Les doigts croisés, Jocelyn Lanouette

Jocelyn Lanouette est la recrue du mois d’octobre avec son premier roman Les doigts croisés.

Le début du roman m’a déstabilisé. Le narrateur est chauffeur de corbillard. Sa position d’observateur privilégié du passage de la vie à trépas lui donne l’occasion de deviser sur le côté éphémère de la vie. Mais pour ce faire, Jocelyn Lanouette enchaîne les jeux de mots lourdauds et les observations banales sur la vie. Cette entrée en matière n’augurait rien de bon pour la suite. Mais au fur et à mesure du roman, quand le narrateur nous parle plus en détails de sa relation avec Suzie, sa conjointe, et des moments marquants de leur vie de couple, le propos devient plus agréable à lire. Les calembours se font plus rares et le roman entre dans un registre plus fin. Sans vouloir révéler ce qui se déroule dans Les doigts croisés, certains moments sont véritablement poignants. Ce qui me fait dire que Jocelyn Lanouette donne toute la mesure de son talent d’auteur dans la deuxième partie du roman.

Le récit s’échelonne sur plusieurs années. Les chapitres sont courts et rythmés par des phrases courtes et percutantes. Le lecteur a ainsi l’impression de vivre des aperçus ponctuels des pensées du narrateur. Ses émotions sont livrées brutes. Le procédé est bien trouvé pour montrer l’évolution de l’état d’esprit du personnage principal face à la situation. Les jeux de mots sont toujours présents mais l’humour évolue et devient plus fin, entre un humour légèrement noir et de la résignation. Au travers des épreuves et des bons moments, le narrateur fait preuve de lucidité sur la vie, l’amour et la famille. Une fois le livre terminé, on a juste envie d’aller profiter des êtres qui nous sont chers.

Publicités

La Dévorante, Lynda Dion

La Recrue du mois de mai est Lynda Dion avec son premier roman La Dévorante.

La littérature ne s’intéresse guère à la vie amoureuse des femmes cinquantenaires. C’est donc un premier roman original par sa thématique qui nous proposé par Lynda Dion.

La narratrice, cinquantenaire vivant à Sherbrooke, exprime sans détour son désir d’être aimée, à la fois du point de vue émotionnel et du point de vue sexuel. Cette faim est d’autant plus insupportable qu’elle se manifeste alors que la narratrice est plus seule que jamais : sa mère vient de décéder et sa fille avec qui elle vivait vient de quitter le domicile. Elle se décide à partager son logement avec un chambreur. Mais elle continue de se sentir seule. Sa solitude est renforcée par des problèmes de santé inhérents à son âge mais qui la font mettre en parenthèse plusieurs projets. L’immersion dans son quotidien est totale : vous saurez tout sur l’art de la fiche de rencontre sur internet, sur ses inquiétudes sur l’apparence physique, sur ses tergiversations pour déclarer sa flamme et sur ses séjours à Cuba où elle tombe dans les bras d’un jeune Cubain marié à qui elle paie le séjour dans son hôtel tout inclus.

Avec un tel résumé, vous penseriez légitimement avoir affaire à un nouveau roman de chick-lit. C’est loin d’être le cas. J’y vois une chronique très actuelle de la solitude et du vieillissement. Si le propos comporte beaucoup d’observations humoristiques, il se dégage de La Dévorante une certaine profondeur. Le style de Lynda Dion vient justement soutenir cette profondeur. L’absence de ponctuation est certes déroutante au début. Mais cette écriture quasi automatique convient parfaitement au thème du roman. L’enchevêtrement de sensations, d’idées et d’impressions est très bien rendu. Ce tourbillon écrit avec les tripes témoigne d’une grande lucidité sur soi. Alors oui, une prof de français cinquantenaire et éduquée peut vivre des émois de jeune fille et désirer des transports amoureux. C’est même souhaitable !

Publié chez Septentrion.

Paul à Québec, Michel Rabagliati

Je fréquente les Paul de Michel Rabagliati depuis plusieurs années. C’est un ami qui me l’a fait découvrir peu de temps après mon arrivée au Québec. Ça a commencé avec Paul en appartement et me voici maintenant avec le petit dernier entre les mains : Paul à Québec.

Dans cette grosse bande-dessinée (161 planches), Paul va à Québec pour rendre visite à sa belle famille à l’occasion de la Saint-Jean Baptiste, fête nationale du Québec. Cette réunion familiale donne lieu à des retrouvailles et des activités avec la famille élargie. De retour sur Montréal, Paul, sa femme et sa fille apprennent qu’un des membres de la famille souffre d’une maladie.

De tous les Paul que j’ai lu, Paul à Québec est indéniablement le plus grave. Je vous rassure, on sourit à de nombreuses occasions. Mais le livre comporte des moments véritablement poignants (et c’est un homme qui vous le dit). De vraies montagnes russes au niveau émotionnel. Une chose en particulier que je retiens de cette lecture est la capacité de Michel Rabagliati à jouer avec les silences. Pas facile en BD mais c’est très bien fait dans Paul à Québec. L’ économie de mots soutient très bien le propos grave. Il y a quelque chose de cinématographique complètement assumé dans certaines scènes. Et Michel Rabagliati parvient toujours à montrer le Québec dans ses détails insignifiants mais tellement importants. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur le restau Madrid sur l’autoroute 20 que toute personne qui a voyagé sur l’A20 entre Montréal et Québec a forcément vu.

Samedi dernier j’ai eu la chance d’écouter Michel Rabagliati parler à la bibliothèque Marie Uguay. S’excusant d’abord d’être un piètre orateur (c’est faux, il est passionnant à écouter), il s’est mué en historien de la bande dessinée pour expliquer quelles étaient ses sources d’inspiration. Il a aussi présenté sa manière de travailler. J’ai particulièrement retenu le fait qu’avant d’être un dessinateur, Michel Rabagliati se conçoit surtout comme un metteur en scène. Pour lui, c’est l’histoire qu’il raconte qui est importante. N’eût été d’un emploi du temps familial chargé, je serais resté plus longtemps pour écouter un auteur passionné et passionnant. La bibliothèque Marie Uguay présente une exposition sur Michel Rabagliati intitulée « L’univers de Paul et autres petites choses » jusqu’au 30 septembre. Avis aux amateurs de bédé québécoise !