Nos âmes la nuit, Kent Haruf

J’ai vu le nom de Kent Haruf passer sur plusieurs blogs dernièrement. Avec de bons commentaires. De quoi me donner envie de découvrir cet auteur américain que je ne connaissais pas. Mon choix s’est porté sur un de ses romans publié en français il y a quelques mois : Nos âmes la nuit.

Nos âmes la nuit, un livre de Kent Haruf

Addie, veuve de 70 ans, frappe à la porte de son voisin Louis, veuf lui aussi, pour lui proposer de temps en temps de passer une nuit avec elle. Cette proposition n’a rien de sexuel : certes partager un lit mais aussi et surtout bavarder et tromper la solitude qui les touche tous les deux. Voilà donc ces deux septuagénaires se fréquentant et se confiant, tout en bravant le « qu’en dira-t-on » dans la petite ville de Holt, Colorado.

Ce court roman (131 pages) riche en dialogues met le doigt sur le besoin de chaleur humaine et rappelle au lecteur que l’amour n’a pas d’âge. Addie et Louis échangent de nombreuses confidences sur l’oreiller et, alors qu’ils se racontent leurs vies respectives, les petits bonheurs comme les grands malheurs, une certaine tendresse se fait jour entre eux deux. J’ai trouvé le récit de Kent Haruf très émouvant, tout en sensibilité. Avec une telle entrée en matière, je ne l’ai pas lâché ce livre avant de savoir ce qu’il advenait des deux personnages.

Nos âmes la nuit touche de nombreux thèmes. Il y est question de liberté : deux personnes, mêmes si elles sont âgées et seules, peuvent-elles se fréquenter sans que leurs propres enfants ou de simples voisins n’y trouvent quelque chose à redire ? L’amour, évidemment, est central dans ce roman mais Kent Haruf s’intéresse aussi à la notion de couple en opposant la relation entre Addie et Louis à celle plus chaotique de Gene, le fils d’Addie, et de sa conjointe avec entre les deux un jeune enfant de 6 ans qui perd ses repères familiaux.

Le propos de Kent Haruf est très moderne. L’amour retrouvé d’un Roméo et d’une Juliette tout deux septuagénaires est représentatif de ce qui attend les sociétés occidentales où la population est vieillissante et non résignée à finir sa vie dans la solitude amoureuse.

Mr North, Thornton Wilder

Comme elles l’avaient fait avec Le pouvoir du chien de Thomas Savage, les éditions Belfond ont réédité dans leur collection [vintage] un roman paru il y a quelques années. Récipiendaire de trois prix Pulitzer et d’un National Book Award, Thornton Wilder publie en 1973 Mr North, un titre qui reprend le nom du narrateur du roman.

Mr North, Thornton Wilder

L’action se passe en 1926. Theophilus North est un jeune homme qui démissionne de son poste de professeur après 5 années de bons et loyaux services. Il décide de revenir dans la ville où il était en garnison pendant la Première Guerre Mondiale : Newport, une ville balnéaire de l’Etat du Rhode Island fréquentée l’été par la bourgeoisie new-yorkaise. Il fait paraître une annonce où il propose ses services comme lecteur auprès de personnes âgées ou de jeunes gens de bonne famille. Theophilus devient un témoin privilégié de la vie sociale de Newport. Il se lie d’amitié avec Henry Simmons et Mrs. Cranston, deux fins connaisseurs de la bonne société de Newport qui vont le guider dans le nouvel univers qui est le sien le temps d’un été.

Décrivant la vie de Mr North en 1926, le récit se veut écrit 50 ans plus tard sur la base des notes du journal intime de l’époque du narrateur. Et quel personnage que ce Mr North ! Observateur attentif et malin, il sait s’appuyer sur ses talents de comédien et sur sa culture classique pour aider ses semblables à résoudre leurs problèmes. C’est un original qui ne se déplace qu’à bicyclette et refuse les invitations à dîner ou à déjeuner. Il tient à rester indépendant des différents cercles sociaux de Newport. Et c’est là tout le talent de Thornton Wilder avec Mr North : chroniquer une époque, celle des années 20. Il fait ainsi dire à un de ses personnages :

Détrompez-vous, nous ne sommes pas en Amérique. Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l’était Versailles.

Chaque chapitre entraîne le lecteur dans une aventure à part entière – chaque chapitre peut quasiment être lu comme une nouvelle – où Mr North fait la preuve de son ingéniosité et où le romancier dresse le portrait de personnages prééminents de la bonne société. Ses talents sont tels que les personnes qu’il aide finissent par lui attribuer des pouvoirs magiques. Mr North est aussi un jeune homme fougueux comme en témoignent son aventure avec une journaliste plus âgée que lui, le fait qu’il tombe sous le charme d’une adolescente et son « coup d’un soir » avec une femme dont le mari ne peut lui donner d’enfants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman plein d’humour. Deux petits bémols. Les nombreux personnages entraperçus font que j’ai parfois perdu un peu le fil de qui était qui. D’autre part, le narrateur revient sans cesse sur sa vision de Newport, divisée selon lui en 9 cités, un parallèle qu’il fait avec la cité antique de Troie. Mais le fait qu’il ne mentionne ces cités que par le numéro qu’il leur a attribué m’a obligé à revenir sans cesse en début d’ouvrage pour me rappeler de laquelle il était question. Mr North a été adapté au cinéma en 1988 avec dans le rôle principal Anthony Edwards (le docteur Green de la série Urgences).

Le berceau du chat, Kurt Vonnegut

Vous vous souvenez de Slaughterhouse 5 ? Et bien j’ai décidé de retâter de l’univers de Kurt Vonnegut avec un roman intitulé le berceau du chat. Je n’ai pas été déçu.

le berceau du chat Kurt Vonnegut

Le narrateur du berceau du chat prépare un ouvrage sur la journée du 6 août 1945, jour où les Etats-Unis ont largué la première bombe atomique sur Hiroshima. Pour ce faire, il cherche à savoir comment le Dr Felix Hoenniker, un des scientifiques ayant participé au projet Manhattan, avait vécu cette journée. En interrogeant ses proches, il découvre que cet homme était très spécial et que ses trois enfants sont tout aussi originaux à leur manière.

Ce récit à la première personne m’a séduit dès les premières pages en raison des références à une mystérieuse philosophie morale que j’ai d’abord pensé être orientale mais qui s’est plutôt avérée caribéenne. Le bokonisme est en effet pratiqué en secret dans la fictive île de San Lorenzo où le narrateur suit les traces d’un des enfants Hoenniker. Cette philosophie/religion un peu loufoque sous des airs pourtant tout à fait sérieux contribue au ton décalé du roman. Le texte devient même très barré à un moment donné, un procédé qui souligne le pessimisme de Kurt Vonnegut en ce qui concerne l’être humain. En fait, c’est surtout la science qui inquiète Vonnegut et qui explique son peu de foi en l’humanité. En effet, le Dr Hoenniker, outre sa contribution à l’invention de la bombe atomique, a mis au point la Glace-9, une formule digne d’un ouvrage de science-fiction qui transforme le liquide en solide. Cette crainte d’une mauvaise utilisation de la science n’est pas étonnante dans le contexte de la Guerre Froide dans lequel le roman a été publié (en 1963, soit au lendemain de la crise des missiles à Cuba). Autre thème récurrent lié à l’époque, la notion de contrôle de la population par un gouvernement. En effet l’île de San Lorenzo est une dictature qui perdure grâce à un équilibre artificiel entre la peur instaurée par l’Etat et une religion officiellement interdite mais dans les faits complice du gouvernement. Toute ressemblance avec des personnes ou une situation existantes n’est évidemment que fortuite…

Ne craignez toutefois pas un roman pesant avec des thématiques sombres ! C’est tout le contraire car Kurt Vonnegut excelle dans l’humoir noir et dans l’art de manier l’ironie. Et si vous vous demandez ce qu’est le berceau du chat qui donne son titre au roman, sachez qu’il s’agit d’un jeu qui se joue à la main avec des élastiques ou des ficelles afin de faire des figures. J’y vois l’intention de montrer que l’être humain reste avant tout un enfant qui ne peut se voir confier que des jeux et rien de plus sérieux, sous peine de conséquences très graves.

Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Ça fait un moment que j’ai ce titre dans ma pile de livres à lire. J’avais beaucoup aimé Fahrenheit 451, c’est pourquoi j’ai voulu découvrir un nouveau récit de Ray Bradbury. Chroniques martiennes a été publié en 1950 et est considéré comme un ouvrage majeur de la science fiction.

Chroniques martiennes - Ray Bradbury

Chroniques martiennes raconte l’histoire de la conquête de la planète Mars entre les années 2030 et 2057. Le récit commence du point de vue des Martiens et se poursuit ensuite à travers les yeux des équipes successives qui atterrissent (amarsissent serait plus juste) sur la planète à découvrir. Les différents textes qui composent ces chroniques sont pour ainsi dire des nouvelles, le tout faisant un tout cohérent pour décrire l’exploration de Mars.

Première surprise : le récit porte peu sur les interactions entre les deux peuples (à part au début du livre) ou sur la technologie mais est surtout centré sur l’état d’esprit des Terriens. Autre point d’étonnement pour moi : Chroniques martiennes contient relativement peu d’éléments fantastiques ou surnaturels. Quand il est question de lire dans les pensées ou d’hallucinations, c’est surtout au service d’une remise en cause de nos perceptions humaines. J’ai pour ma part beaucoup aimé un des chapitres qui met en vedette un certain Benjamin Driscoll qui se donne comme mission de planter des arbres sur Mars pour rendre l’atmosphère plus respirable. Sa détermination et ses convictions sont exemplaires et nous invite à persévérer.

Le livre est presque un ouvrage philosophique car des désaccords se font jour entre les Terriens pour savoir quoi faire de cette planète. Les territoires inexplorés représentent une nouvelle frontière à conquérir avec d’abord des pionniers puis plusieurs vagues de colons qui viennent s’installer. Le parallèle est clair avec l’histoire américaine et la conquête de l’Ouest. Avec les colons arrivent des prêtres, ce qui vient à poser la question de la vie spirituelle sur Mars car plusieurs approches s’opposent quand les prêtres sont confrontés à plusieurs phénomènes qui leur font remettre en cause les fondements de leurs croyances chrétiennes.

En fait Chroniques martiennes en dit plus sur l’époque de sa rédaction que sur une hypothétique conquête de la planète Mars. Au moment de rédiger ses récits, Ray Bradbury vit au début de l’ère nucléaire avec toutes les craintes de destruction que cette nouvelle technologie apporte si elle est mal utilisée. Cette nouvelle époque voit aussi la remise en cause du rôle de la religion (dogme ou philosophie ?) et pose la question de la place des Noirs (qui, non contents de leur sort sur Terre, émigrent massivement vers Mars) dans la société. C’est aussi une époque où l’on peut craindre l’émergence d’une police de la pensée (au même moment, George Orwell publie 1984). Ce sujet est traité par Ray Bradbury dans le chapitre consacré à la maison Usher où il craint que les livres et les divertissements ne soient interdits par le pouvoir politique. Face à ces menaces d’apocalypse, Ray Bradbury se fait l’écho à travers plusieurs récits de Chroniques martiennes d’une certaine nostalgie. Plusieurs personnages ont en effet tendance à vouloir revenir en arrière, à des temps plus doux, époque révolue de l’insouciance. A l’inverse, la technologie, si elle permet d’ouvrir de nouveaux horizons, peut conduire à la destruction et à la solitude.

Voici un résumé de la pensée de Ray Bradbury avec cette citation extraite de Chroniques martiennes :

La vie sur Terre n’a jamais pris le temps de donner quoi que ce soit de bon. La science est allée trop loin et trop vite pour nous, et les gens se sont retrouvés perdus dans une jungle mécanique, comme les enfants qui font tout un plat des jolis choses, gadgets, hélicoptères, fusées ; ils ont mis l’accent sur les fausses valeurs, sur les machines plutôt que sur la façon de les utiliser. Les guerres sont devenues de plus en plus dévastatrices et ont fini par tuer la Terre. C’est ce que signifie le silence de la radio. C’est ce que nous avons fui.

Voilà qui invite à la réflexion, non ? D’autant que ces quelques lignes n’ont pas vraiment pris une ride 66 ans plus tard.

Lune sanglante, James Ellroy

Ce livre m’a été offert par un collègue via un échange de cadeaux de Noël au bureau. Qu’il en soit remercié ! D’abord parce que j’avais James Ellroy sur ma liste des auteurs à découvrir et en plus parce que Lune sanglante est un très bon roman.

Lune sanglante James Ellroy

Lloyd Hopkins est un sergent au sein du LAPD, la police de Los Angeles. Il enquête sur le meurtre particulièrement violent d’une jeune femme. Suivant son intuition, Hopkins pense avoir découvert un tueur en série en activité depuis au moins 15 ans. Il se met sur sa piste contre l’avis de son supérieur hiérarchique.

Lune sanglante est un roman noir. Ce polar est déroulé de manière particulière. En effet la partie enquête à proprement parler du roman arrive tardivement dans le récit. Au départ, Lune sanglante prend des allures de chroniques du Los Angeles du début des années 80. On suit des personnages sans vraiment savoir au départ qui ils sont. Et contrairement à ce qu’on peut lire dans un polar de facture classique, le gentil policier qui enquête n’est pas tout blanc. En effet, il connaît son lot de troubles et il a une part d’ombre importante. Il a de nombreuses aventures extra-conjugales et il possède un sens de la justice particulier.

La lecture de Lune sanglante est haletante, je suis resté accroché sérieusement lors de ma lecture. Il faut avoir le cœur bien accroché dès le début tant le roman est violent et riches en tensions. Le récit alterne régulièrement le point de vue de l’enquêteur et celui du tueur, donnant ainsi l’envie de poursuivre la lecture. J’ai toutefois trouvé le final un peu décevant avec une confrontation un peu trop rapide entre le tueur et le policier. Qui plus est, la situation finale n’est pas véritablement claire. Le roman reste très bon et il me tarde de lire d’autres romans de James Ellroy, d’autant que Lloyd Hopkins est le héros de deux autres romans de cet auteur américain.

Swamplandia!, Karen Russell

Après Donna Tartt, Rachel Kushner et Chimamanda Ngozi Adichie, je poursuis la découverte d’auteures américaines contemporaines. Swamplandia! est un roman écrit par Karen Russell en 2011. Je l’ai lu en version originale.

Swamplandia - Karen Russell

Swamplandia! est un parc d’attraction d’un genre un peu particulier tenu par la famille Bigtree. Situé sur une île du golfe du Mexique à quelques encablures de la côte de Floride, ce parc a pour thème les alligators, nombreux dans les marécages de la région des dix mille îles. Les Bigtree sont des lutteurs réputés qui combattent les crocodiles à mains nues, offrant aux visiteurs du parc des spectacles riches en émotions. Le roman commence alors que la mère, Hilola Bigtree, décède d’un cancer et que le grand-père, Sawtooth Bigtree, atteint de sénilité, quitte l’île pour vivre dans une maison de repos sur le continent. Le père et les trois adolescents restent sur l’île mais peinent à maintenir à flot le parc Swamplandia! alors qu’un nouveau parc d’attraction, the World of Darkness, vient d’ouvrir sur la terre ferme.

Les enfants apprennent à se débrouillent seuls car le père, surnommé The Chief, fait d’abord tourner le parc seul avant de partir sur le continent. Il est suivi peu de temps après par Kiwi, le fils aîné, qui veut trouver le moyen de sauver le parc familial en allant espionner le parc concurrent. Les deux filles, Ava et Ossie, restent sur l’île, livrées à elles-mêmes.

Ava est la narratrice d’un chapitre sur deux. Une bonne partie du roman est vu à travers ses yeux. Son jeune regard à la fois naïf – car elle est jeune – et triste – car elle a perdu sa mère – donne le ton du roman. Elle voit sa sœur s’intéresser au spiritisme et quitter son lit le soir pour retrouver des esprits dans les marécages. Les autres chapitres sont des récits à la troisième personne pour suivre Kiwi sur le continent. Ce jeune homme qui était très à l’aise sur l’île familiale et très entouré par les siens s’avère socialement inadapté sur le continent. Il découvre de plein fouet les cruelles interactions avec les jeunes de son âge.

Swamplandia! est un conte pour adulte. Il décrit la fin de l’enfance. Alors que la mère protectrice décède, c’est la cellule familiale qui éclate. Chacun des membres de la famille est violemment confronté à la réalité. La naïveté mignonne du début du roman laisse place à des moments difficiles pour chacun. Je n’en dis pas plus car le roman comporte un certain suspense.

Karen Russell propose un roman avec un univers riche au milieu de la nature si particulière de la Floride. Les personnages sont hauts en couleurs, tant la famille Bigtree que les personnages secondaires souvent déjantés. Outre cet univers foisonnant, je retiens de Swamplandia! un moment mêlant adroitement l’imaginaire et le réel pour mieux signifier la dureté du monde des adultes.

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Voici un livre que j’ai lu en VO. Ça fait plusieurs fois que je vois passer des articles élogieux sur Americanah, un roman de Chimamanda Ngozi Achidie sur l’histoire d’une Nigériane qui émigre aux Etats-Unis.

Americanah - Chimamanda Ngozi Adichie

Ifemelu est une jeune trentenaire qui vit aux Etats-Unis. Auteure à succès d’un blogue sur la perception des Noirs aux Etats-Unis, elle décide de retourner vivre dans son Nigéria natal qu’elle avait quitté 13 ans auparavant pour mener ses études. Elle avait aussi quitté à l’époque Obinze, son amour de jeunesse, qui est devenu un homme d’affaires à succès, époux et père de famille.

Americanah est un roman qui m’a frappé par la richesse et la multitude des thèmes abordés.
Le premier de ces thèmes est l’immigration des Nigérians aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Il faut d’abord réussir à obtenir les papiers qui permettront de pérenniser le séjour sur le territoire concerné, avec le risque d’être déporté quand on se fait attraper par les autorités sans avoir de papiers. Ifemelu et Obinze, chacun de leur côté vont postuler pour des emplois dont personne ne veut et connaître le chômage et la pauvreté. Cette immigration renvoie les personnages à leurs motivations profondes avec en écho l’absence de perspectives pour ceux qui restent dans un pays gangrené par la corruption des autorités et l’affairisme. L’immigration c’est aussi la prise de conscience de soi, de son accent par exemple et de ses motivations.
Le roman de Chimamanda Ngozi Achidie porte un sujet important : la question de la race. En effet le personnage principal, Ifemelu, prend conscience de la couleur de sa peau quand elle arrive aux Etats-Unis. Au Nigéria, tout le monde est noir, donc le racisme et la différence de perception entre noirs et blancs lui était inconnue. Et cela va même plus loin puisque les Noirs ne sont pas un groupe homogène (une évidence pas si évidente) car aux Etats-Unis, on n’est pas noir de la même manière suivant qu’on est noir américain ou noir d’Afrique ou des Caraïbes. En effet il y a une plus grande proximité entre les noirs africains, d’où qu’ils viennent et qu’ils soient anglophones ou francophones, qu’entre les noirs africains et les noirs américains. Ces différences sont au cœur du blogue tenu par Ifemelu et lui valent une reconnaissance sur le sujet de la diversité et de l’identité noire. En ce sens, le petit cousin d’Ifemelu, Dike, est un jeune noir de parents nigérians mais élevé aux Etats-Unis. Coupé de son histoire et cruellement soumis aux préjugés américains sur la couleur de sa peau, il se pose de nombreuses questions sur qui il est.
Mais que serait un grand roman sans une histoire d’amour ? Ou plutôt des histoires d’amour. Il y a bien sûr l’amour de jeunesse très puissant entre Ifemelu et Obinze qui souffre de la distance entre eux. Mais il est aussi question de l’amour entre une femme noire et un homme blanc, entre une femme noire africaine et un homme noir américain mais aussi du mariage au Nigéria qui, tel que décrit par l’auteure, n’est pas fondé sur les sentiments mais plutôt sur une relation faite de prestige et de protection économique.
Chimamanda Ngozi Achidie possède un certain talent pour faire le portrait de certains groupes. Ses observations sociologiques des Nigérians de retour au pays après une période d’expatriation est très drôle. Sa description d’une certain milieu universitaire libéral aux Etats-Unis est pleine de finesse : l’hypocrisie des blancs est dénoncée, de même que les maladresses des blancs libéraux. Enfin son regard sur ceux qui brassent des affaires au Nigéria est sans concessions.
Notons également la place très importante de la littérature et de l’écriture dans Americanah. Les livres, les blogues (avant que ne déferlent les réseaux sociaux), la poésie sont autant de sources d’information et de lieux de débats pour els personnages du roman.
J’ai beaucoup appris sur l’obsession des femmes noires pour leurs cheveux à la lecture d’Americanah. Le sujet est complexe et loin d’être anodin : la coiffure est une affaire d’image. Des tresses, une coupe afro ou des cheveux lissés n’envoient pas du tout le même message aux personnes de l’entourage familial ou professionnel. Sans compter qu’une bonne coiffure requiert des mains expertes et beaucoup de temps !

Outres ses nombreux thèmes, je retiens d’Americanah l’écriture intelligente de Chimamanda Ngozi Achidie. L’enchaînement des chapitres donne beaucoup d’information sur la suite du récit tout en permettant à l’auteure de revenir sur le parcours de chacun des personnages (Ifemelu et Obinze principalement). Les chapitres s’alternent mais pas de manière systématique. Le suspense est ainsi maintenu tout au long du roman sur l’histoire des deux protagonistes. J’ai aussi beaucoup aimé les personnages crédibles tout en nuance. Il aurait pu être facile de tomber dans la caricature du gentil pauvre immigrant ou des intellectuels déconnectés de la réalité. Mais il n’en est rien.

Le fait que le personnage principal du roman soit une femme noire m’a fait penser à un article lu il y a quelques temps sur Slate qui déplorait l’absence de femmes noires dans l’espace médiatique en France. C’est aussi le constat fait par Chimamanda Ngozi Achidie pour les femmes noires américaines, notamment dans ce passage du roman où pour illustrer son propos, Ifemelu achète quantités de magazines féminins dans un kiosque à journaux : il ne s’y trouve qu’une poignée de femmes noires, et encore plutôt claires de peau. De même les teintes de rouge à lèvres ne sont pas conçues pour les femmes noires et même les pansements de couleur chair qui conviennent très bien à des peaux blanches sont complètement inadaptés pour des peaux noires. Je me demandais donc si vous aviez des suggestions de livres français/francophones avec une ou des femmes noires comme personnage principal. Le seul exemple qui me vient à l’esprit est Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, récompensé par un prix Goncourt et que j’ai lu il y a quelques années. D’autres idées ?

Transatlantic, Colum McCann

Souvenez-vous il y a un peu plus d’un an, je découvrais qui était Colum McCann à l’occasion de la sortie de Transatlantic. J’ai lu Let the great world spin avec grand intérêt et c’est maintenant au tour de Transatlantic (lu en version française).

Transatlantic Colum McCann

Transatlantic est construit comme un recueil de nouvelles, chaque chapitre faisant l’objet d’une histoire à part entière. Une construction pas très éloignée de cette de Let the great world spin. Le roman traite des ponts qui existent entre l’Irlande et les Etats-Unis à différentes époques , et ce du XIXe au XXIe siècle. Le roman s’ouvre sur l’histoire du premier vol transatlantique sans escale entre les Etats-Unis et l’Irlande et sur les vies des deux pilotes qui réalisent cet exploit : Jack Alcock et Teddy Brown à qui une mère et sa fille, journalistes américaines nommées Emily et Lottie Ehrlich, confient une lettre. Le deuxième chapitre se déroule en 1845 et raconte le parcours en Irlande de Frederick Douglass, un esclave noir américain affranchi, qui vient raconter son histoire en Irlande à la demande de son éditeur. Il va notamment croiser une certaine Lily Dugan. Le chapitre suivant suit un sénateur américain nommé Mitchell en 1998. Il est impliqué de près dans le processus de paix en Irlande du Nord. Retour ensuite en 1863 avec Lily Duggan qui est partie vivre aux Etats-Unis où sa vie connaît de nombreux rebondissements. L’avant dernier chapitre se passe dix ans après le vol transatlantique d’Alcock et Brown. Emily et Lottie retrouvent un des pilotes et la lettre qu’elles leur avaient confiée. Le dernier décrit la vie d’une descendante de Lottie qui, retour aux sources, vit en Irlande en 2011 et connaît de sérieuses difficultés financières.

Transatlantic est un roman intelligemment construit, je l’ai dit, d’autant que Colum McCann ne dévoile pas immédiatement les ficelles qui relient chacun des chapitres. Son récit est tout en finesse et s’attarde sur chaque personnage pour créer une fresque historique très agréable à lire. Cela n’empêche pas le roman de traiter de sujets difficiles comme la misère en Irlande et aux Etats-Unis, le carnage de la guerre de Sécession ou encore le terrorisme qui détruit les familles en Irlande du Nord. Et c’est à noter, Colum McCann a choisi des femmes comme personnages principaux, ou tout du moins comme fil rouge, de Transatlantic. Ce sont leurs destins qui créent ces ponts entre les deux continents.

Les lance-flammes, Rachel Kushner

Je l’admets : je suis faible. Je n’ai choisi ce livre qu’en raison des blurbs élogieux de la quatrième de couverture signés entre autres Jonathan Franzen (Freedom) et Colum McCann (Let the great world spin). Je ne connaissais pas Rachel Kushner avant cela. Les lance-flammes est son deuxième roman et il lui a permis d’être finaliste lors de l’édition 2013 du National Book Award.

Les lance-flammes Rachel Kushner

Dans les années 70, une jeune femme surnommée Reno (comme la ville du Nevada dont elle est originaire) est récemment arrivée à New-York après des études d’art. Elle est en couple avec un homme italien plus âgée qu’elle. Il s’appelle Sandro Valera, c’est l’héritier d’un grand groupe industriel italien et il évolue dans le milieu new-yorkais de l’art contemporain.

C’est une belle découverte que ce roman de Rachel Kushner. Le récit peut donner l’impression de partir dans tous les sens avec une collection d’anecdotes. Mais ce roman est riche et traversé de nombreux thèmes. Les lance-flammes est un roman d’apprentissage avec le personnage de Reno qui, débarquée de sa province sans amis, se retrouve seule à New-York et cherche à nouer des amitiés et à progresser dans sa démarche artistique. Introduite dans un milieu d’artistes, elle doit se faire une place légitime dans un groupe d’amis. Par ailleurs, les lance-flammes possède un propos politique avec une description de l’Italie des années 70, les années de plomb, aux prises avec les brigades rouges et des manifestations d’extrême gauche contre un capitalisme industriel hérité en partie de l’époque fasciste de Mussolini. Et là aussi, Reno doit trouver sa place à la fois lorsqu’elle est confrontée à la bourgeoisie industrielle milanaise et lorsqu’elle partage la vie d’un groupe de manifestants.

Les forces du roman sont nombreuses, à commencer par la capacité de Rachel Kushner à nous raconter des histoires. Qu’elle enchaîne les anecdotes des artistes new-yorkais ou qu’elle raconte le record de vitesse battu par son personnage principal, Rachel Kushner a su garder mon attention paragraphe après paragraphe, digression après digression. L’auteure réussit aussi à construire des univers riches et documentés : celui de la dynastie Valera, avec notamment le parcours du père de Sandro dans la filière du caoutchouc au Brésil pendant la seconde guerre mondiale, celui d’un groupe de nihilistes new-yorkais (les Motherfuckers) ou encore le monde de l’avant-garde artistique des années 70. Et toutes ces ramifications finissent par représenter un tout cohérent, fait de vitesse et d’énergie. Les lance-flammes ne s’adresse pas aux lecteurs qui aiment suivre une narration classique mais il ravira les curieux qui veulent découvrir une voix littéraire originale et qui n’ont pas peur d’être déstabilisés.

Bruit de fond, Don DeLillo

Je reviens avec une nouvelle lecture de l’auteur américain Don DeLillo, cette fois-ci avec un roman publié en 1985 qui s’intitule Bruit de fond.

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Jack Gladney est professeur dans une petite université américaine. Son domaine de spécialité est la vie d’Hitler. Il mène une vie relativement calme avec sa quatrième femme et ses quatre enfants. Un accident fait apparaître un nuage toxique dans la petite ville.  S’en suit un mouvement de panique et une évacuation rapide de la population. Jack fuit avec sa famille mais il a été en contact avec le nuage et se voit déjà mort.

Bruit de fond est un roman en 3 parties. La première expose simplement les différents protagonistes.La deuxième partie est centrée autour de l’épisode du nuage toxique, entre la fuite, l’intervention d’hommes en combinaisons et la préparation de la population à un éventuel nouvel épisode de nuage toxique. La troisième partie intitulée Dylarama voit Jack apprendre que sa femme Babette expérimente en secret un traitement médical qui supprime la peur de la mort, le Dylar. Ce médicament lui est fourni par un certain Willie Mink avec qui Babette a couché.

Malgré ses 30 ans, Bruit de fond est finalement un roman très actuel qui, plaqué sur notre quotidien de 2015, résume bien nos angoisses modernes. La technologie est à la fois destructrice et porteuse de nombreux espoirs. La religion n’est pas d’un grand secours car même les bonnes sœurs en charge de soigner deux des personnages admettent qu’elles ne croient pas en Dieu ni à une vie après la mort. L’ambiance du roman est angoissante et dérangeante mais contraste avec un quotidien qu’on pourrait qualifier de normal. On découvre en effet une famille recomposée avec des enfants très murs. Heinrich est un adolescent très au courant de l’actualité et féru de science (à noter que ce personnage a donné son nom à la chanson The Heinrich Maneuver du groupe américain Interpol). Denise est une jeune fille clairvoyante sur ce qui ne va pas chez sa mère, elle détecte qu’elle cache quelque chose. Steffie est elle plus neutre. Wilder, le petit dernier, vit un épisode mystérieux sur l’autoroute qu’il traverse en tricyle.

Avec Bruit de fond, Don DeLillo est fidèle à son angle de témoin de notre société moderne. Comme avec ses autres romans, le rythme est lent et son style est subtil. Il n’est pas d’un abord facile mais on se rend compte que rien n’est laissé au hasard dans ses textes.