L’art français de la guerre, Alexis Jenni

L’art français de la guerre est le premier roman d’Alexis Jenni et il est en lice pour plusieurs prix littéraires à l’heure où j’écris ces lignes : le Goncourt, le Renaudot, le Fémina et le Médicis. Ce n’est pas donné à tous les premiers romans de faire une telle unanimité. Gageons qu’un de ces prix sera décerné à Alexis Jenni. La raison de ce succès critique tient sans doute au thème du livre : Alexis Jenni a écrit un roman ambitieux sur l’identité française contemporaine. Un sujet on ne peut plus d’actualité alors que le gouvernement français s’est doté d’un ministère de l’identité nationale.

Alternant les petits boulots et les périodes de chômage, le narrateur fait un jour la rencontre d’un homme nommé Victorien Salagnon. Ce dernier va apprendre au narrateur l’art de la peinture. En échange le narrateur va raconter son histoire. Une histoire de guerres car Victorien Salagnon a été soldat pendant la Seconde Guerre Mondiale, en Indochine et en Algérie. L’histoire de ce personnage se superpose avec celle de la France à tel point qu’elle en a valeur de symbole. C’est une véritable fresque historique et sociale que propose Alexis Jenni avec L’art français de la guerre.

Il est donc question des 20 ans de guerre de la France. Ne cherchez pas cette référence dans les livres d’Histoire car elle en est absente. La seconde guerre mondiale est admise comme une guerre mais le contexte de la décolonisation n’a que tardivement permis de désigner les événements en Indochine et en Algérie comme des guerres à proprement parler. En alternant le récit de la vie de Victorien Salagnon et le présent vécu par le narrateur, l’auteur fait se répondre ces deux périodes de l’Histoire française. En effet être Français en 1943 est totalement différent d’être Français en 2011. Victorien Salagnon est lui-même passé de résistant à bourreau en l’espace de quelques années. Tout comme la France, il a perdu une certaine humanité en Indochine et en Algérie.

Alexis Jenni est talentueux dans le sens où il utilise un mécanisme classique du romancier : il revient sur le passé pour mieux définir et en l’occurrence critiquer le présent. Ce roman prend carrément des airs d’essai et de récit argumentatif. Critique du colonialisme hypocrite (refusons aux indigènes la liberté que nous avons défendue et reconquise contre l’envahisseur allemand), Alexis Jenni pourfend les réflexes de repli de l’extrême droite et dénonce la militarisation du corps policier et les contrôles d’identité au faciès, étincelles à l’origine de confrontations et d’émeutes. L’auteur règle aussi quelques comptes : il attaque De Gaulle et l’image que celui-ci s’est façonnée en romançant ses succès comme l’a fait Jules César avec la Guerre des Gaules. Alexis Jenni se montre aussi très critique de la vision cinématographique que le FLN a produite de la guerre d’Algérie. Avec ce premier roman, c’est un regard sans concession que pose Alexis Jenni sur l’identité française et l’Histoire récente de la France. Nous vivons encore aujourd’hui avec les conséquences de la guerre de l’Algérie et la déracinement des Pieds Noirs. Ces événements ont façonné l’imaginaire collectif français contemporain.

Alexis Jenni ne parvient toutefois pas à définir ce qu’est être Français de manière précise. Il propose quelques pistes : la langue comme chose commune et la volonté à vouloir vivre ensemble. Deux éléments particulièrement secoués par les temps qui courent. La réflexion amenée par ce roman apparaît nécessaire et elle est fort bien menée.

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L’homme blanc, Perrine Leblanc

La recrue du mois de janvier est Perrine Leblanc avec son premier roman : l’homme blanc.

Né et élevé dans un goulag, Kolia rejoint Moscou alors que la société soviétique se libère de l’emprise du stalinisme. Découvrant une liberté jusqu’alors inconnue, il se mêle au monde du cirque et devient mime au sein d’un trio entre Bounine, un Auguste très connu, et son acolyte Pavel, le clown blanc. En dépit d’un succès éclatant sur scène dans une Russie post communiste, Kolia ne cesse de penser à celui qui l’a éclairé dans sa jeunesse.

Quel plaisir j’ai eu à lire ce roman ! Je l’ai dévoré d’un bout à l’autre tout captivé que j’étais par le récit mené avec brio par Perrine Leblanc. J’avais quelques interrogations avant d’entamer ma lecture : la période soviétique de la Russie n’est pas une des plus joyeuses qui soit et je voyais mal dans ces conditions comment cette histoire de clown allait pouvoir me séduire. Mais il y a quelque chose qui parle à tout le monde, peu importe les époques : un homme à qui rien n’a réussi dès la naissance finit par trouver un certain succès pour retomber dans la déchéance. Mais jamais il ne perdra son humanité en route. Et quelle ironie que cet orphelin à la vie triste devienne un mime très drôle qui va rejoindre le meilleur duo de clowns de l’URSS pour faire rire les gens.

Dans un style sobre, froid parfois, Perrine Leblanc expose le destin de Kolia, déroulant les épisodes et les rencontres marquants de sa vie. Comme lecteur je me suis retrouvé aux côtés de l’attachant Kolia dans la froideur du goulag, dans la tristesse de sa vie de misère à Moscou, dans la chaleur du cirque et dans la recherche de celui qui lui a permis de s’en sortir. Du stalinisme des années 30 à la Russie post communiste des années 90, c’est l’histoire d’une vie qui nous est contée sur fond de l’histoire d’un pays. Et le terme conte est tout à fait approprié pour décrire ce roman. En effet, Perrine Leblanc offre un récit parfaitement maîtrisé et sait assurément comment raconter une histoire. Tout paraît facile et naturel. L’art du récit n’est pas mort, c’est réjouissant !

Publié au Quartanier.