La légende des anonymes et autres promenades, Jérémie Leduc-Leblanc

La recrue du mois d’avril est Jérémie Leduc-Leblanc avec un premier recueil de nouvelles intitulé La légende des anonymes et autres promenades. N’oubliez pas d’aller sur le site de la Recrue du Mois pour lire les avis des autres commentateurs et découvrir de nouveaux auteurs québécois.

Une légende est un texte qui présente un héros ou un mythe fondateur. Bel oxymore donc que ce titre qui prétend raconter des histoires importantes tout en taisant l’identité de ses héros. D’emblée le propos est littéraire. Ce recueil de nouvelles plaira à ceux qui aiment les livres d’ambiance. En effet, ces nouvelles ne racontent pas des histoires. Elles sont plutôt des instantanés de moments de la vie : rupture, souvenirs d’enfance, discussions. S’il est souvent difficile de deviner le contexte de chacune des nouvelles, elles ont en commun un questionnement sur l’identité du narrateur. Rarement identifié et parfois commun à plusieurs nouvelles, ce dernier s’interroge sur son passé, sa famille, ses relations amoureuses etc. Sur ces 16 nouvelles, une seule est écrite du point de vue d’un narrateur omniscient. Les autres sont écrites à la première personne sur un ton intimiste. Le questionnement est ainsi rendu plus proche du lecteur.

On aimera ou pas le style de Jérémie Leduc-Leblanc mais ça vaut la peine de se laisser déstabiliser. Chacune de ces nouvelles est à savourer lentement pour bien s’imprégner de son atmosphère. Particularité à double tranchant, ce recueil est très homogène dans le style et les thèmes abordés. Si cela permet de plonger le lecteur dans l’univers de Jérémie Leduc-Leblanc, il faut aussi admettre qu’aucune nouvelle ne ressort particulièrement du lot. Quelques jours après la lecture, j’ai du mal à en citer une ou deux qui auraient une identité propre.

Publié chez les éditions Triptyque.

Tais-toi, je t’en prie, Raymond Carver

Raymond Carver est un auteur américain surtout connu pour ses recueils de nouvelles décrivant les milieux populaires en Oregon. Tais-toi, je t’en prie a été publié en 1976.

C’est toujours un exercice délicat de faire le résumé d’un recueil de nouvelles sans s’arrêter sur chacun des textes. Ce livre compte 21 nouvelles. Parmi celles qui ont particulièrement retenu mon attention il y a celle d’un enfant qui fait l’école buissonnière pour aller pêcher dans un ruisseau qu’on devine insalubre, celle du couple qui essaie sans succès de se rabibocher dans un resto, celle de la femme qui met ses charmes à contribution afin de vendre la voiture du ménage endetté, celle du couple qui s’installe dans un quartier sous l’œil méfiant du facteur et celle des deux couples d’amis qui se font une soirée à fumer des substances illicites (Oregon oblige).
Ces textes courts m’ont fait penser à des miettes de vie mais qui se suffisent à elles-mêmes pour que le lecteur puisse se faire une idée d’une réalité. Les nouvelles tournent autour de l’enfance, du couple, de la famille et de l’amitié. Tout cela est raconté sur fond de chômage, d’endettement et d’emmerdes quotidiennes. Il n’y a pas de glamour dans ces nouvelles de Raymond Carver. Il présente des gens de la classe moyenne urbaine et rurale : serveuse de restaurant, facteur, écrivain aux débuts difficiles, chômeur etc. De l’ordinaire format nouvelles.

J’ai beaucoup aimé le style de Raymond Carver qui est d’une sobriété admirable. Il suffit de quelques phrases pour être plongé dans la réalité de ses personnages. Il atteint des sommets quand il décrit des malaises familiaux comme dans la micro nouvelle (2 pages !) où les membres d’une famille s’aperçoivent au détour d’une conversation banale que le père ne ressemble  à personne dans la famille. Et que dire du texte décrivant un père déchiré quand vient le moment de se débarrasser de la chienne que ses enfants adorent mais qu’il considère comme un sale cabot ? Brillant.

Raymond Carver a un style minimaliste et redoutablement efficace. Ses nouvelles ne comportent pas de morale et pas nécessairement de chute en fin de texte. Juste des instantanés de la vie quotidenne. S’il n’avait pas été écrivain, Raymond Carver aurait assurément été un excellent photographe.