La saison froide, Catherine Lafrance

Catherine Lafrance est la recrue du mois de mars avec son premier roman La saison froide.

Après avoir rompu avec l’homme qu’elle aime mais qui ne veut pas quitter sa femme, la narratrice décide de quitter Montréal pour vivre une nouvelle aventure professionnelle à Yellowknife, la capitale des Territoires du Nord-Ouest. Elle traverse le Canada en voiture pour s’établir dans une ville où elle ne connaît personne et où le mode de vie diffère beaucoup de celui de Montréal.

D’une histoire assez banale (une rupture amoureuse), Catherine Lafrance tire un roman intéressant. Quitte à frôler parfois le mélodrame façon chick lit, l’auteure nous propose un double voyage : celui de l’expatriation dans un endroit inhabituel et celui, plus intérieur, de la narratrice qui mûrit au fur et à mesure des épreuves qui se mettent en travers de son chemin.

J’ai apprécié de me sentir dépaysé dans ma lecture avec la découverte du Nord, celui de Yellowknife avec ses contraintes météo (froid extrême et ensoleillement quasi nul en hiver), avec son mode de vie particulier et sa population mi blanche mi autochtone. Ce Nord difficile à comprendre pour ceux qui viennent du Sud représente un rite de passage vers la maturité pour la narratrice. Les remises en question et les épreuves se suivent mais lui permettent de devenir plus forte. Catherine Lafrance propose aussi un éclairage sur des sujets d’actualités propres à cette région : l’alcoolisme, l’immigration économique des gens du Sud ou encore le scandale des pensionnats indiens du Canada où les enfants autochtones devaient abandonner leur culture pour s’européaniser.
La saison froide est habilement écrit : l’alternance entre les passages au passé et ceux au présent donne du rythme au roman. Je l’ai lu avec intérêt, voulant remettre dans l’ordre les différentes choses qui se passent dans la vie du personnage principal. Catherine Lafrance sait véritablement créer un suspense pour tenir le lecteur en haleine.

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Atavismes, Raymond Bock

Pensez-vous que la société québécoise est un havre de calme où les gens vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature ? Raymond Bock n’est pas de ceux là. Avec Atavismes, son premier recueil de nouvelles, il dresse un portrait au vitriol du Québec.

Atavismes s’ouvre de manière choc sur une nouvelle où la violence se déchaîne sur un homme qui a le tort d’avoir des convictions politiques opposées à celles de ses tortionnaires. Le désaccord sur les vues politiques s’exprime physiquement par la volonté de réduire l’autre, de le nier en tant que personne. Les auteurs de ces actes sont incapables de lutter au niveau des idées. Impuissants à raisonner, ils sont esclaves de leurs émotions.

Le ton est ainsi donné et tout au long de ce grand déballage, le lecteur est assis dans le fauteuil d’un psy qui écouterait un Québec malade de son histoire et de sa place dans le monde. Les atavismes sont profondément ancrés dans l’identité québécoise et ils sont offerts à notre réflexion. Il y est question de l’impossible relation avec le père, de la chute des héros, du découragement du système éducatif. La nature est un des thèmes forts de ce livre. C’est d’ailleurs quand il est question du rapport malsain des personnages à la nature que le glauque et le mal être ressortent le plus. Ainsi ces colons prisonniers de l’hiver qui s’entretuent ou cet homme qui laisse la végétation et la faune envahir sa maison. Pour Raymond Bock, la présence des Québécois sur le sol nord américain est une greffe qui n’a pas pris, ce n’est pas naturel. Les personnages essaient de persister mais échouent à reprendre le contrôle de leur destinée.

Atavismes est un livre où règnent le malaise et le glauque. Raymond Bock dresse un constat très sévère en faisant coller des atavismes sombres à l’identité québécoise. Mais c’est tellement bien amené que chacune des nouvelles se lit avec passion. En plus d’avoir une grande acuité d’observation et de maîtriser son sujet, Raymond Bock possède une plume distincte. Chaque nouvelle a son style propre et l’ensemble de l’ouvrage est varié. Une voix d’écrivain originale à découvrir. Et encore une preuve du succès des éditions du Quartanier à publier les jeunes talents littéraires québécois.

Un hiver au P’tit Hippolyte, Paul Grégoire

Voici un premier roman québécois lu dans le cadre de la recrue du mois : un hiver au Ptit Hippolyte par Paul Grégoire.

A travers les yeux de son narrateur démuni, ce roman est une chronique de l’extrême pauvreté au centre-ville de Montréal. Résident dans une petite pension miteuse, le narrateur se voit confisquer tous les mois son chèque de BS par le responsable de la pension. Il vit d’expédients tels que distribuer des circulaires dans les rues interminables ou décharger des caisses de bières dans le sous-sol d’un dépanneur. Des petits boulots au noir très mal payés. N’ayant que rarement recours à la mendicité, le narrateur calcule ses dépenses au plus précis. Son choix se porte régulièrement sur l’alcool, histoire de passer le temps.

La pension est surnommée le P’tit Hippolyte en référence au centre hospitalier de soins psychiatriques Louis-Hippolyte Lafontaine. Tous les pensionnaires du P’tit hippolyte ont en effet un grain plus ou moins sévère : agoraphobie, obsession sexuelle, simplicité d’esprit, agressivité ou paranoïa. Paul Grégoire propose donc au lecteur un aperçu de la misère  sociale et psychologique qui touche une certaine population montréalaise. D’ailleurs, Montréal apparaît dans ce roman comme une ville dure et froide, loin des clichés des cartes postales. L’hiver n’est pas juste une particularité locale qui fait donne des sensations au touriste. Le narrateur sait ce que signifie souffrir du froid quand acheter une simple paire de chaussettes représente un défi d’une journée entière.

Par ailleurs, j’ai eu l’impression d’entendre les personnages parler en joual alors que je lisais le texte. Les dialogues sont justes et rythment l’histoire de ces déglingués de la vie. L’oeil du narrateur sur la société qui l’entoure et dont il ne fait pas vraiment partie sont aussi l’occasion pour Paul Grégoire de proposer une critique sur notre société de consommation. Voilà donc un roman à la fois tendre et sans concession qui possède un côté dépaysant même si l’action se situe  seulement à quelques kilomètres de chez vous.  Riche en humour tout en offrant un portrait lucide, un hiver au P’tit
Hippolyte souligne la beauté de la vie même quand tout va mal.

Lu sur ma liseuse.

Maria Chapdelaine, Louis Hémon

Ce que je croyais être un classique de la littérature québécoise a en fait été écrit par un auteur français. Maria Chapdelaine a en effet été écrit par Louis Hémon, un Français qui a longtemps séjourné au Canada. C’est même là qu’il a fini sa vie, happé mortellement par un train en Ontario.

Maria Chapdelaine est une jeune fille qui vit avec sa famille sur une terre dans la région du lac Saint-Jean à l’époque où les familles défrichaient des zones dans le bois pour les transformer en terres agricoles. Bientôt en âge de prendre époux, elle voit plusieurs prétendants se présenter à la famille lors de veillées et ainsi faire une cour officielle à Maria. Sur fond de travaux agricoles rythmés par les saisons, Maria devra faire un choix déterminant pour son avenir.

De par son séjour prolongé au Canada, Louis Hémon possède une connaissance fine du Canada français et des mœurs de ses habitants. Ce que je retiens d’abord de Maria Chapdelaine est la capacité de Louis Hémon à restituer la réalité de la vie dans le bois. Les efforts pour défricher la terre, pour isoler la maison du froid hivernal pour survivre loin des villes et des médecins. Mais aussi la chaleur des veillées, les rencontres sur le perron de l’église après la messe du dimanche et l’entraide entre habitants. J’ai vraiment aimé lire ce portrait de la vie rurale au Canada français.

Mais Maria Chapdelaine est bien plus que d’un roman historique. Louis Hémon réussit à écrire un roman passionnant à lire. Peu importe que vous vous intéressiez ou non à la vie d’antan au Québec. Maria Chapdelaine est indéniablement un classique de la littérature. Dans un style très simple, l’auteur démontre de superbes qualités pour décrire les tourments intérieurs de Maria et pour faire passer la chaleur qui émane de personnages avares de mots. Ses descriptions de la vie quotidienne sont courtes mais superbement tournées, laissant entrevoir une admiration pour le travail de ces familles. Cette admiration de l’auteur pour les Canadiens Français trouve son point d’orgue dans l’extase finale (un peu exagérée à mon goût) de Maria qui lui montre la voie à suivre. Son choix sera fait en fonction des trois piliers des Canadiens Français de l’époque : la religion catholique, la langue française et le mode de vie paysan.

La Bar-Mitsva de Samuel, David Fitoussi

Comme chaque mois, le 15 c’est jour le jour de la Recrue. Ce mois-ci, un auteur québécois pose un regard original sur le Québec et sur Montréal avec un roman intitulé La Bar-Mitzva de Samuel. Son nom est David Fitoussi et, comme le personnage principal de son roman, il a quitté la France pour s’établir à Montréal alors qu’il n’était qu’un enfant. Difficile de dire où se situe la frontière entre la vie de l’auteur et celle du jeune Samuel Elbaz. Mais j’ai particulièrement apprécié le vent de fraîcheur et de franchise à la lecture de la Bar-Mitzva de Samuel.

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Le jeune Samuel Elbaz raconte comment sa mère l’a emmené au Québec à l’insu de son père dont elle est divorcée. Devant ce choix qui n’est pas le sien, Samuel va poser un regard à la fois cynique et naïf sur son nouvel environnement : les Québécois et leur accent, l’hiver interminable à Montréal, ses camarades d’école et la préparation de sa Bar-Mitsva, le rite de son passage vers l’âge adulte. Le milieu familial n’est pas épargné non plus avec des parents peu aimants (un euphémisme) et des proches peu recommandables.

Le ton du roman est franc, parfois vulgaire et violent mais toujours juste. C’est celui d’un préadolescent qui n’aime pas grand monde et qui découvre la sexualité. Ce qui frappe le plus dans le roman, c’est ce qui n’est pas là : la compassion et l’amour des parents et la présence d’un modèle adulte pour ce jeune homme qui grandit. Samuel n’est pas pressé de devenir un adulte et on le comprend quand on voit le milieu dans lequel il évolue. Malgré tout, le roman n’est pas triste. Au contraire, l’humour (noir et grinçant) est présent tout au long du récit.

Ses propos sur le Québec et Montréal peuvent paraître durs mais à sa décharge, le narrateur n’a pas choisi ce pays. Si ça peut vous consoler, sachez que j’ai lu et entendu des propos similaires, voire pires, de la part de personnes qui, elles, avaient choisi de s’établir ici. J’ai bien aimé que la Bar-Mitsva de Samuel aborde le thème de l’immigration au Québec. C’est un sujet qui ne fera jamais consensus tant parmi les Québécois dits Purs Laines et les immigrants.

5 étoiles

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