Le pouvoir du chien, Thomas Savage

Sur ce coup-là, j’avoue avoir été attiré par le résumé au dos de l’ouvrage. Celui-ci parlait du Pouvoir du chien comme d’un roman américain oublié après sa parution en 1967. Je ne connaissais pas Thomas Savage, cela m’a donc interpellé. Le fait que le livre soit postfacé par Annie Proulx fut aussi un argument de poids.

Le pouvoir du chien Thomas Savage

L’action se passe en 1925 dans l’Ouest des Etats-Unis, aux confins du Montana. Phil et George Burbank sont deux frères qui dirigent un ranch depuis 25 ans. Les deux frères sont responsables de l’exploitation familiale après que leurs parents ont pris leur retraite à Salt Lake City. Tous deux célibataires endurcis, leurs habitudes sont bouleversées quand George s’éprend de Rose, la veuve du médecin alcoolique du village voisin. Celle-ci a un fils nommé Peter qui est plutôt efféminé et solitaire. Sa venue dans le ranch des Burbank pendant les vacances scolaires suscite l’énervement de Phil.

Les caractères des deux frères sont opposés. Phil est très intelligent, adroit de ses mains et à l’aise avec les hommes du ranch. C’est le cow-boy viril par excellence. George est lui bien moins charismatique, un peu lourdaud et peu bavard. Malgré ces différences ou grâce à ces complémentarités, le ranch fonctionne bien et est un des plus importants de la région.

Le pouvoir du chien est un huis clos avec une forte intensité psychologique. Phil est dur vis-à-vis de tout le monde et ne tolère aucune faiblesse chez les autres, qu’il s’agisse du premier mari de Rose et de son alcoolisme, de son frère qu’il juge mou et influençable, de ses employés qu’il garde à l’œil ou simplement d’Indiens de passage sur leurs anciennes terres. La seule personne à trouver grâce à ses yeux est un cow-boy qu’il a connu au temps de sa jeunesse auquel il fait tout le temps référence quand il évoque le bon vieux temps. Rose est malmenée psychologiquement par Phil et sombre dans l’alcool. George ne dit rien, on le suppose aveugle sur cette situation intenable entre son frère et sa femme. Peter, lui, subit aussi les conséquences du caractère de Phil mais il se rêve plus puissant. Cette situation où tous sont sous pression verra un dénouement inattendu. Le pouvoir du chien est un roman qui décrit très bien le rapport de force que Phil exerce sur tous. Il est odieux, ce qui est étonnant avec sa très grande intelligence. Il m’a donné l’impression d’un surdoué incapable d’émotions qui ne juge les autres que sur leurs capacités intellectuelles. La postface d’Annie Proulx (qui a écrit la nouvelle adaptée au cinéma avec Brokeback Mountain) m’a surpris car je n’avais pas détecté le fait que Phil pouvait être un homosexuel refoulé. Je le considérais comme un misanthrope particulièrement misogyne. Cela est très subtilement suggéré par Thomas Savage et ma foi, cela pourrait bien être l’explication de son comportement envers les gens qui l’entourent et le fait qu’il se prenne finalement d’affection pour Peter.

Outre cette ambiance lourde très bien décrite, une autre raison pour lire Le pouvoir du chien est la description de la vie dans l’Ouest des Etats-Unis au début du vingtième siècle. Par exemple les gens sont peu bavards et même lors de grands repas, n’abordent que des sujets de convenance comme la météo. Autre sujet intéressant : le traitement réservé aux Indiens qui, chassés de leurs terres, sont forcés de vivre dans des réserves et ne peuvent circuler comme ils le veulent.

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Peut-être jamais, Maxime Collins

J’ai lu le premier roman de Maxime Collins dans le cadre de la Recrue du Mois. Il publie cette année un deuxième roman intitulé Peut-être jamais.

Peut-etre jamais Maxime Collins

Peut-être jamais est le journal d’un jeune homme sur plusieurs années : le récit commence en 2003 pour s’achever en 2020. Au début du roman, le narrateur est un jeune homme à l’aube de la vingtaine et il s’interroge sur sa sexualité. En effet tout commence avec un ménage à trois car ce jeune homme partage sa vie avec deux amants, une femme et un homme. Le narrateur se construit au fur et à mesure du récit malgré les embûches qui se mettent sur son chemin. Il se met notamment en couple avec un homme qui le domine, auquel le narrateur est complètement soumis, non seulement sexuellement mais il l’humilie, le trompe et l’utilise. Et c’est paradoxal pour le narrateur qui sait que cette relation est toxique mais qui y prend du plaisir (jusqu’à un certain point). Il ne se définit que par rapport à son compagnon qui le traite mal. Il remonte la pente mais c’est pour mieux retomber ensuite dans les bras de cet amant.

Peut-être jamais est à classer dans la catégorie des romans d’apprentissage. Et il s’agit là d’un apprentissage difficile, en raison de cette relation toxique. C’est dur de se définir, de trouver qui on est, ce qu’on veut quand on aborde la vingtaine surtout quand on est un jeune homosexuel à qui la société (à travers la famille principalement dans le cas présent) n’offre pas de perspectives pour développer une estime de soi. Heureusement les amis du personnage principal sont là pour l’épauler et le soutenir dans les moments difficiles. Même si le sujet du roman est éminemment intime, je trouve que Peut-être jamais a une portée plus large que le simple récit d’un parcours individuel. Il contient un message qui parle à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les modèles dominants qui sont véhiculés sur le genre, la vie amoureuse et la sexualité. Je note tout de même que le roman se termine sur un happy end rêvé, signe que l’auteur est un indécrottable optimiste.

Sur la forme, j’ai trouvé que Maxime Collins a très bien construit son roman : chaque chapitre correspond à un nouvel an. C’est une bonne trouvaille qui permet de retrouver le narrateur régulièrement et de constater avec lui ce qui a changé ou n’a pas changé dans sa vie. En particulier à ce moment charnière de l’année où tout le monde prend des bonnes résolutions en mettant le passé derrière soi. Ou tout du moins essaie.

La lecture de Peut-être jamais sera réservée à un public averti que les scènes explicites de sexe ne choquent pas.

Pr0nographe, Anne Archet

C’est une double première sur ce blog : je vais vous entretenir à la fois de littérature érotique et d’un livre auto publié. J’ai été contacté il y a quelques semaines par Anne Archet. Cette blogueuse spécialisée dans les textes érotiques venait en effet de publier un recueil de courts textes à saveur érotique disponible sur plusieurs plates-formes de distribution électronique.

Dans un ouvrage qu’on suppose autofictionnel dans une certaine mesure (le personnage principal s’appelle Anne Archet), sont offerts au lecteur une multitude de courts textes sur le thème de la sexualité et des relations charnelles.

Les textes se suivent les uns les autres et sont parfois interrompus par de courtes saynètes. Il s’agit de dialogues entre l’auteure/narratrice et sa conjointe Simone qui jouent le rôle de fil conducteur tout au long de l’ouvrage. Un peu déstabilisant au départ, ce fil rouge permet en fait de faire le lien entre les différents textes et les sous-thèmes du recueil de nouvelles. Car, sans être découpées de manières formelles, différentes parties se succèdent et se répondent. L’ouvrage prend en effet parfois des allures d’exercice d’écriture, comme si Anne Archet se lançait des défis littéraires : parler de la sexualité sous l’angle des différentes parties du corps, sous l’angle des relations exclusivement féminines ou encore sous l’angle de personnages totalement différents de l’auteure. Anne Archet prouve ainsi sa double maîtrise du sujet amoureux et de la langue.

Concrètement, à peu près toutes les combinaisons homme-femme sont proposées aux yeux avides du lecteur, mais aussi les relations entre femmes et entre hommes exclusivement. Parfois érotiques ou complètement pornographiques, les textes sont efficaces et possèdent soit une petite touche humoristique, surprenante ou carrément provocante. Sur ce dernier point, on sent la volonté d’Anne Archet de bousculer les idées reçues sur le sexe. Sous le couvert d’offrir des textes érotiques, Anne Archet propose un ouvrage militant. Son credo : la liberté individuelle. Celle d’aimer selon ses goûts et ses envie. Pour Anne Archet, la sexualité s’assume sans subir le jugement des autres. Il ressort de Pr0nographe un souffle d’air frais qui surprend le lecteur et c’est d’autant plus plaisant que c’est écrit de manière intelligente.