Dans la dèche au royaume enchanté, Cory Doctorow

Dans la dèche au royaume enchanté est un roman de science fiction écrit par le blogueur canadien Cory Doctorow (son blogue sur la technologie). C’est son premier roman.

Dans la dèche au royaume enchanté - Cory Doctorow

Dans ce roman d’anticipation, Julius, le narrateur, est âgé de 150 ans et vit dans un monde où règne la société Bitchun. Tout le monde est immortel. Il est possible de sauvegarder le contenu de son cerveau. En cas de décès, on reprend la dernière sauvegarde en date et on la remet dans un clone. Et si on le souhaite, on peut se mettre en sommeil pendant plusieurs centaines voire milliers d’années et reprendre sa vie dans un temps très lointain. Autre caractéristique de ce futur qu’on imagine proche, tout le monde vit connecté et chaque individu dispose d’un stock de whuffies, un indicateur qui résume la popularité, la cote d’amour dont chacun bénéficie auprès des membres de sa communauté.

Julius vit à Disney World en Floride. Il est responsable du manoir hanté, une attraction traditionnelle du parc. Julius pense que cette attraction suscite la convoitise de la responsable d’une autre attraction, une femme très ambitieuse qui veut moderniser les attractions de Disney World. Paranoïa ou réalité, toujours est-il que Julius se fait assassiner. Grâce à ses sauvegardes fréquentes, il se retrouve rapidement dans un nouveau corps avec une mémoire fraîche. Mais ce clone de lui même connaît quelques dysfonctionnements.

Dans la dèche au royaume enchanté est le conte doux amer d’une réalité qui pourrait être la nôtre. En effet, ce roman est à lire en gardant à l’esprit les intentions d’un Mark Zuckerberg de voir nos vies exposées en ligne, sans filtres. Le système de whuffies évoque bien sûr ces « j’aime » qu’on récolte sur un célèbre réseau social ou les RT sur un autre de ces réseaux. Cory Doctorow nous invite ainsi à réfléchir sur les relations humaines alors qu’une technologie rend permanent le regard des autres sur nos actions. Son message nous rappelle qu’il est bon de déconnecter de temps en temps. Le roman aborde aussi la notion d’adhocratie : les collaborateurs du Disney World de Cory Doctorow travaillent sans véritable hiérarchie, au gré de leurs envies et d’alliances transitoires.

Le roman est court mais efficace dans le questionnement qu’il provoque chez le lecteur, ce qui en fait un bon livre de science-fiction. Je regrette juste que certains ressorts des relations humaines et les implications du système mis en place par la société Bitchun ne soient pas plus longuement développés.

Pour ceux qui rêvent de pouvoir un jour télécharger le contenu de leur cerveau, je vous laisse lire cet article très complet, même s’il ne vous réjouira pas.

Dans la dèche au royaume enchanté est téléchargeable gratuitement en version originale sur le site de Cory Doctorow.

La possibilité d’une île, Michel Houellebecq

Après plusieurs années d’abstinence, je renoue avec Michel Houellebecq. Pour ce faire, j’ai jeté mon dévolu sur la possibilité d’une île, un roman assez déroutant sur le fond et la forme puisqu’il s’agit d’un récit appartenant au genre de la science-fiction qui fait dialoguer un homme des années 2000 et son clone qui vit quelques centaines d’années plus tard.

Le narrateur, Daniel1, est un humoriste français à succès dont le fonds de commerce est le cynisme. Il expose sans fards tout ce qui va de travers dans la société, ce qui fait beaucoup rire ses contemporains. Il se rapproche de la communauté des Elohimites, une secte religieuse directement inspirée des Raéliens. Il devient le témoin principal du développement de la secte qui ne cesse de gagner en popularité alors que les gens sont de plus en plus individualistes. Ses clones, Daniel24 puis Daniel 25, commentent des centaines d’années plus tard les écrits de leur prédécesseur.

Au départ, je trouvais que ce roman prenait des allures de rengaine de vieux con qui critique la jeune génération. Du Houellebecq tout craché diront certains. Mais là où il fait fort c’est qu’il dépasse ses propos caricaturaux : le narrateur se les approprie. Il ne vit que pour son plaisir, la sexualité est purement récréative et non plus reproductive, le consumérisme et le jeunisme règnent. C’est pourquoi la promesse d’une vie éternelle via le clonage séduit tant les foules. Faisant siennes en apparence les les valeurs qu’il conspue, Houellebecq réussit à en démontrer les limites pour se faire l’avocat de l’amour et des sentiments humains.

Les thèmes chers à Houellebecq que sont les relations homme-femme et un regard pessimiste sur notre société se retrouvent dans La possibilité d’une île. Mais avec ce récit d’anticipation, Michel Houellebecq propose aussi une réflexion subtile sur ce qui fait de nous des humains. Il pose la question de la vie éternelle : c’est bien beau de vouloir devenir immortel mais pour quoi faire ? Le 25e clone de Daniel renoncera lui-même à l’immortalité. Devenu insensible et détaché des contingences matérielles, il part à la quête d’un bonheur impossible. Comment être heureux si on ne sent pas ? Pour Michel Houellebecq, le bonheur s’inscrit dans une réalité matérielle et sensible. On ne peut pas s’affranchir des souffrances humaines sans en même temps se priver du bonheur.

Avec la possibilité d’une île, je découvre un Houellebecq moins provocateur et plus profond que dans mes souvenirs.