Le prix de la chose, Joseph Elfassi

Imaginez un monde où les femmes font payer aux hommes les relations sexuelles. Pas juste les prostituées ou les escortes mais toutes les femmes : les copines, les épouses, les maîtresses… C’est ce qui se passe un beau jour au Québec où Louis se voit demander 200 dollars par Myriam pour la relation sexuelle qu’ils viennent d’avoir. Cette nouvelle donne va avoir de sérieuses conséquences sur les relations hommes-femmes et sur le fonctionnement de la société dans son ensemble.

Le prix de la chose - Joseph Elfassi

Avec ce court roman aux airs de novella, Joseph Elfassi invente l’uchronie sexuelle. Dans ce temps qui n’existe pas, la domination masculine sur les femmes (sexuelle, professionnelle…) est contrée par une mesure forte proposée par une mystérieuse entreprise privée nommée F. qui recrute toujours plus de femmes pour faire payer les hommes. La culture du viol est par ailleurs éliminée de manière radicale grâce aux avancées scientifiques menées par des chercheuses.

J’ai apprécié l’idée de départ proposée par l’auteur. Elle témoigne d’une originalité et d’une réflexion sur l’actualité de nos sociétés occidentales (des sujets qui sont vrais autant au Québec qu’en France). Je n’irai pas jusqu’à caractériser Le prix de la chose comme un roman féministe mais je trouve intéressant que le sujet vienne d’un homme. La réflexion proposée par Joseph Elfassi est pertinente et le choix de traiter le sujet par la fiction plutôt que par l’essai est intéressant. En revanche, je regrette une narration qui m’a laissé l’impression d’être traitée à la va-vite et des personnages sans substance. Le travail de l’éditeur aurait pu être bien meilleur sur ces points et aurait permis d’éviter une impression d’inachevé.

J’ai lu ce roman dans le cadre de la Recrue du Mois.

Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, Laura T. Ilea

La Recrue du Mois vous propose en ce mois d’août un numéro spécialement consacré au féminisme dans la littérature québécoise. Dans le cadre de ce numéro spécial, j’ai lu le premier roman de l’auteure Laura T. Ilea qui s’intitule Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

les femmes occidentales n'ont pas d'honneur

Voici un récit dont on connaît l’issue dès le début. Une femme rencontre à Montréal un homme nommé Amran. C’est un immigrant algérien kabyle. Entre eux, c’est tout de suite un amour passionnel tant sur le plan physique que sur celui des sentiments. Mais le problème est qu’Amran s’est engagé à épouser une vierge de son pays. Alors qu’il est tiraillé entre son amour montréalais et le respect de sa culture, la narratrice tente tout pour le faire changer d’avis et le garder à ses côtés. Ce sera peine perdue puisque la tradition sera la plus forte. Un extrait résume bien la force de la culture algérienne: « Moi j’étais le démon noir qui était tenu à l’écart de sa famille, de sa communauté, de ses collègues de travail, de l’univers entier. Son avenir était scellé. La vierge exhibait ses trésors cachés pour lui promettre la paix, la sécurité et le respect » (page 81).

Le récit écrit par Laura T. Ilea lui a été inspiré par une amie qui a vécu une situation similaire. Le texte à la première personne dégage une grande puissance. Suivant une structure chronologique mais dévoilant l’issue et les grands moments à venir, il fait la part belle à ce que ressent et ce que vit la narratrice. Cette dernière est en effet toute entière dans cette relation. Bien qu’elle sache rapidement que celle-ci soit vouée à l’échec, elle déploie nombre de tactiques pour l’obliger à la choisir elle. Tantôt elle le flatte, tantôt elle l’ignore. Mais elle s’accroche à l’espoir de faire changer d’avis Amran qui semble perdu entre ce qu’il éprouve pour cette femme et le fait qu’il soit pour ainsi dire programmé à reproduire le schéma suivi par les siens. Cet homme est-il vraiment sincère ? Pourquoi cette femme fonce dans le mur en connaissance de cause ? Le roman de Laura T. Ilea pose de nombreuses questions à la fois sur les relations homme-femme mais aussi et surtout sur les comportements individuels des deux protagonistes. En particulier en ce qui concerne cette femme qui a tout accepté par amour pour finalement se retrouver rejetée. J’ai eu l’impression de voir se dérouler sous mes yeux une véritable tragédie grecque, une bonne dose d’érotisme en plus. La question centrale étant : peut-on ou doit-on accepter de détruire son bonheur en raison de ses traditions ? C’est un questionnement très moderne qui invite le lecteur à réfléchir. Et l’auteure ne nous facilite pas la tâche puisque Amran, malgré son comportement n’est pas franchement antipathique, ce n’est pas un salaud caricatural. La narratrice n’est de son côté ni naïve ni une furie en quête de revanche. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur est un roman puissant par son style et par les questions qu’il soulève.

Pour terminer, le roman possède évidemment un titre qui interpelle pouvant être compris de deux manières. Tout d’abord au premier degré, comme le laisse entendre Amran pour qui l’honneur est central et est représenté par la virginité de sa promise algérienne. En ce sens, la liberté sexuelle des femmes occidentales est l’opposé de cette définition de l’honneur. Deuxième lecture possible de ce titre choc, l’ironie. En effet puisqu’il est acquis que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, creusons un peu plus loin et regardons de plus près ce qu’elles ont à offrir.

Les souliers de Mandela, Eza Paventi

la Recrue du mois

La recrue du mois d’octobre est Eza Paventi avec son premier roman intitulé Les souliers de Mandela.

Fleur Fontaine est une jeune femme qui quitte Montréal pour aller faire un stage en journalisme en Afrique du Sud. Son départ correspond chez elle à une envie de changement liée à une rupture amoureuse. Au contact d’un pays et de son peuple bien loin de ses préoccupations nord-américaines, Fleur va essayer d’oublier celui qu’elle a quitté et s’ouvrir sur une nouvelle culture.

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Les souliers de Mandela, c’est l’histoire d’une Occidentale qui découvre l’Afrique et qui développe une conscience sociale. Journaliste engagée, elle essaie de mettre le projecteur médiatique sur des problématiques sociales non traitées par les grands médias : coupures d’électricité intempestives dans les townships, accès aux études supérieures impossibles pour les noirs les plus pauvres…

Les souliers de Mandela, c’est aussi l’histoire d’une femme qui touche du doigt les combats d’autres femmes. Celles-ci vivent ou ont vécu des drames qu’elle n’aurait pas imaginés. Mais, malgré tout, ces femmes africaines restent dignes et gardent un espoir auquel la narratrice elle-même n’arrive pas à se raccrocher suite à la rupture avec celui qui a été son grand amour.

Les souliers de Mandela, c’est avant tout un roman sur la connaissance de soi. Le personnage principal, Fleur Fontaine, transforme sa fuite et le repli sur soi en ouverture sur le monde. La construction du roman met en parallèle les chapitres où la narratrice découvre la vie en Afrique du Sud et ceux où elle revient sur les circonstances de son départ de Montréal. Eza Paventi dresse ainsi un portrait par touches et tout en nuances de son personnage principal. Le cheminement de la narratrice ne se passe pas sans heurts mais l’issue ne fait pas vraiment de doute. Toutefois, le récit est bien mené et sous une apparence de légèreté, des thèmes vraiment profonds sont abordés. Car enfin les souliers de Mandela, c’est une histoire de pardon. Quel meilleur exemple que celui de Nelson Mandela, prisonnier politique resté enfermé dans une prison au large du Cap pendant 27 ans et qui a pardonné à ses geôliers et aux dirigeants du régime de l’apartheid ? La notion de pardon est en effet centrale dans l’Afrique du Sud post apartheid. Même si tout est loin d’être simple en Afrique du Sud, il a fallu à toutes les communautés apprendre à vivre ensemble pour former ce peuple arc en ciel, cette Rainbow Nation. Hasard de l’actualité, cette idée du vivre ensemble à la sud africaine est à méditer alors que le Québec connaît un débat passionné à propos de la charte des valeurs québécoises.

Bien sûr et pour terminer, je conseille les souliers de Mandela à ceux qui s’intéressent à l’Afrique du Sud. En toile de fond du roman, les lecteurs y trouveront une description fidèle de ce qu’est la vie dans un township ou dans le centre-ville de Johannesburg. Je peux également témoigner de ce que décrit Eza Paventi dans ce roman, notamment sur la prise de conscience de sa couleur de peau, blanche dans un pays où les différentes communautés ne se mélangent pas encore tant que ça. Je fais confiance à Eza Paventi pour sa description de la ville du Cap ou des Drakensberg, des régions que je n’ai pas visitées lors de mon séjour en Afrique du Sud. Son roman me renforce en tout cas dans l’idée que je dois revoir l’Afrique du Sud.
Lecture complémentaire indispensable pour ceux que l’Afrique du Sud intéresse : un long chemin vers la liberté, l’autobiographie de Nelson Mandela. Un titre qu’aurait aussi pu porter le roman d’Eza Paventi étant donné le parcours de Fleur Fontaine.

Les Morues, Titiou Lecocq

Titiou Lecoq est une journaliste et une blogueuse. Les Morues est son premier roman.

les morues Titiou Lecocq

Le roman compte deux personnages principaux. Ema est une jeune journaliste parisienne qui s’ennuie dans la rubrique culture d’un quotidien. Fred, un ami de lycée d’Ema, est un surdoué un tantinet asocial qui gâche son talent de polytechnicien dans un poste de secrétaire. L’élément qui déclenche le roman est le suicide de Charlotte, l’ancienne meilleure amie d’Ema. Cette dernière, persuadée que son amie n’a pas pu commettre ce geste, décide d’enquêter, assistée en cela par Fred. Mais qui sont les morues ? Il s’agit d’un groupe de trois jeunes femmes : Ema, Gabrielle, la réincarnation moderne de Gabrielle d’Estrée, la favorite d’Henri IV, et Alice, barmaid. Toutes les trois se retrouvent régulièrement et établissent la charte des morues, des règles de conduite du féminisme moderne.

J’ai trouvé que les morues était un roman intelligent car il propose au lecteur plusieurs niveaux de réflexion : enquête, questions de génération et questions politiques. Et c’est en même temps le principal reproche qu’on peut faire au roman : ça part un peu dans tous les sens, comme si l’auteure avait essayé de faire tenir plusieurs livres en un. Il y a d’abord cette enquête sur la mort de Charlotte, ce suicide incompris par Ema qui veut en chercher la cause. C’est aussi un roman dans lequel je reconnais beaucoup de questions propres à ma génération, et pas juste à cause de la référence d’entrée à Kurt Cobain. Il y a un questionnement sur la place du travail dans la vie : on est d’accord pour dire que ce n’est pas central mais que c’est difficile quand on n’en a pas. Est aussi traitée la vie de couple, ou plutôt la notion même de couple. Et cela est illustré par la relation d’Ema avec Blester. Au départ simple relation sexuelle pour satisfaire des besoins, la relation évolue mais pas facile de la ranger dans une catégorie toute faite. Corollaire du couple et autre thème fort du roman, le féminisme décrit dans la charte des morues n’est pas un féminisme militant mais un féminisme qui pose les bonnes questions. Ainsi cet épisode où Ema se voit préparer un rôti au four pour son copain alors que personne ne l’a obligée. Les mécanismes qui sont profondément ancrés chez les hommes comme chez les femmes sont décryptés. Enfin les morues est un roman qui sous couvert de fiction amène un questionnements sur les effets pervers des politiques libérales sous la forme de la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques). Bien qu’étant un thème peu glamour pour un roman, il est présenté sous un jour intéressant dans le cadre de l’enquête menée par les deux personnages principaux. Il est question de décentralisation et d’enlever des moyens aux services publics pour utiliser les conséquences de ce manque de ressources comme un argument pour souligner l’efficacité du secteur privé. Or cela occasionne des conflits d’intérêts entre des entités privées qui conseillent les pouvoirs publics et qui ont par ailleurs une activité d’outsourcing qui les voit profiter des mannes de l’externalisation de certaines missions publiques. Rappelons qu’il s’agit là de fiction ne serait-ce que parce que MySpace y est décrit comme un média social populaire.

Les morues est écrit dans un style fluide pour parler de politique comme de sexe. Bravo Titiou Lecoq. Ça traite de sujets sérieux sans se prendre au sérieux. J’aime beaucoup.

Le monde selon Garp, John Irving

C’est pour moi un premier contact avec l’écrivain américain John Irving. Le monde selon Garp est le best-seller paru en 1978 qui a assuré sa notoriété auprès du grand public.

Pour faire un résumé simple, ce roman raconte la vie d’un écrivain nommé ST Garp, de sa conception à sa mort.
Garp est né de l’union de Jenny Field, infirmière, avec un soldat estropié et mourant. Ce soldat fait très bien l’affaire car Jenny ne voulait pas s’embarrasser d’un homme dans sa vie. Elle voulait concevoir un enfant sans avoir à partager sa vie avec le père. Ostracisée par une famille conservatrice, Jenny élève Garp seule et devient infirmière dans un collège exclusivement réservé aux garçons. C’est là que Garp fait l’apprentissage de la vie et qu’il décide d’embrasser la carrière d’écrivain pour séduire Helen, la fille de son entraîneur de lutte, qui deviendra le grand amour de sa vie. Le monde selon Garp, c’est donc la création littéraire imbriquée dans la vie quotidienne d’un mari et père de famille avec ses doutes et questionnements.

Le monde selon Garp relate donc un parcours individuel avec une opposition de style entre un homme hédoniste et sa mère féministe qui ne comprend la concupiscence masculine. Les thèmes principaux du roman sont la famille, le couple, le féminisme, le deuil, le sexe et la création littéraire. John Irving possède un talent indéniable pour raconter une histoire. Il maîtrise parfaitement l’art de maintenir l’attention du lecteur en dépit de l’usage fréquent de digressions et de mises en abyme. John Irving parvient aussi à surprendre le lecteur avec des personnages un peu fous et des situations improbables. Le personnage principal est attachant et John Irving propose avec ce livre un regard à la fois plein d’humour et profond sur le monde contemporain.

À certains égards, ce livre de John Irving m’a fait penser à Paul Auster. Je pense en particulier à sa capacité à plonger le lecteur dans une histoire en quelques lignes seulement. Et le fait de mettre un écrivain au cœur d’un roman est une marotte de Paul Auster.

J’ai lu à propos du monde selon Garp que c’était un livre culte. Ce roman est certes solide et écrit par un auteur talentueux mais j’ai du mal à voir ce qu’il pourrait y avoir de vraiment culte. C’est peut-être une question de génération mais j’ai du mal à m’identifier à ce roman malgré ses qualités. Rien toutefois pour m’empêcher de retourner du côté de John Irving.

La Louée, Françoise Bouffière

Nous sommes le 15 et c’est le jour de publication des commentaires sur la Recrue du mois. En octobre, c’est Françoise Bouffière avec son premier roman : La Louée.

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Le roman se déroule dans le Morvan qui était au 18e siècle une campagne française profonde et peu éduquée. La louée est une jeune femme prénommée Marie qui se loue comme servante et femme de ménage à Lyon dans une famille de la bourgeoisie industrielle. Elle découvre avec un mélange de fascination et d’appréhension ce monde totalement nouveau pour elle. Un événement malheureux la conduira à quitter cette famille pour devenir nourrice à Paris. Elle revient plus tard dans le Morvan pour recontruire sa vie.

J’ai aimé la plongée dans un monde que je ne connaissais pas, celui des femmes qui quittent leur campagne natale pour aller servir dans les grandes villes au 18e siècle. On sent que Françoise Bouffière a bien travaillé le sujet et a mené des recherches poussées pour retranscrire la réalité de ces femmes déracinées.
Si l’on met de côté l’aspect historique du roman, la louée est avant tout le récit des espoirs déçus d’une femme. Ce roman est triste, il n’y a pas de dénouement heureux à attendre pour la pauvre Marie. Même les quelques instants de bonheur et de plaisir qu’elle parviendra à obtenir lui seront volés. J’ai trouvé particulièrement poignant le moment où le père Brault, le père de Marie, essaie d’attenter à la vie de son petit-fils. Ce passage où se mêlent la haine, l’amour et la renaissance est particulièrement réussi.

Même si le roman possède de nombreuses qualités, il y a quelques points qui m’embêtent un peu. Le premier d’entre eux est l’impression que les événements s’enchaînent un peu trop rapidement les uns à la suite des autres. Le récit m’a paru un peu mécanique. Je me suis demandé si le roman n’aurait pas gagné à être plus long. Mais en relisant plusieurs passages, je crois que mon impression que la narration se fait au présent, ce qui m’a donné une impression d’habitude et de détachement qui dénote avec la gravité du récit. Par ailleurs, j’ai remarqué plusieurs expressions québécoises comme « une trâlée », « un deux mois » qui sont discordantes par rapport au lieu de l’action. Et il vient parfois se mêler à du patois bourguignon, les « treuffes », ce qui donne un mélange inattendu.
Mais le plus étonnant est de prêter à Marie, une paysanne peu éduquée et d’un milieu pauvre, des velléités d’individualisme et d’indépendance d’esprit par rapport à son milieu social. Marie est une femme et je vois mal les femmes du 18e siècle se construire une vie à la manière des mères célibataires d’aujourd’hui. Cet anachronisme me laisse à penser que la louée n’est pas à considérer comme un roman historique. C’est le calque d’une pensée moderne sur une toile de fond beaucoup plus ancienne. Ce qui n’enlève rien aux qualités littéraires du roman. Mais je tenais à apporter cette précision.