Les doigts croisés, Jocelyn Lanouette

Jocelyn Lanouette est la recrue du mois d’octobre avec son premier roman Les doigts croisés.

Le début du roman m’a déstabilisé. Le narrateur est chauffeur de corbillard. Sa position d’observateur privilégié du passage de la vie à trépas lui donne l’occasion de deviser sur le côté éphémère de la vie. Mais pour ce faire, Jocelyn Lanouette enchaîne les jeux de mots lourdauds et les observations banales sur la vie. Cette entrée en matière n’augurait rien de bon pour la suite. Mais au fur et à mesure du roman, quand le narrateur nous parle plus en détails de sa relation avec Suzie, sa conjointe, et des moments marquants de leur vie de couple, le propos devient plus agréable à lire. Les calembours se font plus rares et le roman entre dans un registre plus fin. Sans vouloir révéler ce qui se déroule dans Les doigts croisés, certains moments sont véritablement poignants. Ce qui me fait dire que Jocelyn Lanouette donne toute la mesure de son talent d’auteur dans la deuxième partie du roman.

Le récit s’échelonne sur plusieurs années. Les chapitres sont courts et rythmés par des phrases courtes et percutantes. Le lecteur a ainsi l’impression de vivre des aperçus ponctuels des pensées du narrateur. Ses émotions sont livrées brutes. Le procédé est bien trouvé pour montrer l’évolution de l’état d’esprit du personnage principal face à la situation. Les jeux de mots sont toujours présents mais l’humour évolue et devient plus fin, entre un humour légèrement noir et de la résignation. Au travers des épreuves et des bons moments, le narrateur fait preuve de lucidité sur la vie, l’amour et la famille. Une fois le livre terminé, on a juste envie d’aller profiter des êtres qui nous sont chers.

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Mon chien stupide, John Fante

C’est par hasard que j’ai entendu parler de John Fante. Auteur américain né dans les années 30, il est considéré comme un précurseur d’auteur comme Bukowski ou Salinger. Mon chien Stupide a été publié à titre posthume en 1987.

Henry Molise est un écrivain et scénariste californien. Sa carrière d’écrivain est au point mort et il peine à trouver du travail comme scénariste. Le prétexte à ce récit à la première personne est l’arrivée d’un chien errant sur le terrain familial. Lourdaud et un brin obsédé, ce chien se voit attribuer le nom de Stupide. Il surgit dans la famille alors que Henry rêve de quitter sa famille pour aller vivre à Rome. Sa femme ne le supporte plus et ses quatre enfants l’irritent presque tous.

La subtilité du propos de Mon chien Stupide contraste avec le ton volontiers provocateur du narrateur et ce chien pataud. Alors que le narrateur apparaît au début du roman comme bourru, il semble au lecteur de plus en plus sensible au fur et à mesure du récit. Drôle et triste à la fois, le roman traite des relations avec sa famille et ses enfants qui deviennent adultes. Malgré des caractères différents, certains sont dépendants de leurs parents, d’autres plus autonomes, les enfants finissent inévitablement par quitter la maison familiale. C’est entre sourires et amertume que j’ai lu ce roman de John Fante.

Mon chien stupide est également intéressant à lire sous un angle historique. Le récit se passe dans les années 60 et les relations sociales sont celles d’une Amérique conservatrice où chacun doit avoir sa place. Mais c’est aussi l’époque où les fondements conservateurs de la société sont ébranlés par la contre-culture et la libéralisation des moeurs.

Je compte lire d’autres romans de John Fante. Je vous en reparle prochainement.

Une nouvelle chasse l’autre, Hélène Ferland

On est déjà le 15 du mois ! C’est l’occasion de faire connaissance avec une nouvelle recrue du mois !

Hélène Ferland frappe fort d’entrée de jeu. La première des 30 nouvelles s’intitule Il n’avait pas le droit et nous présente un adultère du point de vue de la maîtresse. Le ton est donné et le lecteur est plongé au cœur d’un malaise qu’on retrouve dans de nombreux textes qui composent ce livre.

L’écriture de nouvelles est un art délicat. L’auteur dispose de peu de temps pour obtenir l’attention du lecteur et le plonger dans son histoire. Qui plus est, il faut aussi trouver une bonne chute pour finir la nouvelle. Hélène Ferland démontre avec Une nouvelle chasse l’autre qu’elle est parfaitement à l’aise dans ce format. Toutes les nouvelles de ce recueil sont présentées sous un angle original et j’ai plusieurs fois été complètement surpris par la tournure soudaine du récit. J’ai eu beau cherché mais je n’ai pas trouvé de nouvelles véritablement plus faibles que les autres. Le livre est vraiment homogène du point de vue de la qualité des textes.

En fait, le titre est trompeur car une nouvelle ne chasse pas l’autre. Elles ont toutes de quoi laisser une impression sur le lecteur. Je garde particulièrement en mémoire La piqûre du destin qui raconte le parcours d’une femme battue qui se rebelle à sa façon. Ou encore S’il avait su : l’histoire d’un adolescent qui éprouve de sérieux remords d’avoir joué les recruteurs pour un réseau de prostitution. Vous le devinez, l’atmosphère de ces nouvelles est souvent sombre. Je déconseille de les lire si vous vous sentez un peu déprimé.

La famille est le thème de prédilection d’Hélène Ferland dans ce livre : il est question d’être l’enfant de quelqu’un, de mauvaises mères (elles aiment trop ou pas assez), du décès d’un enfant, d’abandon, d’adoption, de la naissance, du couple, de la vieillesse, de l’image de soi… Ces textes forts trouveront certainement une résonance auprès des amateurs de nouvelles mais aussi auprès des auteurs en devenir : Une nouvelle chasse l’autre est une superbe leçon d’écriture dans un style mordant !

Publié aux Éditions Sémaphore.

Un roman français, Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder est un écrivain qui ne laisse pas indifférent. Je l’avais aimé avec 99F mais il m’avait agacé avec Au secours pardon. Un roman français lui a valu le prix Renaudot en 2009. Et c’est totalement mérité selon moi. J’ai en effet trouvé ce livre brillant.

L’événement qui a déclenché l’écriture de ce roman est l’arrestation de Frédéric Beigbeder par la police. Il faut dire qu’il n’a pas été très malin (et il l’admet lui-même) de consommer de la cocaïne en pleine rue à Paris, sur le capot d’une voiture, au cours d’une soirée riche en abus. Cette arrestation s’est suivi par une garde à vue qui l’a fait réfléchir sur lui-même.

Dans ce roman autobiographique, il fait un point sur sa vie alors que de son propre aveu son adolescence vient de se terminer l’âge de 42 ans. Sa détention dans une cellule est un prétexte pour revenir sur son enfance. Une enfance dont il affirme n’avoir aucun souvenir mis à part une promenade sur une plage du Pays Basque en compagnie de son grand-père. Mais de fil en aiguille, les souvenirs refont surface, ce qui permet à Frédéric Beigbeder de dresser le portrait de son enfance et de sa famille.

Autofiction, autobiographie… le genre est connu et l’histoire familiale de Frédéric Beigbeder n’a pas de quoi soulever les foules. Mais là où le roman devient véritablement intéressant, c’est qu’il s’agit d’un portrait sans concessions. Frédéric Beigbeder parvient adroitement à dresser un parallèle entre sa famille et l’histoire de la France au 20e siècle. En résumé, la bourgeoisie de province et l’aristocratie française divorcent non sans enfanter une progéniture individualiste et hédoniste. Alors que les codes balisaient la vie des gens, la perte de repères des individus est aujourd’hui flagrante.

Frédéric Beigbeder l’auteur est en rupture avec ce que j’ai pu lire de lui. Loin des narrateurs grande gueule de 99F et Au secours pardon, il fait le récit de sa vie sur un ton sincère et il se dégage du texte une tendresse envers sa famille (sa fille en particulier) ainsi qu’une belle sensibilité sur les choses qui entourent le narrateur. L’humour présent tout au long du roman évite de tomber dans le pathos familial alors que les mélodrames sont nombreux dans la famille. Le roman est agréable à lire, l’alternance entre le passé et le présent rend le récit dynamique. Si défaut il y a dans ce roman, c’est l’abus de références littéraires et populaires, d’ailleurs souvent mélangées. Sans doute un rappel qu’on n’est jamais que prisonnier de son expérience.

Dans un roman français, Frédéric Beigbeder se fait aussi polémiste et dénonce la garde à vue française et l’arbitraire qui vient avec (la garde à vue a d’ailleurs récemment été déclarée comme non conforme au droit européen). Le fait d’être une personnalité publique a valu à Frédéric Beigbeder un traitement particulier. Le contraire d’un traitement de faveur en fait : il est resté plus longtemps en prison car le procureur en charge de son dossier a décidé qu’il devait en être ainsi. Ce fut donc une expérience à la fois traumatisante et éclairante.

Ce livre est le roman de la maturité de Frédéric Beigbeder et cette maturité lui va bien.

Tais-toi, je t’en prie, Raymond Carver

Raymond Carver est un auteur américain surtout connu pour ses recueils de nouvelles décrivant les milieux populaires en Oregon. Tais-toi, je t’en prie a été publié en 1976.

C’est toujours un exercice délicat de faire le résumé d’un recueil de nouvelles sans s’arrêter sur chacun des textes. Ce livre compte 21 nouvelles. Parmi celles qui ont particulièrement retenu mon attention il y a celle d’un enfant qui fait l’école buissonnière pour aller pêcher dans un ruisseau qu’on devine insalubre, celle du couple qui essaie sans succès de se rabibocher dans un resto, celle de la femme qui met ses charmes à contribution afin de vendre la voiture du ménage endetté, celle du couple qui s’installe dans un quartier sous l’œil méfiant du facteur et celle des deux couples d’amis qui se font une soirée à fumer des substances illicites (Oregon oblige).
Ces textes courts m’ont fait penser à des miettes de vie mais qui se suffisent à elles-mêmes pour que le lecteur puisse se faire une idée d’une réalité. Les nouvelles tournent autour de l’enfance, du couple, de la famille et de l’amitié. Tout cela est raconté sur fond de chômage, d’endettement et d’emmerdes quotidiennes. Il n’y a pas de glamour dans ces nouvelles de Raymond Carver. Il présente des gens de la classe moyenne urbaine et rurale : serveuse de restaurant, facteur, écrivain aux débuts difficiles, chômeur etc. De l’ordinaire format nouvelles.

J’ai beaucoup aimé le style de Raymond Carver qui est d’une sobriété admirable. Il suffit de quelques phrases pour être plongé dans la réalité de ses personnages. Il atteint des sommets quand il décrit des malaises familiaux comme dans la micro nouvelle (2 pages !) où les membres d’une famille s’aperçoivent au détour d’une conversation banale que le père ne ressemble  à personne dans la famille. Et que dire du texte décrivant un père déchiré quand vient le moment de se débarrasser de la chienne que ses enfants adorent mais qu’il considère comme un sale cabot ? Brillant.

Raymond Carver a un style minimaliste et redoutablement efficace. Ses nouvelles ne comportent pas de morale et pas nécessairement de chute en fin de texte. Juste des instantanés de la vie quotidenne. S’il n’avait pas été écrivain, Raymond Carver aurait assurément été un excellent photographe.

Le sagouin, François Mauriac

Lire Mauriac ne peut pas vous laisser indifférent. Le sagouin est un roman très court qui va droit au but.

Le sagouin c’est le petit Guillou qui, âgé d’une dizaine d’années, est rejeté par tous. Paule, sa mère, ne l’aime pas et le considère comme un demeuré. Sa grand-mère paternelle se désespère d’avoir un héritier si simple d’esprit. Quant au père, il est complètement efface et dominé par sa femme et sa mère. Or Guillou est loin d’être attardé comme le découvrira Bordas, l’instituteur du village. Mais c’est de Bordas que provient le pire abandon : bien que conscient des capacités de Guillou, il refuse de s’occuper de lui pour de mauvais motifs.

Mauriac est maître dans l’art de peindre les comportements familiaux les plus vils. Le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir malaise et indignation devant tant de méchanceté gratuite et de faiblesse. Et l’auteur parvient en même temps a témoigner d’une réalité sociale dans la campagne française de l’entre deux guerres : les oppositions de classes entre une famille noble qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une femme issue de la bourgeoisie qui rêvait d’un mariage synonyme d’ascension sociale et un couple de socialistes engagés. Quatre romans de Mauriac que je lis et quatre fois que je suis ébloui par tant de talent !

Du même auteur:

Le monde selon Garp, John Irving

C’est pour moi un premier contact avec l’écrivain américain John Irving. Le monde selon Garp est le best-seller paru en 1978 qui a assuré sa notoriété auprès du grand public.

Pour faire un résumé simple, ce roman raconte la vie d’un écrivain nommé ST Garp, de sa conception à sa mort.
Garp est né de l’union de Jenny Field, infirmière, avec un soldat estropié et mourant. Ce soldat fait très bien l’affaire car Jenny ne voulait pas s’embarrasser d’un homme dans sa vie. Elle voulait concevoir un enfant sans avoir à partager sa vie avec le père. Ostracisée par une famille conservatrice, Jenny élève Garp seule et devient infirmière dans un collège exclusivement réservé aux garçons. C’est là que Garp fait l’apprentissage de la vie et qu’il décide d’embrasser la carrière d’écrivain pour séduire Helen, la fille de son entraîneur de lutte, qui deviendra le grand amour de sa vie. Le monde selon Garp, c’est donc la création littéraire imbriquée dans la vie quotidienne d’un mari et père de famille avec ses doutes et questionnements.

Le monde selon Garp relate donc un parcours individuel avec une opposition de style entre un homme hédoniste et sa mère féministe qui ne comprend la concupiscence masculine. Les thèmes principaux du roman sont la famille, le couple, le féminisme, le deuil, le sexe et la création littéraire. John Irving possède un talent indéniable pour raconter une histoire. Il maîtrise parfaitement l’art de maintenir l’attention du lecteur en dépit de l’usage fréquent de digressions et de mises en abyme. John Irving parvient aussi à surprendre le lecteur avec des personnages un peu fous et des situations improbables. Le personnage principal est attachant et John Irving propose avec ce livre un regard à la fois plein d’humour et profond sur le monde contemporain.

À certains égards, ce livre de John Irving m’a fait penser à Paul Auster. Je pense en particulier à sa capacité à plonger le lecteur dans une histoire en quelques lignes seulement. Et le fait de mettre un écrivain au cœur d’un roman est une marotte de Paul Auster.

J’ai lu à propos du monde selon Garp que c’était un livre culte. Ce roman est certes solide et écrit par un auteur talentueux mais j’ai du mal à voir ce qu’il pourrait y avoir de vraiment culte. C’est peut-être une question de génération mais j’ai du mal à m’identifier à ce roman malgré ses qualités. Rien toutefois pour m’empêcher de retourner du côté de John Irving.

Trois femmes puissantes, Marie Ndiaye

Marie Ndiaye s’est vue remettre le prix Goncourt 2009 pour son roman Trois femmes puissantes. Il s’agit d’une distinction bien méritée étant donné la grande qualité de cet ouvrage.

Comme le titre le laisse entendre, ce roman tourne autour de trois femmes qui ont comme point commun d’être originaires du même pays d’Afrique, le Sénégal.

Norah est dans la trentaine. C’est une mère célibataire qui tente de construire tant bien que mal une famille recomposée avec un père et sa fille. Elle retourne au pays à la demande son père qui a abandonné sa famille en France des années auparavant. C’est avec réticence que Norah renoue avec un patriarche déchu et solitaire. Un événement qui l’amène à se questionner sur la force des liens familiaux.

Fanta, elle, a quitté son pays pour suivre son mari Rudy. Malheureusement ce déplacement ne lui réussit pas : elle ne peut pas travailler en France et son mari, figure masculine désorientée, devient taciturne et tourmenté. Leur couple bat de l’aile et le propre fils de Rudy a peur de son père.

La troisième, Khady Demba, faute d’avoir pu donner un enfant à la famille de son mari décédé, est forcée de prendre le chemin de l’exil vers une Europe dont elle ne sait rien. Ballottée au gré de rencontres, elle vit la misère des migrants.

Les trois récits qui composent ce livre de Marie Ndiaye sont indépendants les uns des autres si on excepte un lien ténu entre les personnages. Ce sont presque 3 nouvelles, l’unité vient des thèmes traités. Pour ces trois femmes, la famille et ses non-dits sont très pesants et le déracinement est toujours douloureux. Ces trois femmes subissent les choix des autres. J’hésite pourtant à les qualifier de victimes car elles ont une voix qui leur est propre, une individualité, d’où cette puissance qui émane d’elles. Elles demeurent debout face à l’adversité.

J’ai plus apprécié le récit mettant en scène Rudy que les deux autres. C’ets le texte le plus long des trois mais aussi le plus abouti de mon point de vue. C’est aussi le seul traité du point de vue de l’homme. Et Marie Ndiaye parvient dans celui-ci à rendre compte des pensées tourmentées de Rudy de manière remarquable. D’ailleurs l’écriture est d’une grande qualité. Je salue le choix minutieux des tournures qui sont parfois alambiquées mais qui témoignent d’une grande maîtrise de la langue. Les récits intérieurs, mêlant présent et passé, sont un modèle du genre.

La symbolique des oiseaux est frappante dans Trois femmes puissantes : le père tourmenteur est perché dans le flamboyant, la buse est comme envoyée par Fanta pour punir Rudy et dans le cas de Khady Demba, les oiseaux sont annonciateurs de la mort.

Trois femmes puissantes n’est pas forcément un livre pour le grand public mais il saura séduire ceux qui ont envie d’explorer une certaine intériorité et de faire connaissance avec une auteure talentueuse.

Les révolutions de Marina, Bïa Krieger

La Recrue du mois de février est Bïa Krieger avec son premier roman : Les révolutions de Marina.

Bïa est une chanteuse d’origine brésilienne et ce roman est en partie inspiré de sa vie personnelle. J’admets m’être dit à un moment donné : « Allons bon, encore une chanteuse qui se découvre des talents littéraires… » Mais mon scepticisme initial a été rapidement balayé par les nombreuses qualités des Révolutions de Marina.

L’héroïne et narratrice du roman, Marina, est la fille de deux militants brésiliens de gauche contraints à l’exil en raison de la prise de pouvoir des militaires. L’engagement de ses parents pour la démocratie et la justice sociale a des conséquences sur la jeune Marina qui vit une enfance loin de toute routine. Elle a une vie de nomade faite de clandestinité et de dissimulations. Elle passe son enfance entre le Brésil, le Chili et le Portugal. Le roman est une chronique de cette enfance et de cette adolescence si particulières. Au cœur du roman se trouvent les relations de la jeune Marina avec ses parents et son cercle familial plus large. En effet, malgré l’exil de ses parents, elle garde des liens avec ses grands-parents chez qui elle séjourne régulièrement. Alors que la vie politique au Brésil s’assouplit, la famille se prépare pour un retour au pays natal mais chacun de son côté étant donné que les parents de Marina ont décidé de se séparer.

Les révolutions de Marina pose un regard tendre mais sans concession sur la famille. Les relations de Marina avec ses parents ne sont pas toujours faciles. La plus grande qualité de ce roman est selon moi la lucidité dont fait preuve la narratrice. Et en même temps, le regard enfantin amène une certaine dose d’humour et de légèreté. L’auteure possède vraiment une belle plume et c’est un plaisir de se plonger dans les aventures de Marina et ses parents. Il y a dans ce livre un bon dosage entre les anecdotes familiales, le retour sur des événements historiques et politiques et enfin quelques leçons de vie. Bïa Krieger nous propose aussi de faire connaissance avec un Brésil loin des clichés et des cartes postales. Et c’est tant mieux comme ça.

J’ai été au départ un peu déstabilisé par l’alternance entre un récit chronologique et des séquences qui reviennent sur des moments ou des personnages précis. Je m’y suis fait au fur et à mesure et j’ai apprécié ce procédé qui évite de donner une trop grande linéarité au récit. Le système est tout de même parfois maladroit car ce n’est pas toujours clair qui parle dans ces parenthèses. Il y a un mélange de récits à la première personne et du point de vue d’un narrateur omniscient. Mais il s’agit là du seul élément qui m’a perturbé. Je garde l’image d’un livre fort bien fait qui rend un bel hommage aux parents.

La femme fragment, Danielle Dumais

Danielle Dumais avec la femme fragment est la dernière recrue de l’année 2009.

Le personnage principal du roman est une jeune femme nommée Caroline. Elle a été élevée par un père âgé et solitaire qui a tout fait pour lui montrer la beauté de la vie. Sa mère a disparu peu de temps après sa naissance. Caroline ne s’est jamais posé de questions sur son histoire familiale et s’est contentée des réponses évasives de son père. Mais quand son père meurt, elle apprend la véritable histoire de sa mère et les souffrances qu’elle a endurées avant de rencontrer le père de Caroline et de lui proposer d’avoir un enfant ensemble. Caroline est bouleversée et s’interroge sur son identité et ses relations avec les autres, en particulier avec les hommes.

J’ai tout de suite aimé me plonger dans la femme fragment. Danielle Dumais a choisi de dresser le portrait de Caroline en mosaïque en la décrivant petit à petit tantôt du point de vue de son entourage (amis, famille, collègues, conjoints) et tantôt en la laissant s’exprimer à la première personne. Ce procédé rend le récit dynamique. À ça s’ajoute une aura de mystère autour de Caroline qui n’est pas une femme facile à cerner. Elle-même s’interroge sur qui elle est quand elle apprend l’histoire de sa mère. Elle entame une quête d’identité qui l’amène à faire de nouvelles rencontres.

J’ai l’impression d’avoir eu affaire à deux livres distincts en lisant la femme fragment. Les deux premiers tiers portent sur la recherche de son passé et le reste du livre est consacré à la recherche d’un conjoint. La rupture entre les deux se produit quand Caroline décide de s’expatrier pour faire le point. C’est peut-être sévère mais je me suis senti trompé car pour moi Caroline perd son objectif initial qui est de se définir une fois qu’elle connaît mieux l’histoire de sa famille. C’est un peu comme si elle abandonnait ce projet pourtant central pour se consacrer plus banalement à sa vie amoureuse. Et je n’ai pas l’impression qu’elle finisse par obtenir les réponses à ses questions. En fait, la première partie du roman est ambitieuse et fort réussie. Je l’ai trouvée très solide dans sa facture et le sujet universel de la connaissance de soi est maîtrisé. Malheureusement le propos finit par s’éloigner de la quête d’identité pour tomber un peu à plat. J’ai refermé ce livre en étant déçu car il m’a semblé que Danielle Dumais s’est perdue en chemin comme son personnage. Enfin, je trouve que Caroline perd de sa superbe au fur et à mesure du roman. De mystérieuse et rêveuse au début du roman, elle devient terne et sans saveur alors que le récit se fait à la première personne.

Malgré cette déception personnelle, la femme fragment demeure un très bon premier roman. Danielle Dumais possède une voix originale et sait amener le lecteur dans l’univers qu’elle a créé. Le fait que je n’ai pas pu lâcher le livre est un bon indice de ses qualités.