10 ans de blog littéraire : un bilan

En septembre 2006, j’appuyais sur le bouton « Publier » pour faire paraître un premier texte (d’abord sur une autre plateforme puis rapidement sur wordpress). 10 ans et 370 billets plus tard, ce blog est toujours là ! Et qui plus est, je continue à l’alimenter ! C’est mon premier motif de fierté, la constance dans la publication. Quand je regarde le nombre et la variété des livres que j’ai lus et commentés ici au cours des dernières années, je suis satisfait. Le blog a même souvent joué le rôle de déclencheur dans les lectures que j’ai faites, mission accomplie !

Mission accomplie et plus encore !

Ce qui avait commencé comme un bloc-notes personnel pour pallier une mémoire souvent trop courte concernant mes lectures s’est vite transformé en lieu d’échanges entre passionnés. Et c’est surtout ce que m’a apporté cet espace : l’envie d’aller plus loin dans la découverte de nouveaux auteurs et de nouveaux genres. Sans les commentaires laissés ici, je n’aurais peut-être pas eu spontanément l’envie de lire Dany Laferrière, François Mauriac, William Faulkner, Kim Thuy, Marie-Claire Blais ou encore Don DeLillo. Et ça marche dans les deux sens, quel plaisir lorsque vous m’écrivez que tel ou tel billet vous a donné envie de lire le livre dont je parle !

De la même manière, ce blog m’a donné la possibilité de rejoindre en 2009 l’équipe de la Recrue du Mois, une joyeuse bande de passionnés de littérature québécoise et de nouveaux talents littéraires. Merci à Venise de m’avoir proposé de contribuer à faire connaître les jeunes talents du milieu littéraire québécois. Cerise sur le gâteau, grâce à la Recrue du Mois, je peux m’enorgueillir d’avoir dépassé la barre symbolique de 100 livres québécois lus.

Petite fierté personnelle, j’ai été contacté il y a quelques années par un professeur qui a fait travailler sa classe sur ce blog. Ce sont ses élèves qui ont fait exploser le nombre de commentaires sur l’article consacré à Agaguk d’Yves Thériault.

Mais surtout, ce blog représente un exercice d’écriture que j’apprécié énormément. Je me suis rendu compte au cours de ces 10 dernières années que j’aimais et que j’avais besoin d’écrire. J’aime le fait de devoir réfléchir sur un roman pour en faire un compte-rendu fidèle sans gâcher le plaisir du futur lecteur. Poser des pensées par écrit me fait un bien fou.

Les tentatives avortées

Au cours des années, j’ai essayé un certain nombre de choses concernant ce blog, histoire de varier les plaisirs ou tout simplement d’expérimenter.
Par exemple, ce blog a eu sa page Facebook. Mais j’ai trouvé qu’il était compliqué de l’alimenter en contenu en parallèle du blog. Après une expérience de 2 ans environ, j’ai choisi de fermer la page Facebook pour me concentrer sur le blog lui-même.
J’ai aussi essayé plusieurs fois de sortir du strict commentaire de lecture avec des billets sur des sujets liés au livre. J’ai ainsi écrit à propos de ma première liseuse (j’en ai une nouvelle depuis), à propos des pages Facebook des maisons d’édition ou de la présence de bandeaux sur les livres. Ces billets ont eu leur petit succès d’audience mais j’ai pour le moment renoncé à poursuivre sur cette voie pour privilégier les compte-rendus de lecture. A renouveler peut-être.
Je me suis aussi posé la question de poster quelques commentaires en mode vidéo, à la façon des booktubeuses. Mais là aussi le temps nécessaire à la préparation et au tournage en lui-même m’ont fait renoncer. Et je suis plus à l’aise avec le texte qu’avec l’image et la vidéo (au contraire de la tendance actuelle du web, je sais…)

Les frustrations

En 10 ans, on a le temps de prendre du plaisir mais aussi de se retrouver frustré.
Ma principale frustration est de ne pas réussir à publier davantage. Par exemple, il y a encore une dizaine de livres que j’ai lus mais pas encore chroniqués. Cette liste m’obsède. J’ai réglé quelques cas fin 2015 avec une rafale de publications. Mais je traîne encore plusieurs livres que je dois encore commenter. Comme un boulet attaché à ma cheville. Ceci s’explique par le fait que la lecture est un loisir peut-être un peu moins important dans ma vie que quelques années auparavant. Ma vie professionnelle est plus prenante, les activités avec la famille plus nombreuses, d’autres loisirs ont aussi relégué la lecture et ce blog un peu plus bas dans les priorités.

J’aimerais aussi être plus actif dans la blogosphère littéraire. Je l’ai déjà été mais je me fais rare, voire totalement absent dans les commentaires des autres blogs littéraires. Pas par manque d’intérêt, loin de là, mais faute de temps. Il faut dire aussi que je ne suis pas aidé par l’inflation de blog consacrés aux livres. A tel point que j’ai renoncé à en faire le compte… Ce qui est un bon signe (espérons-le) pour le milieu de l’édition.

Un autre point qui me frustre légèrement est l’érosion du nombre de visites au fil des années. Certes je publie moins qu’avant et je suis un blog littéraire parmi des milliers d’autres. Mais vu la quantité d’articles publiés, je me dis que l’audience ne pourrait qu’augmenter au fil des années. Or la fréquentation de ce blog a été divisée par deux entre 2013 et 2015. La dépendance à Google et ses algorithmes fait mal. Pour les amateurs de chiffres, le blog compte depuis sa création 480 000 pages vues environ au moment d’écrire ces lignes.

Et l’avenir, me direz-vous ?

Le blog n’est pas mort ! On annonce régulièrement la mort du blog au profit des réseaux sociaux, des chaînes YouTube, des applications etc. Je n’en crois pas un mot. Le format peut changer et la lecture des blogs se fait de plus en plus sur mobile mais je veux croire à la valeur ajoutée et à l’intérêt d’un espace dédié à des lectures. Je vais donc continuer à parler de mes lectures et à partager mes impressions. Et pourquoi pas expérimenter de nouvelles choses.

Cette étape des 10 ans est l’occasion de vous remercier de votre passage, de vos commentaires et de vos amitiés, toutes virtuelles qu’elles soient. Mais cet anniversaire, c’est aussi l’occasion de vous demander ce que vous, lecteurs, attendez d’un blog de lecture et de ce blog en particulier. Quelques questions en vrac :

  • Qu’aimeriez-vous trouver ici ?
  • Qu’est-ce qui vous déplaît ici ?
  • Quels livres aimeriez-vous trouver ici ?
  • Que vous inspire ce blog : plaisir ? ennui ? découverte ? déjà-vu ?

 

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Le sagouin, François Mauriac

Lire Mauriac ne peut pas vous laisser indifférent. Le sagouin est un roman très court qui va droit au but.

Le sagouin c’est le petit Guillou qui, âgé d’une dizaine d’années, est rejeté par tous. Paule, sa mère, ne l’aime pas et le considère comme un demeuré. Sa grand-mère paternelle se désespère d’avoir un héritier si simple d’esprit. Quant au père, il est complètement efface et dominé par sa femme et sa mère. Or Guillou est loin d’être attardé comme le découvrira Bordas, l’instituteur du village. Mais c’est de Bordas que provient le pire abandon : bien que conscient des capacités de Guillou, il refuse de s’occuper de lui pour de mauvais motifs.

Mauriac est maître dans l’art de peindre les comportements familiaux les plus vils. Le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir malaise et indignation devant tant de méchanceté gratuite et de faiblesse. Et l’auteur parvient en même temps a témoigner d’une réalité sociale dans la campagne française de l’entre deux guerres : les oppositions de classes entre une famille noble qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une femme issue de la bourgeoisie qui rêvait d’un mariage synonyme d’ascension sociale et un couple de socialistes engagés. Quatre romans de Mauriac que je lis et quatre fois que je suis ébloui par tant de talent !

Du même auteur:

Génitrix, François Mauriac

Après le nœud de vipères et Thérèse Desqueyroux, voici un autre roman de François Mauriac : Génitrix. Comme les deux autres, Génitrix m’a laissé une forte impression à la fois par la qualité littéraire du livre et par le sujet traité.

Dans une vieille maison de la région bordelaise, Mathilde se remet difficilement d’une fausse couche. Son mari Fernand Cazenave l’a épousée tardivement alors qu’il entrait dans la cinquantaine. Ce mariage lui a finalement permis d’échapper à sa mère Félicité, une femme froide qui domine son fils depuis toujours. Pourtant, plutôt que de veiller sur son épouse, Fernand dort maintenant dans la chambre voisine de celle de sa mère. L’arrivée de Mathilde a enlevé à Félicité l’influence qu’elle avait sur son fils. Mais elle profite de la convalescence de la malade pour essayer de reconquérir Fernand.

Quel roman exceptionnel que Génitrix ! La situation est simple : c’est le combat d’une mère qui refuse de relâcher l’emprise qu’elle possède sur son fils. Mais le roman est aussi complexe car il n’est pas facile de rendre sur papier les subtilités des relations entre la mère et le fils. François Mauriac décrit très bien la force de la figure maternelle par opposition à un fils faible et effacé. La mère est ici un vrai mauvais personnage. L’amour pour son fils est véritable mais étouffant. Mais pas question pour Mauriac de dépeindre Fernand comme une victime car il se complait dans sa faiblesse et dans son besoin maladif de la présence d’une mère forte. La mère et le fils se sont construit au fil des années une relation malsaine.

Le roman est relativement court, moins de 200 pages. Mais quelle intensité ! Je suis vraiment devenu fan de François Mauriac et de son écriture simple et si efficace. Une fois encore, on comprend que pour lui la famille est une prison. Une guerre d’usure où tous les coups sont permis mais sans que jamais la confrontation libératrice ne se produise. Cette guerre froide devient une lecture que je recommande absolument.

Les noces barbares, Yann Queffélec

Yann Queffélec a remporté le Prix Goncourt en 1985 avec les noces barbares.

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Nicole est violée dans son adolescence par trois soldats américains et tombe enceinte à la suite de ce viol. L’enfant se prénomme Ludo. Il passe son enfance caché dans un grenier par les parents de Nicole. Il ne sera jamais aimé par sa mère et sera ostracisé par sa propre famille. Quelques personnes vont tout de même lui laisser entrevoir une certaine forme d’affection : Nanette, une cousine de sa mère, et Micho le nouveau mari de sa mère. Il développera même une certaine complicité avec Tatav, le fils de Micho, après bien des mauvais coups de sa part. Sa mère finira à force d’insister à le faire interner dans un pensionnat pour attardés mentaux dont Ludo s’échappera finalement pour trouver refuge sur l’épave d’un navire échoué sur une plage. Tout au long de son enfance et son adolescence, il cherche à obtenir une preuve d’amour de la part de sa mère.

Les noces barbares est un roman très dur et très violent. Dès le début, j’ai pris une grande claque qui m’a mis dans l’ambiance du livre. Les noces barbares possède un certain magnétisme. Je n’ai pas pu lâcher ce roman, pressé de savoir ce que vivait Ludo et en même temps fasciné par cet enfant que tous considèrent comme un fou parce que c’est bien commode. Il y a tellement d’injustices envers le personnage principal que c’en est vraiment diffcile. À certains égards, les noces barbares m’a rappelé le bruit et la fureur de Faulkner. En particulier le chapitre vécu du point de vue de Ben l’idiot de la famille. Sans être un débile, Ludo a des comportements primaires qui ont sans doute nécessité un gros travail d’écriture de la part de Yann Queffélec. Et puisque j’en suis au chapitre des comparaisons, je n’hésite pas à dresser un parallèle avec François Mauriac et ses descriptions de familles françaises dysfonctionnelles (voir le nid de vipères et Thérèse Desqueyroux qui se passent aussi dans la région de Bordeaux). Enfin on sent dans les noces barbares la passion de Yann Queffélec pour la mer, surtout dans la partie finale du roman où Ludo vit sur un bateau.

En résumé, un livre dur, à l’ambiance lourde mais un livre remarquable dans son écriture. À lire.

5 étoiles

Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

Ce roman de François Mauriac commence alors que Thérèse Desqueyroux vient de bénéficier d’un non-lieu au procès où elle était accusée d’avoir tenté d’empoisonner Bernard, son mari. Malgré sa culpabilité et le faisceau d’éléments l’incriminant, elle fut sauvée par le faux témoignage de son mari qui préfère que l’affaire soit étouffée.

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Le chemin du retour à la maison est l’occasion pour Thérèse de revenir sur les événements passés. Au fur et à mesure du trajet, elle revoit des lieux familiers qui lui rappellent son enfance, le mariage avec Bernard, le voyage de noces à Paris, les premier temps du foyer et sa grossesse jusqu’à la tentative d’empoisonnement. Thérèse appréhende la confrontation avec son mari lorsqu’elle franchira de nouveau la porte de la maison familiale où se sont déroulés les funestes événements.
La tentative de meurtre à l’endroit de Bernard n’était pas un crime prémédité. Il s’agit d’un geste qui découle d’une haine ordinaire pour un mari qui manque de subtilité et empli des certitudes ancestrales de sa famille.
Avec le cas de Thérèse Desqueyroux, on se rend compte que coupable ou victime, la frontière est fine. En effet, Thérèse est une femme moderne dans un monde traditionnel. Elle est éduquée, cultivée et possède un esprit subtil alors que son mari et sa famille essaient de la contrôler, de la cantonner dans le rôle de femme et d’épouse.

À la lecture de Thérèse Desqueyroux et du nœud de vipères, la famille n’est pas chez François Mauriac un lieu propice à l’épanouissement personnel. C’est le moins qu’on puisse dire. La famille de Thérèse est pesante, hautaine, emprunte d’idées reçues et fermée à toute opinion qui diverge de son dogme et de ses habitudes.

Avec une économie de mots, François Mauriac transmet une grande variété de sentiments et de nuances. Le roman est court mais frappe fort avec un récit bien mené.

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Du même auteur : le nœud de vipères

Le noeud de vipères, François Mauriac

Le nœud de vipères est le premier livre de François Mauriac que je lis. Curieusement, je suis passé à travers toute ma scolarité sans étudier une seule de ses œuvres ou un seul de ses textes alors qu’il me semble que c’est un auteur français majeur. Alors que François Mauriac peut avoir une image un peu poussiéreuse avec une étiquette d’écrivain catholique, je n’ai lu que de bonnes choses à son propos sur certains blogs littéraires, ce qui m’a incité à me jeter à l’eau. Au moment de choisir un de ses livres sur les rayons de ma bibliothèque de quartier, j’ai fait confiance au petit pictogramme indiquant que le nœud de vipères était un coup de cœur des bibliothécaires. C’est bête, mais ça marche.

Louis a 68 ans. Il entreprend l’écriture d’une lettre à sa femme Isabelle pour lui expliquer pourquoi il a failli la déshériter ainsi que leurs enfants et pourquoi il éprouve une haine tenace envers ses proches. Persuadé que son épouse, ses enfants et ses petits-enfants attendent impatiemment sa mort pour toucher leur héritage et se livrer à une véritable curée, il décrit le désir de vengeance qui l’anime. Le nœud de vipères est la longue lettre d’un homme qui, sentant la mort approcher, couche sur le papier les sentiments qui l’ont animé tout au long de sa vie. Louis a vécu une enfance relativement triste et solitaire. Il a compris assez tôt que sa femme l’avait épousé pour son argent, elle qui venait d’une famille désargentée de la noblesse française. Il ne fut que son second choix.
Ce livre de François Mauriac est le récit d’un homme meurtri et profondément déçu, que les machinations de ses proches pour s’emparer de son argent ont rendu amer sur la nature humaine. Ses enfants n’entreprennent-ils pas des manœuvres pour le faire interner ? Ce nœud de vipères dont parle Louis est-il son cœur rempli de rancune ou est-ce cette famille manipulatrice ?

Le nœud de vipères aurait pu être un livre fielleux et peu agréable à lire en raison de la rancœur qu’éprouve Louis. Or c’est un plaisir de suivre le narrateur dans son récit. Au fur et à mesure du livre, Louis révèle des facettes multiples, bien loin de l’homme vengeur du début du roman. Il y a une véritable progression au fil du roman où les masques finissent par tomber. Il sera notamment question de richesse, d’adultère, de laïcité et d’une pratique hypocrite de la religion. On se posera aussi la question de la maladie : on n’a que le point de vue de l’auteur de la lettre, s’agit-il de la vérité ou d’un délire paranoïaque ? Publié dans les années 1930, le livre nous éclaire aussi sur les mœurs de la France de province au début du siècle dernier.

Le nœud de vipères est une œuvre qui montre de la part de son auteur une grande maîtrise de la langue française et de l’écriture. J’ai particulièrement apprécié la précision dans le choix des mots pour rendre compte d’états d’esprit très variés et pour décrire l’ambiance détestable au sein de cette famille.

Du même auteur : Thérèse Desqueyroux.