Les noces barbares, Yann Queffélec

Yann Queffélec a remporté le Prix Goncourt en 1985 avec les noces barbares.

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Nicole est violée dans son adolescence par trois soldats américains et tombe enceinte à la suite de ce viol. L’enfant se prénomme Ludo. Il passe son enfance caché dans un grenier par les parents de Nicole. Il ne sera jamais aimé par sa mère et sera ostracisé par sa propre famille. Quelques personnes vont tout de même lui laisser entrevoir une certaine forme d’affection : Nanette, une cousine de sa mère, et Micho le nouveau mari de sa mère. Il développera même une certaine complicité avec Tatav, le fils de Micho, après bien des mauvais coups de sa part. Sa mère finira à force d’insister à le faire interner dans un pensionnat pour attardés mentaux dont Ludo s’échappera finalement pour trouver refuge sur l’épave d’un navire échoué sur une plage. Tout au long de son enfance et son adolescence, il cherche à obtenir une preuve d’amour de la part de sa mère.

Les noces barbares est un roman très dur et très violent. Dès le début, j’ai pris une grande claque qui m’a mis dans l’ambiance du livre. Les noces barbares possède un certain magnétisme. Je n’ai pas pu lâcher ce roman, pressé de savoir ce que vivait Ludo et en même temps fasciné par cet enfant que tous considèrent comme un fou parce que c’est bien commode. Il y a tellement d’injustices envers le personnage principal que c’en est vraiment diffcile. À certains égards, les noces barbares m’a rappelé le bruit et la fureur de Faulkner. En particulier le chapitre vécu du point de vue de Ben l’idiot de la famille. Sans être un débile, Ludo a des comportements primaires qui ont sans doute nécessité un gros travail d’écriture de la part de Yann Queffélec. Et puisque j’en suis au chapitre des comparaisons, je n’hésite pas à dresser un parallèle avec François Mauriac et ses descriptions de familles françaises dysfonctionnelles (voir le nid de vipères et Thérèse Desqueyroux qui se passent aussi dans la région de Bordeaux). Enfin on sent dans les noces barbares la passion de Yann Queffélec pour la mer, surtout dans la partie finale du roman où Ludo vit sur un bateau.

En résumé, un livre dur, à l’ambiance lourde mais un livre remarquable dans son écriture. À lire.

5 étoiles

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A propos du Goncourt

Pierre Assouline rapporte aujourd’hui sur son blog les paroles de Jonathan Littell à propos du Goncourt, un prix dont il a été le lauréat en 2006 pour les Bienveillantes.

Un extrait :

Je ne crois pas que les prix aient quelque chose à voir avec la littérature. Ils ont davantage à voir avec la publicité et le marketing, mais pas avec la littérature. Je n’aime pas ça.

C’est un pavé dans la mare qui frise l’ingratitude mais c’est tellement vrai. Tous les ans, les éditeurs parisiens courent après ce prix pour pouvoir mettre sur les livres un gros bandeau rouge affichant le mot Goncourt et son millésime. Il s’agit plus d’une opération commerciale pour s’assurer de meilleures ventes en librairie que l’affaire de passionnés de la littérature. Qu’en penseraient les frères Goncourt aujourd’hui ? Leur esprit a t-il été respecté ?

Trois jours chez ma mère, François Weyergans

Convaincu par les deux premiers Goncourt que j’ai lus (les Bienveillantes et Pélagie-la-Charrette), j’ai lu Trois jours chez ma mère par François Weyergans, lauréat du prix Goncourt en 2005. J’ai été très déçu. Je pense que je suis passé complètement à côté de ce qui fait l’intérêt de ce livre.

Un narrateur, qu’on suppose être François Weyergans lui-même, raconte l’histoire de François Weyergraf, écrivain en panne d’inspiration qui a promis de nombreux livres à ses éditeurs. Il a notamment le projet d’écrire un livre intitulé Trois jours chez ma mère qui met en scène un écrivain, François Graffenberg, qui écrit un livre dont le héros s’appelle François Weyerstein. Voilà pour la trame du roman qui est par ailleurs émaillé de multiples anecdotes sur la passion du narrateur pour les femmes, sur ses relations sexuelles extra conjugales, ses déboires avec sa banque et les huissiers et ses souvenirs d’enfance. Le narrateur est le procrastineur typique, n’arrivant jamais à se mettre au travail pour de bon. En fait, les anecdotes constituent l’essentiel du livre, il ne faut pas chercher une histoire. Le projet de livre est le seul fil conducteur de Trois jours chez ma mère. Et sa mère dans tout ça ? Elle est présente régulièrement dans le livre et l’auteur lui rend un bel hommage à la fin.

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Trois jours chez ma mère me laisse un goût d’inachevé, un sentiment de frustration. J’ai été tenté de crier à la supercherie à plusieurs reprises à la lecture de ce roman. Les mises en abyme multiples sont une sorte de jeu, François Weyergans mêle les pistes à la manière d’un Paul Auster. Mais là où l’écrivain américain est bon, Weyergans n’arrive pas à garder l’intérêt du lecteur. L’exercice littéraire est en soi intéressant et maîtrisé mais le livre est d’un ennui profond. Les anecdotes sont plus ou moins intéressantes, on passe du coq à l’âne. Ça m’a donné l’impression d’un livre fourre-tout. Un écrivain se reconnaît peut-être dans l’angoisse de la page blanche, les projets avortés, bref les affres de la création littéraire mais j’ai trouvé ça bien peu passionnant. Trois jours chez ma mère est l’histoire du livre que l’auteur n’a pas écrit. C’est aussi le livre qu’on ne lira pas et on ne s’en portera pas plus mal.

Ma note : 2/5

Les Bienveillantes, Jonathan Littell

Gagnant du prix Goncourt 2006, ce livre a beaucoup fait parler de lui. En bref, il s’agit de la description de l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale du point de vue d’un nazi. La presse a beaucoup parlé de ce phénomène littéraire et j’ai moi-même été séduit par les quelques critiques que j’ai lues.

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On suit le Dr Maximilien Aue, jeune juriste Allemand, qui a été recruté par la SS. Son parcours le fait voyager dans toute l’Europe en guerre, en bonne partie sur le front de l’Est. Le récit commence en Ukraine où ont lieu les premières actions contre les Juifs et où le lecteur se familiarise avec l’appareil nazi et ses relations avec l’armée allemande. Nous allons par la suite dans le Caucase, où l’armée allemande tente de se rapprocher de la Russie. La question de la population juive de cette région s’avérera beaucoup plus complexe qu’en Europe Orientale. Le narrateur nous emmène après dans l’enfer de Stalingrad, véritable tournant de la guerre pour l’Allemagne nazie. Le Dr Aue en ressortira blessé et décoré pour se voir confier un poste administratif à Berlin au sein de l’équipe d’Himmler. Son rôle est de superviser les relations entre les camps de concentration et les entreprises allemandes à la recherche de main d’œuvre pour poursuivre l’effort de guerre. Dans la dernière partie du roman, on assiste à la chute de Berlin au fur et à mesure des bombardements anglais et de l’avancée inexorable des troupes russes.

Les Bienveillantes est tout simplement un livre brillant en tout point. Ça fait longtemps que je n’ai pas lu un roman avec un tel niveau de langue française. Le récit est également d’une grande qualité. Malgré la longueur du roman (900 pages), je ne l’ai pas trouvé ennuyeux. Il s’agit là d’une œuvre littéraire qui se lit très bien. Les Bienveillantes était en lice pour le prix Goncourt avec le dernier roman de Michel Houellebecq. Je n’ai pas lu celui-ci mais s’il est dans la même veine que ses ouvrages précédents (Extension du domaine de la lutte, plate-forme et les particules élémentaires, que j’ai tous beaucoup aimés), c’est certain qu’il ne tenait pas la route face à une telle compétition. Houellebecq est un très bon auteur mais, avec ce livre, Jonathan Littell place la barre très haut. Ne serait-ce que pour toute la recherche effectuée sur les faits historiques de la Seconde Guerre Mondiale. Si le narrateur et ses proches sont fictionnels, les personnages de l’armée allemande tel Paulus ainsi que les pontes de l’organisation nazie comme Himmler, Goebbels ou Speer et d’autres tristes personnages comme Eichmann sont eux bels et bien réels. Ce n’est d’ailleurs pas facile au départ de se repérer dans les grades militaires et SS que l’auteur a choisi de garder en allemand. Mais au fur et à mesure du récit, on se familiarise avec tout ça. Les Bienveillantes démonte l’appareil nazi et ses jeux de pouvoir. Le lecteur vit de l’intérieur avec le narrateur la confiscation du pouvoir par un parti qui veut tout contrôler. Au niveau de la qualité des recherches, j’ai particulièrement apprécié le passage où le narrateur discute avec un spécialiste de la linguistique dans le Caucase. Là encore le travail de recherche et de documentation a dû être énorme.

On peut bien sûr avoir des réticences à s’attaquer à ce morceau. Les 100 premières pages sont les plus difficiles à lire tant les descriptions des exécutions des Juifs puis de leur génocide sont explicites. Paradoxalement, ce sont les pages les plus dures à digérer mais ce ne sont pas les pires. Le narrateur est dans sa carrière amener à gérer certains aspects logistiques de la solution finale et alors que les descriptions sont moins crues, l’horreur est à son comble avec la systématisation et la rationalisation des l’extermination des Juifs avec le transport ferroviaire et les camps de concentration.

Le narrateur est d’ailleurs un individu terriblement normal. Il n’est pas particulièrement mauvais, c’est encore moins quelqu’un de bien. C’est une personne avec ses défauts (ils sont nombreux) et ses qualités (il en a). Ce nazi-là ne correspond pas à l’image du salaud qu’on voudrait bien avoir en tête pour expliquer l’inexplicable.

Si j’osais y aller d’une analyse littéraire, je dirais que les Bienveillantes est le roman du corps : le corps malade, le corps blessé, le corps qui désire, le corps qui jouit, le corps en santé, le corps en décomposition, le corps affaibli, le corps ivre. C’est le corps qu’on retrouve en filigrane dans tout le roman. L’esprit lui-même est soumis au corps. Ainsi l’esprit du narrateur est clair quand son corps est en forme mais dès que ce dernier commence à éprouver des difficultés dues à la fatigue ou à des blessures, la tête ne fonctionne plus aussi bien. Les exégètes de Littell ne manqueront pas d’y trouver leur compte.

Je n’ai trouvé que deux choses que je n’ai pas aimé dans ce livre : les épisodes de délire du narrateur à Stalingrad et dans la maison de sa sœur. Pour moi, ça ne cadre pas avec le reste qui est bassement terre-à-terre.
A noter l’épisode étonnant de la rencontre avec Adolf Hitler vers la fin du roman dont le narrateur s’étonne qu’il ne soit pas rapporté dans les livres d’histoire. Je n’en dis pas plus : à vous les Bienveillantes !

Ma note : 5/5.

Je vous renvoie ici à l’analyse du roman faite par Pierre Foglia, le chroniqueur de la Presse. Comme lui, j’ai été frappé par cette phrase du livre qui résume tout :

On a beaucoup parlé après la guerre de l’inhumain. Mais l’inhumain, excusez-moi, cela n’existe pas. Il n’y a que de l’humain et encore de l’humain.

Pélagie-la-Charrette, Antonine Maillet

Ce livre a été écrit par Antonine Maillet, une auteur (ou plutôt auteure comme on aime à l’écrire ici) canadienne mais avant tout acadienne. J’ai appris dans la préface que ce livre a reçu le prix Goncourt en 1979. C’est le premier Goncourt que je lis il me semble. Et parlant de première, Pélagie-la-Charrette est le premier roman étranger à avoir reçu le fameux prix littéraire.

Pélagie-la-Charrette est le nom de l’héroïne du roman. Elle s’appelle Pélagie. C’est une Acadienne qui a subi le Grand Dérangement de 1755. Déportée en Géorgie, elle entreprend 15 ans plus tard de retrouver son Acadie natale, située à quelques milliers de kilomètres au nord. Elle emmène avec elle un petit groupe d’Acadiens qui comme elle souhaitent retourner vivre sur la terre de leurs ancêtres. Et comme il n’y avait ni avion ni voiture à l’époque, le voyage va s’effectuer sur des charrettes tirées par des bœufs, d’où le surnom de Pélagie-la-Charrette.
Le petit groupe va grossir, faire des rencontres, passer par des aventures plus ou moins heureuses mais surtout les Acadiens séparés depuis plus de 15 ans vont se retrouver en tant que peuple.

Ce roman m’a fait sortir de mes habitudes à plusieurs titres.

D’abord la langue, le français, celui des Acadiens. Qui plus est des Acadiens du 18ième siècle. C’est tout un défi pour le lecteur français contemporain : que peuvent bien vouloir dire des mots comme basir, dumeshui, hucher, maçoune ? En plus des mots, ce sont les tournures de phrase qui sont peu familières. Le français de l’Acadie est lui-même différent du français parlé au Québec. J’ai eu un peu de mal à accrocher au début car j’ai été déstabilisé par le texte. Mais j’ai compris le sens des mots suivant le contexte et je me suis ensuite laissé porter par le récit.

Ensuite ce qui m’a plu c’est l’Histoire, avec un grand H celle-là. Celle qu’on a oubliée en France et qu’on n’enseigne pas. Celle de la présence française en Amérique du Nord et celle des peuples francophones d’Amérique. Le roman nous fait connaître le triste sort des Acadiens, déportés de leurs terres par les troupes du roi d’Angleterre. On y croise aussi les Américains qui n’aiment pas vraiment les Acadiens catholiques, en particulier les protestants de Boston qui ont disputé aux Acadiens les eaux poissonneuses de l’Atlantique au large du Maine et de la Nouvelle-Écosse. Comme le retour au pays dure quelques années (ben oui la charrette c’est pas une fusée), on voit également en trame de fond la vie aux Etats-Unis à l’époque avec ses marchés aux esclaves dans le sud, la nouvelle qui se répand de la Boston Tea Party et de la proclamation de l’indépendance américaine à Philadelphie. Mais aussi la rivalité avec les Anglais et les relations avec ceux qu’on n’appelle pas encore les Amérindiens mais les Sauvages.

Enfin et surtout le périple des hommes et des femmes décrit dans ce livre est passionnant. On fait connaissance avec une communauté tricotée serrée avec ses coutumes, ses croyances. Les personnages réellement attachants. C’est un plaisir de les suivre.

Si vous avez le goût d’être dépaysé, lisez Pélagie-la-Charrette. C’est un beau voyage qui vous attend.


Ma note : 5/5.