Exil en la demeure, Jean Bello

Exil en la demeure est le premier roman de l’auteur Jean Bello. Je l’ai lu dans le cadre de la Recrue du mois.

Exil en la demeure Jean Bello

Exil en la demeure peut être résumé très simplement : Mattia, qui vit au Québec depuis plusieurs décennies, revient dans son village natal en Italie pour régler la succession de sa tante récemment décédée. Il retrouve des membres de sa famille qu’il n’a pas vus depuis longtemps, les lieux de son enfance et des habitudes italiennes qui ne sont plus les siennes étant donné qu’il est devenu un Nord-Américain.

Le récit de Mattia est un hommage du narrateur à son entourage, au courage de ceux qui ont émigré au Canada ou aux Etats-Unis et au courage de ceux qui sont restés en Italie. Mattia se retrouve lui le cul entre deux chaises : pas assez italien pour se sentir à la maison en Italie et trop italien pour se sentir complètement étranger. Il constate de nombreuses différences après que les membres de la famille ont pris des routes séparées : les conventions sociales qui sont très présentes en Italie, la nécessité de ménager les susceptibilités des uns et des autres, les lourdeurs de l’administration italienne… Et par-delà les différences se trouve le terreau commun de la famille : un village isolé, les anecdotes de l’enfance, les fêtes religieuses… Exil en la demeure est aussi un hommage à la culture italienne. Impossible de ne pas tracer un parallèle avec L’énigme du retour de Dany Laferrière mais en version italienne.

Je l’admets, je n’ai pas été séduit par le roman de Jean Bello. Le style est pourtant agréable mais l’ambition du roman est desservie par un récit confus. Je me suis perdu dans la multitude de personnages. J’ai remarqué un peu tard qu’il y avait un arbre généalogique en fin d’ouvrage mais il est finalement peu utile. Peut-être que chaque personnage n’était pas suffisamment distinct des autres ou que la construction du roman ne m’a pas permis d’y voir clair. J’ai finalement pris le parti de lire chacune des anecdotes comme des petits épisodes indépendants et c’est bien passé comme ça.

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Les lance-flammes, Rachel Kushner

Je l’admets : je suis faible. Je n’ai choisi ce livre qu’en raison des blurbs élogieux de la quatrième de couverture signés entre autres Jonathan Franzen (Freedom) et Colum McCann (Let the great world spin, Danseur, Transatlantic). Je ne connaissais pas Rachel Kushner avant cela. Les lance-flammes est son deuxième roman et il lui a permis d’être finaliste lors de l’édition 2013 du National Book Award.

Les lance-flammes Rachel Kushner

Dans les années 70, une jeune femme surnommée Reno (comme la ville du Nevada dont elle est originaire) est récemment arrivée à New-York après des études d’art. Elle est en couple avec un homme italien plus âgée qu’elle. Il s’appelle Sandro Valera, c’est l’héritier d’un grand groupe industriel italien et il évolue dans le milieu new-yorkais de l’art contemporain.

C’est une belle découverte que ce roman de Rachel Kushner. Le récit peut donner l’impression de partir dans tous les sens avec une collection d’anecdotes. Mais ce roman est riche et traversé de nombreux thèmes. Les lance-flammes est un roman d’apprentissage avec le personnage de Reno qui, débarquée de sa province sans amis, se retrouve seule à New-York et cherche à nouer des amitiés et à progresser dans sa démarche artistique. Introduite dans un milieu d’artistes, elle doit se faire une place légitime dans un groupe d’amis. Par ailleurs, les lance-flammes possède un propos politique avec une description de l’Italie des années 70, les années de plomb, aux prises avec les brigades rouges et des manifestations d’extrême gauche contre un capitalisme industriel hérité en partie de l’époque fasciste de Mussolini. Et là aussi, Reno doit trouver sa place à la fois lorsqu’elle est confrontée à la bourgeoisie industrielle milanaise et lorsqu’elle partage la vie d’un groupe de manifestants.

Les forces du roman sont nombreuses, à commencer par la capacité de Rachel Kushner à nous raconter des histoires. Qu’elle enchaîne les anecdotes des artistes new-yorkais ou qu’elle raconte le record de vitesse battu par son personnage principal, Rachel Kushner a su garder mon attention paragraphe après paragraphe, digression après digression. L’auteure réussit aussi à construire des univers riches et documentés : celui de la dynastie Valera, avec notamment le parcours du père de Sandro dans la filière du caoutchouc au Brésil pendant la seconde guerre mondiale, celui d’un groupe de nihilistes new-yorkais (les Motherfuckers) ou encore le monde de l’avant-garde artistique des années 70. Et toutes ces ramifications finissent par représenter un tout cohérent, fait de vitesse et d’énergie. Les lance-flammes ne s’adresse pas aux lecteurs qui aiment suivre une narration classique mais il ravira les curieux qui veulent découvrir une voix littéraire originale et qui n’ont pas peur d’être déstabilisés.

Le sourire étrusque, José Luis Sampedro

Je vous ressors un livre du fond de ma bibliothèque ! Le sourire étrusque est un roman publié en 1985 par l’auteur espagnol José Luis Sampedro qui est décédé en 2013 à l’âge de 96 ans.

sourire étrusque

Salvatore Roncone est un vieil homme qui vient d’un village dans le sud de l’Italie. Il est  malade et vient vivre chez son fils Renato à Milan, marié à Andrea, une belle-fille qu’il apprécie peu et leur bébé. Le choc est puissant entre les habitudes rurales de Salvatore qui est plutôt de la vieille école et la vie urbaine à Milan où les femmes travaillent, où les hommes sont impliqués dans la vie des bébés et où, comble du comble, la nourriture est sans saveur. Mais le vieil homme se prend d’affection pour son petit fils, ce qui fera rejaillir de nombreux souvenirs de sa jeunesse et de l’époque où il était partisan dans les montagnes pendant la seconde guerre mondiale.

Le sourire étrusque est un roman sur la beauté de la vie, sur tous les moments importants et sur le temps qui passe qui nous rend plus sages. Alors évidemment il y a de bons sentiments mais on se laisse prendre par l’histoire de cet homme qui parvient à dépasser les rivalités du passé qu’il a laissées dans son village et qui, au crépuscule de la vie, retrouve une joie de vivre et inspire ceux qui l’entourent. José Luis Sampedro possède les mots justes pour toucher le lecteur et passer un formidable message d’amour. Un avertissement tout de même : la scène finale est très émouvante, préparez vos mouchoirs.

Bandini, John Fante

Après Mon chien Stupide, le dernier roman de John Fante, qui a été publié à titre posthume, je poursuis ma découverte de cet auteur américain avec son roman intitulé Bandini.

Svevo Bandini est un immigré italien qui vit dans une petite ville du Colorado avec Maria, sa femme, et ses trois fils, Arturo, August et Frederico. Alors que l’hiver s’installe, Svevo ne peut plus travailler en raison du temps. Cela tombe mal car l’ardoise qu’il a chez l’épicier ne cesse de s’allonger et les loyers en retard ne se comptent plus. C’est dans ce contexte déjà tendu qu’arrive une lettre de sa belle-mère, une personne qu’il déteste. Il décide de s’éclipser de la maison pendant le séjour de celle-ci chez lui. Son départ va entraîner toute une série d’événements.

Le récit suit le plus souvent Arturo Bandini, le fils aîné de la famille. La vie à l’école et à la maison sont présentées à travers ses yeux. Ce qui permet à John Fante de balayer plusieurs thèmes. Bandini est avant tout une chronique de la pauvreté car le roman décrit la dure réalité d’une famille pauvre : des menus qui reviennent souvent, des vêtements élimés et rapiécés, une maison vétuste. La charité, bien que bien intentionnée, est vécue comme une insulte. Arturo en particulier est fier et a envie de goûter au monde des riches. S’appeler Bandini dans le Colorado des années 30, c’est aussi être un métèque selon les propres mots de l’auteur. John Fante met le doigt sur ce décalage : la famille Bandini est marquée par ses origines italiennes même si les trois enfants sont nés aux Etats-Unis et Américains de plein droit. John Fante décrit également le poids du catholicisme : Maria est une véritable dévote qui vit le rosaire à la main et les deux aînés sont marqués par l’éducation catholique qu’ils reçoivent à l’école. August le cadet se voue d’ailleurs à une carrière de prêtre. Arturo a lui plus de choses à se reprocher mais la pensée catholique reste présente dans ses réflexions. Il a des désirs d’émancipation et en même temps il s’inquiète des pêchés qu’il commet et garde à l’esprit la possibilité de se confesser pour se faire pardonner. Il est aussi question de la figure du père. Svevo Bandini représente un modèle pour Arturo. Celui-ci admire son père quelles que soient ses actions. Même quand la raison semble l’emporter, Arturo se ravise et pardonne tout à son père. Il se dégage une certaine tendresse pour lui. Il l’admire pour son travail et sa personnalité et il comprend ses écarts de conduite. Le patriarche italien est une figure puissante dans le roman.

L’écriture de John Fante est donc admirable. En plus de décrire la réalité de son époque, Bandini est surtout une histoire bien racontée. Je n’ai pas lâché ce roman. Il est relativement court mais très riche. Le récit est largement autobiographique si j’en crois la postface. Arturo Bandini serait l’alter ego de John Fante. Un auteur que j’ai envie de lire à nouveau.

Rom@, Stéphane Audeguy

Dans Rom@, Stéphane Audeguy donne la parole à Rome. C’est inhabituel d’avoir une ville comme narrateur. Si on doit écrire un roman comme ça, autant choisir une ville qui a survécu aux siècles qui passent et qui a beaucoup de choses à dire. Rome était en ce sens une bonne candidate.

Pas facile de résumer un ouvrage protéiforme comme Rom@. Tantôt récit classique, tantôt récit historique, ce roman prend aussi des allures de roman de science-fiction émaillé de passages intemporels. En plus de la ville de Rome, les personnages principaux de ce roman sont Nano, un jeune Indien surdoué dans le domaine des jeux vidéos, son rival Delenda Karthago (un clin d’oeil saisi par le latiniste que j’ai été), Nitzky le créateur du jeu vidéo et bien évidemment Rom@, le jeu vidéo qui s’inspire de la Rome Antique.

Dans Rom@, l’action ne se passe pas que dans la capitale italienne. Le lecteur voyage au cœur de l’Inde touristique et économique pour aller à Vancouver en passant par la Pologne. Sexualité, amour et ambition sont également au menu. Tout le monde se croise pour finalement aboutir à Rome. Tous les chemins n’y mènent-ils pas ? Outre des destins croisés, il est aussi question de mystères liés à ce fameux jeu vidéo : la frontière entre la fiction et la réalité se révèle particulièrement trouble .

Rom@ le roman est bien évidemment un hommage à Rome. Stéphane Audeguy propose une lecture particulière de cette ville. Il démystifie Rome. Il oppose la Rome rêvée, fantasmée et la Rome du peuple, celle des bas instincts. En ce lieu ont cohabité les fines sculptures du Bernin et les jeux du cirque sanglants. Tumultueuse et au centre du monde, Rome possède aussi une histoire sombre. On pensera au Moyen-âge et à l’Inquisition. Il s’agit d’une ville aux multiples facettes qui a su traverser les siècles en se renouvelant suivant un processus de destruction créatrice (j’ai aussi étudié les théories économiques).

Vous comprendrez à travers cette description que Rom@ n’est pas forcément un roman grand public mais qu’il plaira aux esprits curieux et aux amateurs de littérature par ses côtés atypiques.

La modification, Michel Butor

C’est une première expérience pour moi dans la mouvance du Nouveau Roman. La 4e de couverture de La modification précise que ce roman de Michel Butor est le plus lu de ce mouvement littéraire. Je ne suis donc pas bien original avec une telle entrée en matière. La modification a remporté le prix Renaudot en 1957.

Un homme quitte Paris en train pour retrouver sa maîtresse à Rome. Le roman commence alors qu’il s’installe dans son compartiment de troisième classe et se termine quand le train entre en gare de Rome. Vous vous dites déjà que ce livre ne doit pas être bien palpitant étant donné que le trajet dure 21h (on est dans les années 50) ? C’est faux, car il s’en passe des choses dans le cerveau de ce voyageur qui part avec une certaine intention en tête et qui arrive dans un tout autre état d’esprit.

J’ai adoré ce roman. La principale qualité est la narration choisie par Michel Butor. Le narrateur s’adresse au lecteur comme s’il était cet homme qui voyage : vous prenez le train, vous vous asseyez sur votre siège, vous repensez à votre dernier voyage etc. Il m’a fallu quelques pages pour me faire à ce style. Mais une fois dans le roman, on n’y fait même plus attention. Le roman est complètement centré sur l’esprit du narrateur. On suit ses pensées l’une après l’autre : une gare sur le parcours lui fait penser à un autre trajet Paris-Rome qu’il a fait dans le cadre son travail de vendeur de machines à écrire, il repense à sa famille restée à Paris, il rêve, il imagine comment il va surprendre sa maîtresse, il revoit les moments passés avec elle etc. Le récit mêle donc le trajet présent, les hypothèses du narrateur sur le futur, plusieurs moments du passé, dans un sens du trajet puis dans l’autre.

On se rend compte que le personnage principal est un être faible. Hésitant entre son confort actuel et la possibilité d’une vie plus agréable, il retarde le moment de sa décision et ne choisit pas entre son épouse et sa maîtresse. Pour compléter le portrait, il est manifestement radin et n’aime pas ses enfants. Mais on ne peut pas totalement le détester ce personnage étant donné que nous sommes lui. Ses interrogations et ses hésitations sont aussi un peu les nôtres.

La modification est une expérience prenante pour le lecteur qui accepte de mettre une certaine attention dans sa lecture. Il faut vouloir garder le fil du récit pour profiter pleinement de la modification qui s’opère chez ce voyageur. On est dans une littérature cérébrale qui décevra les amateurs d’action mais qui comblera les lecteurs exigeants.

Histoires de lectures

Qu’emmèneriez-vous sur une île déserte ? En haut de ma liste se trouveraient des livres.

Lesquels ? J’ai eu l’occasion de réfléchir récemment à cette question. Notre ami Olivier a demandé aux lecteurs de son blog quels livres devraient l’accompagner lors de son tour du monde. Il avait fixé la limite à trois livres. Je lui avais donc conseillé : Les raisins de la colère de Steinbeck, Pour qui sonne le glas d’Hemingway et Un long chemin vers la liberté, l’autobiographie de Nelson Mandela.

Je place ces trois livres parmi les meilleurs que j’ai eu l’occasion de lire. Pourquoi ces trois pavés-là ? Principalement car ce sont des livres passionnants qui m’ont fait réfléchir.

J’ai lu les Raisins de la Colère alors que j’étais en prépa. Ceux qui sont passés par là savent qu’il est parfois bon et sain de changer un peu d’air, de s’évader. J’avais donc emprunté ce livre à la bibliothèque du lycée Carnot. On y suit les aventures et surtout les mésaventures d’une famille de fermiers du Midwest dans l’Amérique des années 30. Chassés des terres qu’ils cultivent, ils n’ont d’autre choix que de s’en aller sur la route. Ils se dirigent vers la Californie, alors terre promise pour qui cherche du travail. Les raisins de la colère est un livre sur la misère et sur les conséquences désastreuses de la crise économique des années 30. Malgré tout, je l’ai énormément apprécié. La description des Etats-Unis de l’époque est réaliste au point que j’ai eu l’impression d’être sur la route avec les personnages. Une livre très puissant, riche en enseignements.

 

J’ai aimé Pour qui sonne le glas pour les mêmes raisons. Je me suis laissé transporter en 1936 à l’époque de la guerre civile espagnole. Le narrateur, inspiré de la propre expérience d’Ernest Hemingway, combat du côté des républicains espagnols face aux franquistes. Tout y est : l’amour, la guerre, l’héroïsme, les idéaux et le sacrifice. Ce livre est un condensé de l’humanité. Hemingway a le talent immense de rendre compte simplement de situations et de sentiments complexes. C’est encore un livre qui se lit très bien malgré sa longueur. Je l’ai dévoré et en le refermant je me suis dit : waouh ! Je venais de prendre une grande claque. Rien que d’en parler, ça me donne envie de le relire.

 

J’ai décidé de lire l’autobiographie de Nelson Mandela quelques semaines avant de partir en Afrique du Sud en 1999. Je devais passer 15 jours à Soweto, au cœur du cœur de l’histoire moderne de l’Afrique du Sud. Je connaissais finalement très peu ce qu’était l’apartheid et la façon dont les Sud-Africains vivaient sous ce régime. Un long chemin vers la liberté relate la vie de Nelson Mandela, de ses premiers engagements politiques à sa sortie de prison, en passant par toutes les brimades et injustices vécues par les peuples noirs et métis d’Afrique du Sud. J’ai beaucoup appris sur l’histoire du pays que j’allais visiter. Ce livre permet également de relativiser les petits problèmes du quotidien et d’apprécier notre liberté. Ce long chemin vers la liberté est celui qu’ont emprunté Nelson Mandela et l’Afrique du Sud. C’est aussi un beau message d’espoir.

 

Enfin, j’avais également dit à Olivier d’emporter un autre livre s’il lui restait de la place dans ses maigres bagages de routard : Le Prince de Machiavel. Il s’agit d’une sorte de manuel de politique pour les nuls qu’a écrit l’auteur pour conseiller son maître, un prince italien. C’est une description du peuple et de la façon de gouverner qu’on trouverait aujourd’hui politiquement incorrecte. En effet, Machiavel conseille à son prince d’écarter toute notion de morale au moment de prendre des décisions, son attention devant être entièrement tournée vers la constitution d’un pouvoir puissant et craint du peuple. Je parlais un peu plus haut de la claque que j’avais prise en lisant Hemingway. C’est un peu la même chose avec le Prince tellement son propos est éloigné de la conception qu’on nous enseigne du gouvernement et de la politique. Pourtant l’ouvrage de Machiavel est largement considéré comme un texte fondateur. Comme quoi il y a une bonne part de vérité dans ce qu’a écrit Machiavel il y a quelques centaines d’années.

Je vais essayer de partager sur ce blog quelques lectures présentes et passées. Et si vous avez des idées de lectures futures, n’hésitez pas !

A bientôt.