La modification, Michel Butor

C’est une première expérience pour moi dans la mouvance du Nouveau Roman. La 4e de couverture de La modification précise que ce roman de Michel Butor est le plus lu de ce mouvement littéraire. Je ne suis donc pas bien original avec une telle entrée en matière. La modification a remporté le prix Renaudot en 1957.

Un homme quitte Paris en train pour retrouver sa maîtresse à Rome. Le roman commence alors qu’il s’installe dans son compartiment de troisième classe et se termine quand le train entre en gare de Rome. Vous vous dites déjà que ce livre ne doit pas être bien palpitant étant donné que le trajet dure 21h (on est dans les années 50) ? C’est faux, car il s’en passe des choses dans le cerveau de ce voyageur qui part avec une certaine intention en tête et qui arrive dans un tout autre état d’esprit.

J’ai adoré ce roman. La principale qualité est la narration choisie par Michel Butor. Le narrateur s’adresse au lecteur comme s’il était cet homme qui voyage : vous prenez le train, vous vous asseyez sur votre siège, vous repensez à votre dernier voyage etc. Il m’a fallu quelques pages pour me faire à ce style. Mais une fois dans le roman, on n’y fait même plus attention. Le roman est complètement centré sur l’esprit du narrateur. On suit ses pensées l’une après l’autre : une gare sur le parcours lui fait penser à un autre trajet Paris-Rome qu’il a fait dans le cadre son travail de vendeur de machines à écrire, il repense à sa famille restée à Paris, il rêve, il imagine comment il va surprendre sa maîtresse, il revoit les moments passés avec elle etc. Le récit mêle donc le trajet présent, les hypothèses du narrateur sur le futur, plusieurs moments du passé, dans un sens du trajet puis dans l’autre.

On se rend compte que le personnage principal est un être faible. Hésitant entre son confort actuel et la possibilité d’une vie plus agréable, il retarde le moment de sa décision et ne choisit pas entre son épouse et sa maîtresse. Pour compléter le portrait, il est manifestement radin et n’aime pas ses enfants. Mais on ne peut pas totalement le détester ce personnage étant donné que nous sommes lui. Ses interrogations et ses hésitations sont aussi un peu les nôtres.

La modification est une expérience prenante pour le lecteur qui accepte de mettre une certaine attention dans sa lecture. Il faut vouloir garder le fil du récit pour profiter pleinement de la modification qui s’opère chez ce voyageur. On est dans une littérature cérébrale qui décevra les amateurs d’action mais qui comblera les lecteurs exigeants.

Les maisons d’édition sur Facebook

Si comme moi vous aimez vous tenir au courant de l’actualité du livre et que vous voulez savoir ce que mijotent les éditeurs, vous suivez sans doute un certain nombre de maisons d’édition via Facebook. En effet, pas besoin de se connecter au site de chacun des éditeurs, je me connecte sur Facebook et je suis tenu au courant des nouveautés, des événements et autres informations que les éditeurs publient. Et en plus, je peux partager les nouvelles qui me plaisent avec mon réseau de contacts. Bref, bien plus qu’un outil pour rester en contact avec des amis, Facebook est aussi une source d’information. C’est un média à part entière.

Je me suis amusé à faire un point sur la présence sur Facebook des maisons d’éditions françaises et québécoises. Tour d’horizon des pages Facebook des éditeurs :

Côté France

Mise à jour : il y a aussi la page des éditions Zulma. Merci à Édith qui a mentionné l’existence de cette page sur Facebook.

Je mentionne aussi la page de Leezam, un éditeur et libraire numérique français. Ils ont lancé une application iphone (téléchargeable ici) qui comprend entre autres une agrégateur de blogues de lecture où vous pourrez retrouver les articles de ce blogue en compagnie des blogues le globe-lecteur, Luke’s blog et un moment pour lire.

Du côté du Québec, ça donne :

Mise à jour : la page des éditions les Six Brumes (merci à Richard l’ermite de Rigaud), les pages de la Courte Échelle, de la Montagne Secrète et Bayard Jeunesse Canada (merci à Julie). Et Transit Éditeur.

Il s’agit bien évidemment d’une liste qui pourra être complétée si vous connaissez d’autres éditeurs sur Facebook.

Que retenir de cet exercice ?

  1. Toutes les maisons d’édition n’ont pas embarqué sur la tendance Facebook. Et c’est bien dommage car ça permet de fidéliser un lectorat avide de nouvelles et d’obtenir une certaine visibilité auprès de gens socialement actifs. Il est certain que ça ne remplace pas la présence en librairie et une critique élogieuse dans une revue mais je suis persuadé que ça s’avère payant à terme même si ça demande un certain investissement.
  2. Le monde de l’édition du Québec est proportionnellement mieux représenté que son homologue français. Peut-être parce qu’une maison d’édition québécoise ne peut pas se reposer sur sa notoriété dans un marché où chaque exemplaire vendu compte. C’est pourquoi il faut aller chercher le lecteur là où il est. Oui oui, les gens qui sont sur Facebook lisent aussi des livres (je peux donner des noms).
  3. Facebook est un média égalisateur. Peu importe sa taille, un éditeur petit ou gros a les mêmes problématiques : il faut être actif pour recruter des lecteurs sur Facebook. Certains parlent de l’actualité de leurs auteurs et soulignent des événements auxquels ils participent (salons, dédicaces en librairie), des articles de presse les concernant. Certains proposent un contenu exclusif sur Facebook : une entrevue vidéo avec un auteur, concours etc. Bref tout ce qui est susceptible de retenir l’attention du lecteur.

Pour terminer, certaines maisons d’édition sont absentes de Facebook, mais ce n’est bien évidemment pas une raison pour ne pas s’intéresser à ce qu’elles font. Là aussi, voici une liste non exhaustive des sites internet des maisons d’éditions françaises et québécoises.

France

Québec

Sans compter celles que j’oublie…

Genlis, Anne-Claire Marie

Voilà un petit livre qui ne possède qu’un public restreint : ceux qui s’intéressent à la ville de Genlis. Je suis de ceux-là.

Ce livre d’Anne-Claire Marie présente un siècle d’histoire de cette petite ville de Côte d’Or à travers des dizaines de cartes postales et des photos. Celles-ci constituent des instantanés des endroits marquants et des moments clés de la vie de la ville. Genlis doit son développement à sa présence sur la RN5 et à sa gare. La ville a bien évidemment beaucoup changé tout au long du vingtième siècle. Parmi les événements marquants, on peut noter la crue de 1910 qui a laissé des images impressionnantes pour qui connaît les lieux, la libération de la ville à la fin de la seconde guerre mondiale et le passage de la flamme olympique à l’occasion des jeux d’hiver d’Albertville en 1992. En dehors des événements important, le visage lui-même de la ville a évolué : les commerces changent de propriétaires, certains quartiers tombent en désuétude et d’autres sont créés pour répondre aux besoins d’une population toujours plus nombreuse. S’il y a une constante à Genlis que souligne bien Anne-Claire Marie, c’est bien l’importance de la vie associative : musiciens, sportifs, anciens combattants… Il y en a pour tous les goûts.

Bien qu’ayant l’air tout droit sorti d’un Office de Tourisme, cet ouvrage présente tout de même un intérêt pour celui que le parcours de la ville de Genlis n’émeut guère. C’est intéressant de voir que pendant de nombreuses années, les cartes postales jouaient un rôle sensiblement différents d’aujourd’hui. Ces cartes postales étaient un véritable média qui permettait de fixer sur pellicule et de partager une information sur un événement. Et elles sont bien utiles quand la mémoire fait défaut. J’ai bien peur qu’aujourd’hui nos cartes postales touristiques ne présentent que peu d’intérêt pour les historiens.

Au-delà de l’exemple bien particulier de Genlis, j’ai une certaine fascination pour ce genre d’ouvrages qui montrent les différents visages et l’évolution de la fonction d’un lieu. Je m’interroge toujours sur ce qui fait le succès ou le malheur d’une ville. Il me semble que c’est un mélange de moyens de transport, de dynamisme économique, de force culturelle et de qualité de vie. Ou leur absence.

Trois femmes puissantes, Marie Ndiaye

Marie Ndiaye s’est vue remettre le prix Goncourt 2009 pour son roman Trois femmes puissantes. Il s’agit d’une distinction bien méritée étant donné la grande qualité de cet ouvrage.

Comme le titre le laisse entendre, ce roman tourne autour de trois femmes qui ont comme point commun d’être originaires du même pays d’Afrique, le Sénégal.

Norah est dans la trentaine. C’est une mère célibataire qui tente de construire tant bien que mal une famille recomposée avec un père et sa fille. Elle retourne au pays à la demande son père qui a abandonné sa famille en France des années auparavant. C’est avec réticence que Norah renoue avec un patriarche déchu et solitaire. Un événement qui l’amène à se questionner sur la force des liens familiaux.

Fanta, elle, a quitté son pays pour suivre son mari Rudy. Malheureusement ce déplacement ne lui réussit pas : elle ne peut pas travailler en France et son mari, figure masculine désorientée, devient taciturne et tourmenté. Leur couple bat de l’aile et le propre fils de Rudy a peur de son père.

La troisième, Khady Demba, faute d’avoir pu donner un enfant à la famille de son mari décédé, est forcée de prendre le chemin de l’exil vers une Europe dont elle ne sait rien. Ballottée au gré de rencontres, elle vit la misère des migrants.

Les trois récits qui composent ce livre de Marie Ndiaye sont indépendants les uns des autres si on excepte un lien ténu entre les personnages. Ce sont presque 3 nouvelles, l’unité vient des thèmes traités. Pour ces trois femmes, la famille et ses non-dits sont très pesants et le déracinement est toujours douloureux. Ces trois femmes subissent les choix des autres. J’hésite pourtant à les qualifier de victimes car elles ont une voix qui leur est propre, une individualité, d’où cette puissance qui émane d’elles. Elles demeurent debout face à l’adversité.

J’ai plus apprécié le récit mettant en scène Rudy que les deux autres. C’ets le texte le plus long des trois mais aussi le plus abouti de mon point de vue. C’est aussi le seul traité du point de vue de l’homme. Et Marie Ndiaye parvient dans celui-ci à rendre compte des pensées tourmentées de Rudy de manière remarquable. D’ailleurs l’écriture est d’une grande qualité. Je salue le choix minutieux des tournures qui sont parfois alambiquées mais qui témoignent d’une grande maîtrise de la langue. Les récits intérieurs, mêlant présent et passé, sont un modèle du genre.

La symbolique des oiseaux est frappante dans Trois femmes puissantes : le père tourmenteur est perché dans le flamboyant, la buse est comme envoyée par Fanta pour punir Rudy et dans le cas de Khady Demba, les oiseaux sont annonciateurs de la mort.

Trois femmes puissantes n’est pas forcément un livre pour le grand public mais il saura séduire ceux qui ont envie d’explorer une certaine intériorité et de faire connaissance avec une auteure talentueuse.

Le soleil est aveugle, Curzio Malaparte

J’ai connu Malaparte il y a quelques années au travers du roman La Peau qui m’avait laissé une forte impression. Je prévois de relire la peau mais voici d’abord mon commentaire à propos d’un autre livre de Malaparte, le soleil est aveugle, qui parle lui aussi de la seconde guerre mondiale.

Publié en 1947, ce récit relativement court se passe en juin 1940 alors que les Alpins italiens s’apprêtent à se lancer à l’attaque du territoire français en passant par les cols alpins. L’Italie vient en effet de déclarer la guerre à une France déjà considérablement affaiblie par l’offensive allemande. On suit un capitaine italien chargé de faire circuler l’information entre les différentes divisions italiennes pour coordonner une attaque imminente sur les positions françaises. Ce capitaine se prend d’amitié pour Calusia, un soldat un peu simple d’esprit qui se promène avec une cloche de vache autour du cou. La mort de ce soldat pendant les combats cause une grande détresse au capitaine qui se sent responsable et sombre dans la folie.

Le soleil est aveugle est basé sur l’expérience de Malaparte comme correspondant de guerre. C’était un spectateur aux premières loges pendant la seconde guerre mondiale. Il est donc bien placé pour dénoncer l’absurdité de la guerre. Il s’en prend d’abord la lâcheté de Mussolini qui lance son armée sur un ennemi qui n’a déjà plus les moyens de se défendre. Il dénonce aussi le fait que l’Italie fasciste demande aux Alpins italiens de s’attaquer aux Français des Alpes avec qui ils ont toujours entretenu des relations de bon voisinage. Cette attaque est donc fratricide. Mais surtout Malaparte est très virulent contre le cauchemar que représente cette guerre qui tue, qui mutile et qui rend fou. Ironie suprême, les combats ont lieu dans un lieu de toute beauté : glaciers, névés, moraines et montagnes majestueuses. Autant de témoins indifférents à la sottise des hommes. Les montagnes seront encore là bien après que les hommes se soient entretués pour des raisons absurdes. Malaparte rend enfin un bel hommage aux soldats en soulignant leur fraternité dans des moments difficiles où ils risquent leur vie pour des motivations qui les dépassent.

Il y a un contraste entre le message profondément politique que veut faire passer l’auteur et la façon dont il s’y emploie. Point de démonstration ou de grands discours pour montrer que la guerre est absurde. Le récit est riche en sensations. On est dans le réel, le ressenti. Certains paragraphes nous éclairent sur les pensées du capitaine, sur son inconscient. Et c’est la beauté de ce roman : le sujet est pesant mais le récit est léger et parfois chantant car ponctué d’argot italien et de passages oniriques. Difficile enfin de ne pas être charmé par les paysages alpins décrits par Malaparte. On sent chez lui un amour de cette région alpine qui transcende les appartenances nationales.

Le livre de raison de Glaude Bourguignon, Henri Vincenot

Je vous ai déjà entretenu sur ces pages de plusieurs livres d’Henri Vincenot (le pape des escargots, la billebaude et les étoiles de Compostelle).

Vincenot, éditions Omnibus

Dans le livre de raison de Glaude Bourguignon, un homme expose sa philosophie de vie en prenant appui sur plusieurs anecdotes du quotidien. La narration se fait à la première personne du singulier à la différence des autres livres d’Henri Vincenot que j’ai lus et ce n’est pas une coïncidence. Henri Vincenot est Glaude Bourguignon. Le narrateur est un amateur de bonne chère et de bon vin. Il est heureux entouré de son épouse et de ses trois enfants. Le récit se déroule pendant la seconde guerre mondiale, une période de privations inadmissible pour un bon vivant comme Glaude Bourguignon. Heureusement, il parvient à obtenir des denrées rares par le biais de ses connaissances et il est toujours prêt à jouer des tours aux autorités. Anti-guerre convaincu, il prend un malin plaisir à tourner en ridicule les rêves de grandeur de la France.

Une fois encore, je trouve qu’Henri Vincenot est un formidable raconteur d’histoires. Les anecdotes qu’il cite sont savoureuses. Même si contrairement aux autres livres il n’y a pas d’histoire qui sous-tend l’ensemble du roman, je me suis laissé séduire par ce narrateur malicieux et sa langue bourguignonne colorée.

La Louée, Françoise Bouffière

Nous sommes le 15 et c’est le jour de publication des commentaires sur la Recrue du mois. En octobre, c’est Françoise Bouffière avec son premier roman : La Louée.

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Le roman se déroule dans le Morvan qui était au 18e siècle une campagne française profonde et peu éduquée. La louée est une jeune femme prénommée Marie qui se loue comme servante et femme de ménage à Lyon dans une famille de la bourgeoisie industrielle. Elle découvre avec un mélange de fascination et d’appréhension ce monde totalement nouveau pour elle. Un événement malheureux la conduira à quitter cette famille pour devenir nourrice à Paris. Elle revient plus tard dans le Morvan pour recontruire sa vie.

J’ai aimé la plongée dans un monde que je ne connaissais pas, celui des femmes qui quittent leur campagne natale pour aller servir dans les grandes villes au 18e siècle. On sent que Françoise Bouffière a bien travaillé le sujet et a mené des recherches poussées pour retranscrire la réalité de ces femmes déracinées.
Si l’on met de côté l’aspect historique du roman, la louée est avant tout le récit des espoirs déçus d’une femme. Ce roman est triste, il n’y a pas de dénouement heureux à attendre pour la pauvre Marie. Même les quelques instants de bonheur et de plaisir qu’elle parviendra à obtenir lui seront volés. J’ai trouvé particulièrement poignant le moment où le père Brault, le père de Marie, essaie d’attenter à la vie de son petit-fils. Ce passage où se mêlent la haine, l’amour et la renaissance est particulièrement réussi.

Même si le roman possède de nombreuses qualités, il y a quelques points qui m’embêtent un peu. Le premier d’entre eux est l’impression que les événements s’enchaînent un peu trop rapidement les uns à la suite des autres. Le récit m’a paru un peu mécanique. Je me suis demandé si le roman n’aurait pas gagné à être plus long. Mais en relisant plusieurs passages, je crois que mon impression que la narration se fait au présent, ce qui m’a donné une impression d’habitude et de détachement qui dénote avec la gravité du récit. Par ailleurs, j’ai remarqué plusieurs expressions québécoises comme « une trâlée », « un deux mois » qui sont discordantes par rapport au lieu de l’action. Et il vient parfois se mêler à du patois bourguignon, les « treuffes », ce qui donne un mélange inattendu.
Mais le plus étonnant est de prêter à Marie, une paysanne peu éduquée et d’un milieu pauvre, des velléités d’individualisme et d’indépendance d’esprit par rapport à son milieu social. Marie est une femme et je vois mal les femmes du 18e siècle se construire une vie à la manière des mères célibataires d’aujourd’hui. Cet anachronisme me laisse à penser que la louée n’est pas à considérer comme un roman historique. C’est le calque d’une pensée moderne sur une toile de fond beaucoup plus ancienne. Ce qui n’enlève rien aux qualités littéraires du roman. Mais je tenais à apporter cette précision.

Armance, Stendhal

J’avais entrepris il y a quelques années la lecture du rouge et le noir de Stendhal. Après avoir découvert Zola et Balzac, je m’étais intéressé à cet autre auteur majeur du 19e siècle qu’est Stendhal. Mais j’avais déclaré forfait et n’avais pas terminé le rouge et le noir. J’entreprends de nouveau de me frotter à Stendhal et cette fois-ci c’est avec son premier roman, Armance ou quelques scènes d’un salon de Paris en 1827. C’est le premier livrel que j’ai téléchargé et lu sur mon lecteur de livres électroniques.

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Octave, le vicomte de Malivert, est un jeune homme de vingt ans qui cache sa mélancolie sous une arrogance envers les gens qui comme lui fréquentent les salons de la belle société parisienne de la restauration. Il décide de ne jamais tomber amoureux. Mais Armance, qui est une lointaine parente sans fortune, tombe amoureuse de lui. Toutefois, elle se refuse à envisager un mariage avec Octave car elle craint d’être perçue comme une profiteuse.

Octave s’apercevra tardivement que lui aussi est amoureux d’Armance. Mais le regard de la noblesse bien pensante des salons les empêche de s’avouer leur amour mutuel. Armance et Octave jouent au chat et à la souris et ce qui devrait être une histoire toute simple devient un tourbillon de non-dits, de faux semblants, de secrets et de rumeurs. Voué à l’échec, leur amour aura t-il tout de même raison des apparences et des manigances de leur entourage ?

Comme toujours j’ai apprécié avec Armance le monde dans lequel se déroule l’action : celui des salons parisiens où il est de bon ton d’apparaître et d’être brillant. Par contre j’ai moyennement aimé les personnages et leur histoire. Ni Octave ni Armance ne m’ont paru sympathiques. Ils sont malheureusement pour eux-mêmes prisonniers de leur époque et de leur milieu social. En ce sens Armance se veut une critique de la société parisienne à l’époque de la Restauration. C’est là que Stendhal fait mouche.  Mais je n’ai pas été impressionné par les qualités littéraire du roman. En particulier le fait que le roman se termine en queue de poisson, un peu comme si Stendhal ne pouvait rompre la logique implacable qu’il avait mise en place. Il faut croire que même les grands auteurs ne peuvent pas toujours écrire un excellent premier roman.

Le noeud de vipères, François Mauriac

Le nœud de vipères est le premier livre de François Mauriac que je lis. Curieusement, je suis passé à travers toute ma scolarité sans étudier une seule de ses œuvres ou un seul de ses textes alors qu’il me semble que c’est un auteur français majeur. Alors que François Mauriac peut avoir une image un peu poussiéreuse avec une étiquette d’écrivain catholique, je n’ai lu que de bonnes choses à son propos sur certains blogs littéraires, ce qui m’a incité à me jeter à l’eau. Au moment de choisir un de ses livres sur les rayons de ma bibliothèque de quartier, j’ai fait confiance au petit pictogramme indiquant que le nœud de vipères était un coup de cœur des bibliothécaires. C’est bête, mais ça marche.

Louis a 68 ans. Il entreprend l’écriture d’une lettre à sa femme Isabelle pour lui expliquer pourquoi il a failli la déshériter ainsi que leurs enfants et pourquoi il éprouve une haine tenace envers ses proches. Persuadé que son épouse, ses enfants et ses petits-enfants attendent impatiemment sa mort pour toucher leur héritage et se livrer à une véritable curée, il décrit le désir de vengeance qui l’anime. Le nœud de vipères est la longue lettre d’un homme qui, sentant la mort approcher, couche sur le papier les sentiments qui l’ont animé tout au long de sa vie. Louis a vécu une enfance relativement triste et solitaire. Il a compris assez tôt que sa femme l’avait épousé pour son argent, elle qui venait d’une famille désargentée de la noblesse française. Il ne fut que son second choix.
Ce livre de François Mauriac est le récit d’un homme meurtri et profondément déçu, que les machinations de ses proches pour s’emparer de son argent ont rendu amer sur la nature humaine. Ses enfants n’entreprennent-ils pas des manœuvres pour le faire interner ? Ce nœud de vipères dont parle Louis est-il son cœur rempli de rancune ou est-ce cette famille manipulatrice ?

Le nœud de vipères aurait pu être un livre fielleux et peu agréable à lire en raison de la rancœur qu’éprouve Louis. Or c’est un plaisir de suivre le narrateur dans son récit. Au fur et à mesure du livre, Louis révèle des facettes multiples, bien loin de l’homme vengeur du début du roman. Il y a une véritable progression au fil du roman où les masques finissent par tomber. Il sera notamment question de richesse, d’adultère, de laïcité et d’une pratique hypocrite de la religion. On se posera aussi la question de la maladie : on n’a que le point de vue de l’auteur de la lettre, s’agit-il de la vérité ou d’un délire paranoïaque ? Publié dans les années 1930, le livre nous éclaire aussi sur les mœurs de la France de province au début du siècle dernier.

Le nœud de vipères est une œuvre qui montre de la part de son auteur une grande maîtrise de la langue française et de l’écriture. J’ai particulièrement apprécié la précision dans le choix des mots pour rendre compte d’états d’esprit très variés et pour décrire l’ambiance détestable au sein de cette famille.

Du même auteur : Thérèse Desqueyroux.

Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ?, Michel Drucker

Coécrit avec Jean-François Kervéan, ce livre est une autobiographie de Michel Drucker, l’animateur de télévision que tout le monde connaît en France.
Le titre du livre est la rengaine que Michel Drucker a entendue tout au long de son enfance et de son adolescence de la part de son père. En effet, le petit Michel, contrairement à ses deux frères, était plutôt un cancre que l’école n’intéressait pas vraiment. Or Abraham Drucker, son père, ne jurait lui que par l’excellence à l’école et l’obtention de diplômes qui mettraient ses enfants à l’abri des aléas de la vie. C’est pourquoi, inquiet pour son avenir, il répétait régulièrement à son fils : « Mais qu’est ce qu’on va faire de toi ? ». Même une fois devenu adulte et ayant connu une carrière exceptionnelle, Michel Drucker est resté profondément marqué par cette phrase.

Il en résulte un livre divertissant et agréable à lire. C’est le témoignage d’un homme passionné par son métier et surtout par les personnes qu’il a croisé tout au long de son parcours. Et cette passion ressort tout au long des chapitres de cette autobiographie.
Michel Drucker revient sur sa longue carrière (qui dure encore) de commentateur sportif et d’animateur d’émissions de télé et de radio. Il partage nombre d’anecdotes sur les personnes qui l’ont marqué professionnellement et sur les événements qui ont façonné sa façon de penser. Il propose en filigrane des réflexions sur un média qui a bien changé en 40 ans : on passe ainsi de l’ORTF contrôlé de près par l’État à des chaînes de télé privées cotées en bourse. L’afflux d’argent pour les animateurs et les sociétés de production n’a pas eu que du bon et Michel Drucker est assez critique envers la multiplication des émissions de télé-réalité. À travers quelques portraits de personnages de la politique, il note également l’évolution du style de la politique. Quel contraste entre un Jacques Chirac extrêmement réservé et pudique sur sa vie familiale et un Nicolas Sarkozy et une Ségolène Royal qui savent jouer de la télévision pour projeter l’image qu’ils souhaitent avoir sur les téléspectateurs et les électeurs. Comme souvent dans les biographies, Michel Drucker pose un regard tendre et nostalgique sur ses premières années et émet des critiques bien senties sur les dérives plus récentes de son métier. Mais il sait rester lucide dans son propos et ne se fait pas d’illusions sur la trace qu’il va laisser auprès des téléspectateurs : il a vu beaucoup de gens disparaître de l’écran sans être le moins du monde regrettés. Il sait qu’il évolue dans un univers impitoyable qui fait preuve de jeunisme et favorise les individus au physique avantageux.

Cette autobiographie révèle aussi un homme angoissé, anxieux (il avait déjà un ulcère à l’estomac à 25 ans) et hypocondriaque. La famille est un élément très important pour Michel Drucker. Il montre une grande tendresse envers ses proches, même si j’ai parfois eu l’impression qu’il en faisait beaucoup sur le sujet. Mais c’est sincère de sa part. Et il est incapable d’en vouloir à son père alors que la figure paternelle sévère et au jugement lapidaire est encore aujourd’hui très pesante sur cet homme qui n’a pourtant plus rien à prouver professionnellement.