ce grand déballage, le lecteur est assis dans le fauteuil d’un psy qui écouterait un Québec malade de son histoire et de sa place dans le monde. Les atavismes sont profondément ancrés dans l’identité québécoise et ils sont offerts à notre réflexion. Il y est question de l’impossible relation avec le père, de la chute des héros, du découragement du système éducatif. La nature est un des thèmes forts de ce livre. C’est d’ailleurs quand il est question du rapport malsain des personnages à la nature que le glauque et le mal être ressortent le plus. Ainsi ces colons prisonniers de l’hiver qui s’entretuent ou cet homme qui laisse la végétation et la faune envahir sa maison. Pour Raymond Bock, la présence des Québécois sur le sol nord américain est une greffe qui n’a pas pris, ce n’est pas naturel. Les personnages essaient de persister mais échouent à reprendre le contrôle de leur destinée.

Atavismes est un livre où règnent le malaise et le glauque. Raymond Bock dresse un constat très sévère en faisant coller des atavismes sombres à l’identité québécoise. Mais c’est tellement bien amené que chacune des nouvelles se lit avec passion. En plus d’avoir une grande acuité d’observation et de maîtriser son sujet, Raymond Bock possède une plume distincte. Chaque nouvelle a son style propre et l’ensemble de l’ouvrage est varié. Une voix d’écrivain originale à découvrir. Et encore une preuve du succès des éditions du Quartanier à publier les jeunes talents littéraires québécois.

Une nouvelle chasse l’autre, Hélène Ferland

On est déjà le 15 du mois ! C’est l’occasion de faire connaissance avec une nouvelle recrue du mois !

Hélène Ferland frappe fort d’entrée de jeu. La première des 30 nouvelles s’intitule Il n’avait pas le droit et nous présente un adultère du point de vue de la maîtresse. Le ton est donné et le lecteur est plongé au cœur d’un malaise qu’on retrouve dans de nombreux textes qui composent ce livre.

L’écriture de nouvelles est un art délicat. L’auteur dispose de peu de temps pour obtenir l’attention du lecteur et le plonger dans son histoire. Qui plus est, il faut aussi trouver une bonne chute pour finir la nouvelle. Hélène Ferland démontre avec Une nouvelle chasse l’autre qu’elle est parfaitement à l’aise dans ce format. Toutes les nouvelles de ce recueil sont présentées sous un angle original et j’ai plusieurs fois été complètement surpris par la tournure soudaine du récit. J’ai eu beau cherché mais je n’ai pas trouvé de nouvelles véritablement plus faibles que les autres. Le livre est vraiment homogène du point de vue de la qualité des textes.

En fait, le titre est trompeur car une nouvelle ne chasse pas l’autre. Elles ont toutes de quoi laisser une impression sur le lecteur. Je garde particulièrement en mémoire La piqûre du destin qui raconte le parcours d’une femme battue qui se rebelle à sa façon. Ou encore S’il avait su : l’histoire d’un adolescent qui éprouve de sérieux remords d’avoir joué les recruteurs pour un réseau de prostitution. Vous le devinez, l’atmosphère de ces nouvelles est souvent sombre. Je déconseille de les lire si vous vous sentez un peu déprimé.

La famille est le thème de prédilection d’Hélène Ferland dans ce livre : il est question d’être l’enfant de quelqu’un, de mauvaises mères (elles aiment trop ou pas assez), du décès d’un enfant, d’abandon, d’adoption, de la naissance, du couple, de la vieillesse, de l’image de soi… Ces textes forts trouveront certainement une résonance auprès des amateurs de nouvelles mais aussi auprès des auteurs en devenir : Une nouvelle chasse l’autre est une superbe leçon d’écriture dans un style mordant !

Publié aux Éditions Sémaphore.