Les lance-flammes, Rachel Kushner

Je l’admets : je suis faible. Je n’ai choisi ce livre qu’en raison des blurbs élogieux de la quatrième de couverture signés entre autres Jonathan Franzen (Freedom) et Colum McCann (Let the great world spin, Danseur, Transatlantic). Je ne connaissais pas Rachel Kushner avant cela. Les lance-flammes est son deuxième roman et il lui a permis d’être finaliste lors de l’édition 2013 du National Book Award.

Les lance-flammes Rachel Kushner

Dans les années 70, une jeune femme surnommée Reno (comme la ville du Nevada dont elle est originaire) est récemment arrivée à New-York après des études d’art. Elle est en couple avec un homme italien plus âgée qu’elle. Il s’appelle Sandro Valera, c’est l’héritier d’un grand groupe industriel italien et il évolue dans le milieu new-yorkais de l’art contemporain.

C’est une belle découverte que ce roman de Rachel Kushner. Le récit peut donner l’impression de partir dans tous les sens avec une collection d’anecdotes. Mais ce roman est riche et traversé de nombreux thèmes. Les lance-flammes est un roman d’apprentissage avec le personnage de Reno qui, débarquée de sa province sans amis, se retrouve seule à New-York et cherche à nouer des amitiés et à progresser dans sa démarche artistique. Introduite dans un milieu d’artistes, elle doit se faire une place légitime dans un groupe d’amis. Par ailleurs, les lance-flammes possède un propos politique avec une description de l’Italie des années 70, les années de plomb, aux prises avec les brigades rouges et des manifestations d’extrême gauche contre un capitalisme industriel hérité en partie de l’époque fasciste de Mussolini. Et là aussi, Reno doit trouver sa place à la fois lorsqu’elle est confrontée à la bourgeoisie industrielle milanaise et lorsqu’elle partage la vie d’un groupe de manifestants.

Les forces du roman sont nombreuses, à commencer par la capacité de Rachel Kushner à nous raconter des histoires. Qu’elle enchaîne les anecdotes des artistes new-yorkais ou qu’elle raconte le record de vitesse battu par son personnage principal, Rachel Kushner a su garder mon attention paragraphe après paragraphe, digression après digression. L’auteure réussit aussi à construire des univers riches et documentés : celui de la dynastie Valera, avec notamment le parcours du père de Sandro dans la filière du caoutchouc au Brésil pendant la seconde guerre mondiale, celui d’un groupe de nihilistes new-yorkais (les Motherfuckers) ou encore le monde de l’avant-garde artistique des années 70. Et toutes ces ramifications finissent par représenter un tout cohérent, fait de vitesse et d’énergie. Les lance-flammes ne s’adresse pas aux lecteurs qui aiment suivre une narration classique mais il ravira les curieux qui veulent découvrir une voix littéraire originale et qui n’ont pas peur d’être déstabilisés.

Freedom, Jonathan Franzen

Je lis régulièrement un livre en anglais afin de ne pas perdre l’habitude de manipuler la langue anglaise. Dernièrement j’ai fait la part belle à David Foster Wallace avec son roman Infinite Jest et son recueil d’articles Consider the lobster. Autre auteur américain contemporain, Jonathan Franzen signe lui aussi des articles et des nouvelles. Freedom est un pavé de 500 pages qui se lit presque d’une traite.

Freedom raconte la vie d’une famille américaine, les Berglund. Patty, la mère, est une ancienne joueuse de basketball de haut niveau. Sa carrière a été interrompue au niveau universitaire en raison d’une blessure au genou. Elle épouse Walter, un juriste passionné par la protection de l’environnement. Ils ont deux enfants. Jessica l’aînée est de nature indépendante. Son frère Joey est couvé par sa mère toute son enfance et rompt brusquement avec sa famille pendant son adolescence. Un autre personnage fait partie de l’histoire de la famille. Il s’agit de Richard un ami de longue date. Autrefois colocataire de Walter à l’université, il se consacre à sa carrière musicale et intervient régulièrement dans la vie de la famille. On découvre que la famille Berglund, derrière un conformisme de façade, est en fait profondément dysfonctionnelle. Quand la normalité est une crise permanente.

Freedom est une saga familiale qui s’étend sur plusieurs décennies. Le récit n’est pas linéaire mais on revient sur l’histoire familiale de chacun des parents, en passant par leur rencontre, les différentes étapes de leur vie de couple et de famille. Le propos de Jonathan Franzen est double. D’une part il dépeint une histoire de l’Amérique contemporaine avec cette famille. Relations de couple, relations toxiques, amitié, sport de haut niveau, vie universitaire : nombreuses sont les facettes de la vie à l’américaine qui sont égratignées avec ce roman. Pourquoi le titre de Freedom ? Parce que Jonathan Franzen analyse cette liberté chère aux Etats-Unis et ce que les gens font avec. Et ce n’est guère brillant. Mais là où Jonathan Franzen tape fort c’est quand il décrit cette famille démocrate pendant les années Bush. Années où l’hypocrisie est à son comble : il est utile de devenir un Républicain de circonstance pour faire des affaires avec le gouvernement et les bonnes causes en apparence se révèlent au service de l’industrie pétrolière. Ce sont aussi les années où le gouvernement a matraqué ce terme de freedom sur toutes les ondes. Les frites ont même été renommées Freedom fries au lieu de French fries quand les Français ont refusé de suivre les Américains en Irak.

Décrit comme ça, Freedom peut donner l’impression de traiter d’un sujet aride mais le talent d’écrivain de Jonathan Franzen est indéniable. Cet auteur sait écrire des histoires et en plus il fait passer ses messages. Impossible de s’ennuyer à la lecture de Freedom car le narrateur alterne les points de vue. Le narrateur omniscient cède même sa place pendant une bonne partie du roman à un des personnages qui écrit son autobiographie sur les conseils de son thérapeute. On suit tantôt Patty tantôt Joey. Les personnages possèdent de multiples facettes, ils sont très humains dans leurs forces et leurs faiblesses. Et avouons-le, le voyeur en nous est satisfait de découvrir au fur et à mesure du roman les petits secrets des uns et des autres. Un très bon mélange de légèreté et de profondeur. Où plutôt une légèreté qui cache une grande profondeur. Freedom est le genre de livre dont on ferme la dernière page à regret.

Pour l’anecdote, Freedom est aussi le moyen pour Jonathan Franzen de partager sa passion pour l’ornithologie. Un des personnages principaux du roman, Walter Berglund, est en effet un ardent défenseur des oiseaux migrateurs. L’auteur en profite pour souligner les conséquences du mode de vie à l’Américaine avec son étalement urbain et ses grandes zones résidentielles où la végétation clairsemée ne protège plus les oiseaux et où les chats domestiques deviennent des prédateurs redoutables. J’avais déjà lu un reportage de Franzen dans la revue Feuilleton où il racontait son périple en Méditerranée pour fustiger les politiques européennes de gestion de la flore et les traditions de chasse locales qui portent gravement atteinte aux populations d’oiseaux. Et c’est aussi pourquoi on retrouve un oiseau sur la couverture de l’édition américaine de Freedom.