L’écrivain public, Michel Duchesne

L’écrivain public est le premier roman de Michel Duchesne. Il a pour thème la question de l’illettrisme chez les adultes à Montréal.

L'écrivain public Michel Duchesne

Mathieu est un jeune homme qui connaît des difficultés financières. Obligé « d’emprunter » de l’argent dans la tirelire de sa fille pour vivre, il se rend sans trop d’espoir à un entretien d’embauche pour devenir écrivain public dans un centre communautaire du Centre-Sud de Montréal. Contre toute attente, il obtient le poste et découvre le monde de la pauvreté, de l’illettrisme et des travailleurs sociaux.

L’écrivain public est un roman qui sensibilise le lecteur à la situation des adultes qui ne savent pas lire et devant qui se présentent des embûches quotidiennes à une époque où il est indispensable de passer par des sites internet avec des formulaires pour faire la moindre démarche (les sites internet ont remplacé les guichets) et où le langage technique est prépondérant pour se faire comprendre (vocabulaires juridique, médical, administratif…). Mathieu est donc amené à la fois à écrire pour les personnes dans le besoin mais aussi à aller plus loin dans la recherche de solutions pour les aider. Ne pas savoir lire est déjà problématique mais cela se double (voire se triple) souvent de difficultés additionnelle quand on est immigrant, âgé, mère célibataire sans ressources ou encore logé dans un taudis.

On sait que l’analphabétisme et l’illettrisme existent mais on n’en parle jamais. Les responsables politiques sont absents, ils passent une tête juste pour les photos quand une action d’éclat a lieu ou qu’un budget vient d’être voté. Avec ce roman, Michel Duchesne met sur le devant de la scène une problématique de société fort peu médiatisée et rarement (jamais ?) débattue publiquement.

D’un point de vue strictement littéraire, je suis partagé. De prime abord, je n’ai pas aimé le narrateur. Il est irresponsable lui-même, ne reconnaît pas ses erreurs et son arrogance (il est très baveux) ne le rend pas sympathique. De même j’ai trouvé que le personnage du boss, M. Hautcoeur, était un peu caricatural. Le roman était au départ un peu confus, j’ai trouvé l’installation des différents personnages un peu laborieuse. Et curieusement au fil du récit, j’ai trouvé Mathieu plus aimable et digne de respect. C’est sans doute le fruit du cheminement voulu par l’auteur, celui d’un narrateur qui se voit profondément transformé par son expérience. Et pour finir, les allusions autour des différents personnages, en particulier Jojo dont la vie est dévoilée petit à petit, se sont révélées pleines de sens et je me suis attaché aux personnalités présentées. C’est pourquoi j’ai quitté l’univers de ce roman avec un peu de regret.

J’ai lu L’écrivain public, écrit par Michel Duchesne, dans le cadre de la Recrue du mois.

10 ans de blog littéraire : les livres que vous avez lus (et vous avez bien fait)

Vous me pardonnerez ce raccourci mais je vais considérer que les articles les plus consultés de ce blog correspondent aux livres que vous avez lus. C’est une manière de revenir sur les articles qui ont eu le plus de succès au cours des dernières années. Voici donc un extrait subjectif des billets que vous, lecteurs, avez plébiscités ces 10 dernières années.

Meilleurs livres France

Les frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski : c’est un classique de la littérature mondiale, assez complexe et long. Mais étant donné que vous êtes courageux et avides de vous frotter à des romans ambitieux, vous avez lu ce livre.

L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert : là aussi un classique, français celui-ci. Vous revenez toujours vers Flaubert. La littérature française du XIXe siècle a une place spéciale dans votre coeur et je vous comprends. De plus, vous assumez votre goût pour les anti-héros.

Le pape des escargots d’Henri Vincenot : je reconnais bien là votre curiosité pour les romans atypiques. Celui-ci traite de la beauté du terroir bourguignon et de la richesse de la langue française quand elle prend des accents de l’Auxois et du Morvan. Le tout mis en musique par le formidable conteur qu’est Henri Vincenot.

Volkswagen Blues de Jacques Poulin : vous avez des envies de voyage et de découvertes. C’est pourquoi vous avez aimé ce road novel québécois qui vous fait voyager à travers l’Amérique française, de l’Atlantique au Pacifique.

Le Survenant de Germaine Guèvremont : A lire évidemment. LE roman du terroir québécois avec une opposition entre tradition et modernité. Et un regard sur la vie rurale dans les rangs au Québec.

Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais : un roman très dur sur la misère d’une époque pas si lointaine. Vous avez lu ce livre malgré l’impression de malaise qu’il procure parce que Marie-Claire Blais est une auteure majeure qui aura le prix Nobel de littérature un jour.

Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière : le premier roman de Dany Laferrière. A lire pour découvrir le style décapant de celui qui est aujourd’hui membre de l’Académie Française.

Sans surprise, on retrouve avec ce top des lectures les grandes thématiques du blog : beaucoup de littérature québécoise et des classiques. A noter que je ne retrouve pas un pan important du contenu de ce blog : la littérature américaine… On aura l’occasion d’en reparler dans un prochain billet 🙂

Exil en la demeure, Jean Bello

Exil en la demeure est le premier roman de l’auteur Jean Bello. Je l’ai lu dans le cadre de la Recrue du mois.

Exil en la demeure Jean Bello

Exil en la demeure peut être résumé très simplement : Mattia, qui vit au Québec depuis plusieurs décennies, revient dans son village natal en Italie pour régler la succession de sa tante récemment décédée. Il retrouve des membres de sa famille qu’il n’a pas vus depuis longtemps, les lieux de son enfance et des habitudes italiennes qui ne sont plus les siennes étant donné qu’il est devenu un Nord-Américain.

Le récit de Mattia est un hommage du narrateur à son entourage, au courage de ceux qui ont émigré au Canada ou aux Etats-Unis et au courage de ceux qui sont restés en Italie. Mattia se retrouve lui le cul entre deux chaises : pas assez italien pour se sentir à la maison en Italie et trop italien pour se sentir complètement étranger. Il constate de nombreuses différences après que les membres de la famille ont pris des routes séparées : les conventions sociales qui sont très présentes en Italie, la nécessité de ménager les susceptibilités des uns et des autres, les lourdeurs de l’administration italienne… Et par-delà les différences se trouve le terreau commun de la famille : un village isolé, les anecdotes de l’enfance, les fêtes religieuses… Exil en la demeure est aussi un hommage à la culture italienne. Impossible de ne pas tracer un parallèle avec L’énigme du retour de Dany Laferrière mais en version italienne.

Je l’admets, je n’ai pas été séduit par le roman de Jean Bello. Le style est pourtant agréable mais l’ambition du roman est desservie par un récit confus. Je me suis perdu dans la multitude de personnages. J’ai remarqué un peu tard qu’il y avait un arbre généalogique en fin d’ouvrage mais il est finalement peu utile. Peut-être que chaque personnage n’était pas suffisamment distinct des autres ou que la construction du roman ne m’a pas permis d’y voir clair. J’ai finalement pris le parti de lire chacune des anecdotes comme des petits épisodes indépendants et c’est bien passé comme ça.

117 Nord, Virginie Blanchette-Doucet

Virginie Blanchette-Doucet est la recrue du mois avec son premier roman intitulé 117 Nord.

la Recrue du mois

La narratrice, qui a déménagé à Montréal, se remémore sa vie en Abitibi, son enfance dans la maison familiale en bordure de la route 117 Nord.

117-nord-virginie-blanchette-doucette

L’enfance de la narratrice était faite d’aventures et d’explorations dans la forêt environnante en compagnie de son ami Francis. Mais à un moment donné, une mine est rouverte pour permettre son exploitation. La nature doit faire place aux engins de chantier. Certaines maisons d’un côté de la 117 Nord doivent être détruites et plusieurs familles sont déplacées, y compris celle de la narratrice. Désormais installée à Montréal, elle travaille le bois dans un atelier. Peu sensible à ses nouveaux collègues et effacée, elle vit mal son exil montréalais. Elle repense aux différents moments de sa vie alors qu’elle fait le long trajet entre Montréal et l’Abitibi à bord de sa Toyota Tercel.

Voilà un roman qui fait travailler le lecteur. Les courts textes sont comme les pièces d’un puzzle qu’il faut assembler soi-même pour percevoir l’ensemble de la scène. La structure de 117 Nord impose un certain travail de déduction pour bien saisir le sens du récit. L’écriture poétique de Virginie Blanchette-Doucet m’a déstabilisé. Pour décrire le déracinement de la narratrice, je me serais attendu à un champ lexical autour de la colère, voire de la violence. Mais tout est dit en douceur. Ainsi, la narratrice reste calme en surface mais chamboulée à l’intérieur. L’intimité est pudique et la colère ne déborde pas. Malgré un thème qui me touche, j’ai trouvé le récit un peu lisse à mon goût. Le manque d’aspérités l’a rendu trop évanescent pour me laisser une marque durable. Nos sensibilités ne se sont pas rencontrées, à la manière de Francis et de la narratrice, autrefois hyper complices et évoluant maintenant dans des univers distincts qui se croisent rarement.

Abba Bear, Philippe Girard

La Recrue du mois est Philippe Girard pour son premier roman intitulé Abba Bear.

la Recrue du moisAlors que son père est mourant, un homme évoque auprès de son fils une aventure qu’il a vécue dans sa jeunesse en compagnie de son père et de Mac, un Américain venu chasser l’ours dans Charlevoix. Pour une fois, le fils va au-delà de la mauvaise opinion qu’il a de son père et lui demande de lui raconter cette histoire.

Abba Bear - Philippe GirardIl est difficile de ranger le livre de Philippe Girard dans une catégorie bien précise : roman d’apprentissage, roman sur la nature, roman d’aventure, récit de chasse, hommage à la littérature… il y a un peu de tout ça dans Abba Bear mais une chose est certaine : Philippe Girard sait captiver le lecteur. Je lui ai trouvé des talents de conteur avec un récit fait d’aventure, de suspense et d’un soupçon de fantastique, le tout ayant pour fond le Québec des années 50. A cette époque, la société est conservatrice en raison du poids de l’Eglise. Autant dire qu’un vieil Américain alcoolique et fort en gueule qui vient pour chasser l’ours dans Charlevoix dénote dans le paysage de l’époque. Et de paysages il est question dans Abba Bear. La nature difficile et magnifique fait l’objet de descriptions souvent plus poussées que celles des personnages.

La chasse à l’ours est l’occasion pour le jeune homme de découvrir le monde des adultes de plus près. En côtoyant cet Américain prompt à se vanter, à l’opposé de son père droit comme la justice, il s’ouvre à un univers nouveau, loin de l’éducation qu’il reçoit chez les religieux de Québec. Cette chasse constitue un rite de passage pour le jeune homme. Au-delà de l’ancrage dans le Québec des années 50 et du récit de la traque de l’ours, Abba Bear traite donc d’un sujet universel, celui de la fin de l’enfance et de l’entrée dans l’âge adulte. Philippe Girard réussit un superbe premier roman : beau, intelligent et qui donne envie de lire.

Ru, Kim Thuy

Voilà une lecture que j’avais repérée depuis plusieurs années (le roman date de 2009) sans toutefois m’y mettre vraiment. Ru a remporté le prix du Gouverneur Général, une belle réussite pour le premier roman de Kim Thuy.

RU Kim Thuy

Ru est l’histoire d’un déracinement. La narratrice fait partie des boat people qui ont fui le Vietnam communiste en quête d’une terre d’accueil. Elle se retrouve finalement au Canada.

Ce récit autofictionnel est constitué de courts chapitres, des fragments de sa mémoire qui en évoquent d’autres comme si on tirait sur un fil. C’est pourquoi le récit peut apparaître comme étant désordonné entre le voyage en bateau, la vie dans un camp de réfugiés, l’arrivée en terre inconnue au Québec, les aperçus du temps d’avant, celui d’une enfance qui observe les changements du monde, et le retour au Vietnam bien des années plus tard. Point de désordre pour moi dans ce texte, mais bien le reflet d’un esprit rebondissant d’une idée à l’autre, d’un souvenir à l’autre. Le récit est émaillé de personnages importants pour la narratrice : sa famille restée au Vietnam, les premiers Québécois qui l’ont accueillie à son arrivée au Québec, son fils autiste… Au cœur de Ru se trouvent des messages forts sur le sacrifice et la survie, le tout avec une grande sagesse. Le roman compare aussi implicitement les choix faits par ses parents et la propre réalité de mère de la narratrice. Pas de longs discours ou de grandes théories, Kim Thuy s’attache à décrire ces petits moments du quotidien, symboles d’un monde disparu ou de moments difficiles traversés par sa famille. Le récit est emprunt d’humanité, à la fois ce que l’être humain à de mieux à offrir mais aussi d’épisodes sordides.

Ru est un beau message d’espoir où l’humour présent en filigrane apporte un peu de légèreté. C’est aussi un texte qui fait écho des décennies plus tard à la situation des réfugiés syriens et des migrants africains qui fuient un monde hostile pour une vie meilleure. Je ne sais pas ce que la situation actuelle va donner mais ça me ferait extrêmement plaisir de lire dans vingt ou trente ans le récit d’un enfant syrien réfugié qui a pu retrouver un équilibre dans sa vie. Et si c’est écrit avec autant de talent et de finesse que le fait Kim Thuy dans Ru, j’en serai doublement ravi.

Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, Laura T. Ilea

La Recrue du Mois vous propose en ce mois d’août un numéro spécialement consacré au féminisme dans la littérature québécoise. Dans le cadre de ce numéro spécial, j’ai lu le premier roman de l’auteure Laura T. Ilea qui s’intitule Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

les femmes occidentales n'ont pas d'honneur

Voici un récit dont on connaît l’issue dès le début. Une femme rencontre à Montréal un homme nommé Amran. C’est un immigrant algérien kabyle. Entre eux, c’est tout de suite un amour passionnel tant sur le plan physique que sur celui des sentiments. Mais le problème est qu’Amran s’est engagé à épouser une vierge de son pays. Alors qu’il est tiraillé entre son amour montréalais et le respect de sa culture, la narratrice tente tout pour le faire changer d’avis et le garder à ses côtés. Ce sera peine perdue puisque la tradition sera la plus forte. Un extrait résume bien la force de la culture algérienne: « Moi j’étais le démon noir qui était tenu à l’écart de sa famille, de sa communauté, de ses collègues de travail, de l’univers entier. Son avenir était scellé. La vierge exhibait ses trésors cachés pour lui promettre la paix, la sécurité et le respect » (page 81).

Le récit écrit par Laura T. Ilea lui a été inspiré par une amie qui a vécu une situation similaire. Le texte à la première personne dégage une grande puissance. Suivant une structure chronologique mais dévoilant l’issue et les grands moments à venir, il fait la part belle à ce que ressent et ce que vit la narratrice. Cette dernière est en effet toute entière dans cette relation. Bien qu’elle sache rapidement que celle-ci soit vouée à l’échec, elle déploie nombre de tactiques pour l’obliger à la choisir elle. Tantôt elle le flatte, tantôt elle l’ignore. Mais elle s’accroche à l’espoir de faire changer d’avis Amran qui semble perdu entre ce qu’il éprouve pour cette femme et le fait qu’il soit pour ainsi dire programmé à reproduire le schéma suivi par les siens. Cet homme est-il vraiment sincère ? Pourquoi cette femme fonce dans le mur en connaissance de cause ? Le roman de Laura T. Ilea pose de nombreuses questions à la fois sur les relations homme-femme mais aussi et surtout sur les comportements individuels des deux protagonistes. En particulier en ce qui concerne cette femme qui a tout accepté par amour pour finalement se retrouver rejetée. J’ai eu l’impression de voir se dérouler sous mes yeux une véritable tragédie grecque, une bonne dose d’érotisme en plus. La question centrale étant : peut-on ou doit-on accepter de détruire son bonheur en raison de ses traditions ? C’est un questionnement très moderne qui invite le lecteur à réfléchir. Et l’auteure ne nous facilite pas la tâche puisque Amran, malgré son comportement n’est pas franchement antipathique, ce n’est pas un salaud caricatural. La narratrice n’est de son côté ni naïve ni une furie en quête de revanche. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur est un roman puissant par son style et par les questions qu’il soulève.

Pour terminer, le roman possède évidemment un titre qui interpelle pouvant être compris de deux manières. Tout d’abord au premier degré, comme le laisse entendre Amran pour qui l’honneur est central et est représenté par la virginité de sa promise algérienne. En ce sens, la liberté sexuelle des femmes occidentales est l’opposé de cette définition de l’honneur. Deuxième lecture possible de ce titre choc, l’ironie. En effet puisqu’il est acquis que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, creusons un peu plus loin et regardons de plus près ce qu’elles ont à offrir.

Mistouk, Gérard Bouchard

Ce roman de Gérard Bouchard m’a été offert à l’occasion de mes 31 ans. Cela fait donc plusieurs années que je l’ai en ma possession. Il a même fait le trajet du Québec jusqu’en France avec moi. Mistouk a été publié en 2002. Il est pour moi à classer à côté de classiques de la littérature québécoise que j’ai déjà lus tels que Kamouraska, Agaguk, le matou ou encore Volkswagen Blues. Outre son travail d’auteur, Gérard Bouchard est connu pour avoir co-présidé la fameuse Commission Bouchard-Taylor. Il est également le frère de Lucien Bouchard qui a été Premier Ministre du Québec.

Mistouk Gérard Bouchard

Mistouk est une fresque qui raconte la vie des colons québécois au début du XXe siècle dans la région du Saguenay-lac-Saint-Jean. Le lecteur découvre l’histoire de la famille Tremblay (patronyme emblématique de cette région) qui prend possession d’un lot de terre dans un rang et qui commence à le défricher pour en faire une terre propre à l’agriculture. La famille Tremblay compte de nombreux enfants, dont Roméo, dit Méo, l’aîné de la famille qui s’avère vite grand et fort pour son âge. C’est le personnage principal du récit et c’est à travers ses aventures au fil des années qu’on découvre la vie des habitants de l’époque. Méo a la particularité de ne pas tenir en place. Alors que ses parents Joseph et Marie aimeraient qu’il s’intéresse aux choses de la terre, lui ne rêve que de voyages et de défis nouveaux.

Les 400 pages (en mode compact) de ce roman sont l’occasion de traiter de nombreux sujets. La vie d’un village à l’époque est décrite à coup d’anecdotes pour montrer l’emprise de la religion catholique sur les individus (et sur la toponymie), le rôle des compagnies forestières ou encore la vie politique animée où les gros bras font régner la loi. Le roman compte de nombreux personnages hauts en couleur qui donnent de la matière au récit. Ce début de XXe siècle voit bon nombre de Canadiens Français (qu’on n’appelait pas encore Québécois à ce moment-là) aller s’installer aux Etats-Unis. Poussés par la misère, les francophones vont aux Etats pour travailler dans les usines. Cette émigration est tantôt temporaire, tantôt définitive à une époque où les frontières sont beaucoup plus poreuses que de nos jours. C’est l’opposition d’une industrie américaine en plein essor et de la vie de misère sur une terre à défricher. Autre sujet traité par Gérard Bouchard, les relations avec les autochtones sont décrites comme pacifiques même si leur mode de vie apparaît comme de plus en plus menacé.

J’ai vibré à la lecture de Mistouk et de l’épopée de Méo et j’ai pris un réel plaisir à découvrir cette vision de l’histoire du Québec. Ajoutons pour compléter le tout que le roman est écrit dans la belle langue du Québec avec de fortes intonations de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. N’ayez crainte, un glossaire avec des explications sur les particularismes de la langue régionale est présent en fin d’ouvrage.

Marie-Louise court dans la neige, Mario Cholette

la Recrue du mois

Marie-Louise court dans la neige est le premier roman de l’auteur québécois Mario Cholette, ce qui lui vaut une place de choix dans la Recrue du mois, la vitrine des premières œuvres du Québec.

Marie-Louise court dans la neige - Mario Cholette

L’histoire de Marie-Louise est racontée par sa fille Roseline. Née au début du XXe siècle à Québec, Marie-Louise a eu une vie bien remplie. A une époque où la femme est entièrement dévouée à son mari et à ses enfants et dans une société où la bienséance imposée par l’Eglise catholique est bien ancrée, le comportement de Marie-Louise détonne. En effet, elle a beaucoup d’enfants, presque un par an, comme c’est le cas à cette époque. Mais elle veut vivre de légèreté, de passions, de jolies robes et de sorties. Or ses enfants la freinent dans ses envies, son mari alcoolique la bat et passe plus de temps à la taverne avec ses amis ivrognes qu’à s’occuper de sa famille. Alors Marie-Louise cherche à quitter son mari et abandonne ses enfants, au grand dam de la société québécoise conservatrice des années 30.

Tenez-vous le pour dit, ni le titre banal du roman ni la description de l’éditeur au dos du livre ne rendent justice à cette formidable fresque québécoise ! Davantage que le parcours individuel d’une femme au comportement condamnable d’après les règles en vigueur à l’époque, c’est la genèse de la libération de la femme québécoise qui nous est contée avec brio par Mario Cholette. Le roman possède une portée plus large que ce que laisse entendre sa description. Si ses filles ont pu ne pas se marier ou n’avoir qu’un seul enfant, si un de ses fils a pu vivre avec un homme, c’est parce que Marie-Louise a commencé par fissurer le carcan d’une Eglise catholique toute puissante. Je craignais de lire un morceau d’histoire un peu pesant mais je n’ai pas pu lâcher Marie-Louise court dans la neige. La narration est bien rythmée et au-delà du symbole que représente Marie-Louise, j’ai été enthousiasmé par la complexité des relations entre cette mère et ses enfants. A la lecture de ce récit, bien malin qui pourra poser un jugement sur Marie-Louise mais chacun ressortira éclairé de cette lecture.

Soleil, David Bouchet

la Recrue du mois

Soleil est le premier roman de David Bouchet. Il a été sélectionné par la Recrue du Mois pour cet ouvrage.

Soleil par David Bouchet

Soleil c’est Souleymane, un jeune garçon qui a immigré avec sa famille du Sénégal à Montréal. Il raconte sa découverte du Québec et l’histoire de sa famille. Jusqu’à ce que son père soit atteint d’un mal qui l’isole de sa famille.

Je suis sensible aux questions d’immigration, ayant moi aussi atterri à Montréal pour y créer une nouvelle vie. J’ai été particulièrement amusé par les anecdotes distillées par l’intermédiaire de Soleil et de ses yeux de nouvel arrivant : le fait de se meubler pour pas cher dans la rue, le club de recherche d’emploi, les premiers yeux portés sur l’hiver et la chaleur des Québécois… Le regard porté sur le Québec avec en miroir la vie au Sénégal est très intéressant à lire.

Les personnages du roman de David Bouchet sont attachants : comment rester insensible vis-à-vis de ce que ressent Soleil par rapport à la situation de son père : ses interrogations, sa détresse et sa colère… De la même manière, son amitié avec Charlotte qui vit seule avec sa mère alcoolique est particulièrement touchante. J’éprouve toujours un peu de méfiance lorsqu’un roman a pour narrateur un enfant car le regard naïf peut fonctionner comme il peut tomber à plat. Mais avec Soleil, ça marche très bien. Nous avons affaire à un narrateur tout en sensibilité, chapeau à David Bouchet pour sa plume juste et fine.

Malgré toutes ces qualités, des personnages attachants, un histoire familiale singulière qui crée des pont entre l’Afrique et le Québec, Soleil est un roman qui me laisse un fort goût d’inachevé. En effet, toute la partie du récit qui concerne l’amitié avec Charlotte tombe à plat une fois que Charlotte a déménagé. C’est extrêmement frustrant puisque le roman débute justement sur la force de cette amitié entre les deux jeunes personnages. Cet arc narratif s’arrête trop brusquement à mon goût. Je suis également gêné par les explications plutôt courtes sur les causes du mal du père. Bref j’en aurais voulu plus !