Les enfants indociles, Marie Charrel

Après l’enfant tombée des rêves, Marie Charrel revient avec un nouveau roman intitulé les enfants indociles qui est paru il y a un mois tout juste. Elle a eu la gentillesse de m’en faire parvenir un exemplaire.

Les enfants indociles Marie Charrel

Claire Jarnon est une jeune journaliste qui se morfond entre la rédaction d’horoscopes et une coloc envahissante. Sa bulle d’air est de rendre visite régulièrement à sa grand-mère Magda dans sa maison de retraite. Magda est une célèbre écrivaine à qui de nombreux lecteurs vouent un culte. Or un beau jour, Magda disparaît de sa maison de retraite et envoie un défi à sa petite-fille. Claire entreprend alors de résoudre l’énigme de la disparition de sa grand-mère, quitte à raviver une blessure de son enfance.

Le récit est très bien mené entre humour et suspense. J’ai aimé le jeu de piste de la grand-mère, c’est ce qui donne son rythme au roman. C’est d’ailleurs un point commun avec L’enfant tombée des rêves : le personnage de la grand-mère à la fois confidente et guide qui permet au personnage de s’épanouir. Autre point commun avec le précédent roman de Marie Charrel : le fait qu’un enfant subisse les conséquences de secrets de famille. Mais fini le jeu des comparaisons ! Le personnage de Claire est attachant avec ses interrogations et sa plume alerte au moment d’écrire ses horoscopes. C’est agréable de la voir se révéler au fur et à mesure du récit. Et pourtant les thèmes abordés sont plutôt durs avec une famille dysfonctionnelle et des environnements professionnel et personnel hostiles pour Claire. Mais le tout est traité de manière légère sans tomber ni dans le pathos ni dans la chick lit.

Les enfants indociles s’adresse aux jeunes adultes en nous qui débutent dans la vie avec de nombreux questionnements : qu’attend-on de moi ? qu’est-ce que je veux faire réellement de ma vie ? que deviennent mes rêves d’enfant ? Et c’est justement cette part de rêve qu’il faut garder, ne pas y renoncer sous prétexte qu’on entre dans l’âge adulte où il faut être raisonnable et responsable. Le message délivré par Marie Charrel est positif : il ne faut surtout pas subir sa vie et au contraire oser ! Une lecture rafraîchissante.

Marie-Louise court dans la neige, Mario Cholette

la Recrue du mois

Marie-Louise court dans la neige est le premier roman de l’auteur québécois Mario Cholette, ce qui lui vaut une place de choix dans la Recrue du mois, la vitrine des premières œuvres du Québec.

Marie-Louise court dans la neige - Mario Cholette

L’histoire de Marie-Louise est racontée par sa fille Roseline. Née au début du XXe siècle à Québec, Marie-Louise a eu une vie bien remplie. A une époque où la femme est entièrement dévouée à son mari et à ses enfants et dans une société où la bienséance imposée par l’Eglise catholique est bien ancrée, le comportement de Marie-Louise détonne. En effet, elle a beaucoup d’enfants, presque un par an, comme c’est le cas à cette époque. Mais elle veut vivre de légèreté, de passions, de jolies robes et de sorties. Or ses enfants la freinent dans ses envies, son mari alcoolique la bat et passe plus de temps à la taverne avec ses amis ivrognes qu’à s’occuper de sa famille. Alors Marie-Louise cherche à quitter son mari et abandonne ses enfants, au grand dam de la société québécoise conservatrice des années 30.

Tenez-vous le pour dit, ni le titre banal du roman ni la description de l’éditeur au dos du livre ne rendent justice à cette formidable fresque québécoise ! Davantage que le parcours individuel d’une femme au comportement condamnable d’après les règles en vigueur à l’époque, c’est la genèse de la libération de la femme québécoise qui nous est contée avec brio par Mario Cholette. Le roman possède une portée plus large que ce que laisse entendre sa description. Si ses filles ont pu ne pas se marier ou n’avoir qu’un seul enfant, si un de ses fils a pu vivre avec un homme, c’est parce que Marie-Louise a commencé par fissurer le carcan d’une Eglise catholique toute puissante. Je craignais de lire un morceau d’histoire un peu pesant mais je n’ai pas pu lâcher Marie-Louise court dans la neige. La narration est bien rythmée et au-delà du symbole que représente Marie-Louise, j’ai été enthousiasmé par la complexité des relations entre cette mère et ses enfants. A la lecture de ce récit, bien malin qui pourra poser un jugement sur Marie-Louise mais chacun ressortira éclairé de cette lecture.

Soleil, David Bouchet

la Recrue du mois

Soleil est le premier roman de David Bouchet. Il a été sélectionné par la Recrue du Mois pour cet ouvrage.

Soleil par David Bouchet

Soleil c’est Souleymane, un jeune garçon qui a immigré avec sa famille du Sénégal à Montréal. Il raconte sa découverte du Québec et l’histoire de sa famille. Jusqu’à ce que son père soit atteint d’un mal qui l’isole de sa famille.

Je suis sensible aux questions d’immigration, ayant moi aussi atterri à Montréal pour y créer une nouvelle vie. J’ai été particulièrement amusé par les anecdotes distillées par l’intermédiaire de Soleil et de ses yeux de nouvel arrivant : le fait de se meubler pour pas cher dans la rue, le club de recherche d’emploi, les premiers yeux portés sur l’hiver et la chaleur des Québécois… Le regard porté sur le Québec avec en miroir la vie au Sénégal est très intéressant à lire.

Les personnages du roman de David Bouchet sont attachants : comment rester insensible vis-à-vis de ce que ressent Soleil par rapport à la situation de son père : ses interrogations, sa détresse et sa colère… De la même manière, son amitié avec Charlotte qui vit seule avec sa mère alcoolique est particulièrement touchante. J’éprouve toujours un peu de méfiance lorsqu’un roman a pour narrateur un enfant car le regard naïf peut fonctionner comme il peut tomber à plat. Mais avec Soleil, ça marche très bien. Nous avons affaire à un narrateur tout en sensibilité, chapeau à David Bouchet pour sa plume juste et fine.

Malgré toutes ces qualités, des personnages attachants, un histoire familiale singulière qui crée des pont entre l’Afrique et le Québec, Soleil est un roman qui me laisse un fort goût d’inachevé. En effet, toute la partie du récit qui concerne l’amitié avec Charlotte tombe à plat une fois que Charlotte a déménagé. C’est extrêmement frustrant puisque le roman débute justement sur la force de cette amitié entre les deux jeunes personnages. Cet arc narratif s’arrête trop brusquement à mon goût. Je suis également gêné par les explications plutôt courtes sur les causes du mal du père. Bref j’en aurais voulu plus !

Chevrotine, Eric Fottorino

Comme pour la lecture précédente, L’autoroute de Luc Lang, j’ai choisi Chevrotine d’Eric Fottorino à la bibliothèque parce qu’il était mis en avant sur un présentoir. Rencontre fortuite avec un auteur que je ne connaissais pas (même si son nom ne m’était pas inconnu).

Chevrotine Eric Fottorino

Alcide Chapireau est un ancien marin devenu conchyculteur et ostréiculteur. A la retraite et très malade, il décide d’écrire à sa fille Automne pour lui avouer que sa mère, dont elle n’a aucun souvenir, n’a pas disparu mais que lui, Alcide, l’a assassinée. Il revient donc sur sa relation avec Laura qui fut sa seconde épouse. En effet, la première femme d’Alcide, qui se prénommait Nélie, est décédée jeune d’une maladie foudroyante, le laissant veuf avec deux garçons à élever. Alors qu’il ne croyait pas pouvoir refaire sa vie, il rencontre Laura avec qui l’entente est tout de suite très bonne. Elle emménage rapidement chez lui et tombe enceinte. Mais dès lors va se révéler une Laura à la personnalité plus sombre. Tout empirera jusqu’au point où Alcide tuera son épouse d’un coup de fusil (chargé de la chevrotine qui donne son titre au roman).

Chevrotine est un roman très réussi. Eric Fottorino décrit très bien cette relation de couple qui se dégrade inexorablement et qui détruit toute une famille. L’engrenage toxique sans issue se met en place petit à petit dans le récit, c’est habilement construit. Evidemment on se pose la question des raisons du dénouement tragique. La réponse donnée par Eric Fottorino est toute en nuance car chacun des protagonistes possède sa part de responsabilité. Laura a une personnalité qui ne lui permet pas de vivre dans le bonheur, c’est pourquoi elle s’évertue à tout dénigrer chez son conjoint, y compris sa précédente épouse et ses deux garçons. Sa haine se distille d’abord petit à petit pour enfler et prendre une ampleur démesurée. La faute est agelement celle d’Alcide, homme taciturne mal équipé pour répondre aux attaques de Laura. Il est trop faible pour s’opposer à elle et tirer un trait sur une relation qu’il a longtemps idéalisé. Le prix à payer est pourtant énorme car il renonce à ses deux fils aînés. Le parallèle est cruel entre le glissement qui s’opère dans la relation et la maison familiale dont les fondations finissent détruites par un glissement de terrain.

Je ne pratiquais pas Eric Fottorino comme auteur mais je vais m’intéresser à son oeuvre à l’avenir. J’ai particulièrement aimé ce roman car même si le sujet est difficile, il est construit de telle manière qu’il est impossible de rester indifférent au récit. Chevrotine est très proche d’une tragédie grecque : on sait ce qui va se passer, l’intérêt n’est pas dans le suspense mais bien dans la manière dont on y arrive inéluctablement.

Saccades, Maude Poissant

la Recrue du mois

Maude Poissant est la recrue du mois avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Saccades.

Saccades Maude Poissant
Avec 84 pages, ce recueil de 11 nouvelles est très court. Mais comme souvent, la qualité a peu à voir avec la quantité. Et ça commence fort dès la première nouvelle intitulée le sacrifice, où le lecteur partage les doutes d’un chef en plein processus créatif. Il est à la recherche du plat qui va impressionner ses convives et pour cela, il puise dans ses souvenirs d’enfance pour un résultat final mémorable. Deux autres nouvelles proposent des récits avec une chute qui surprend. Il s’agit de la martingale qui narre le parcours d’Anette, une jeune femme, jusqu’au jour de son mariage. La révélation finale étonne et donne envie de relire la nouvelle à nouveau et plus attentivement. Et il y a sweet innocent thing, une nouvelle qui fait écho à la première car elle se passe aussi dans le monde de la restauration. Pas de haute cuisine cette fois-ci mais une action qui se situe dans un restaurant plus commun. Un des cuisiniers explique la hiérarchie entre cuisiniers et serveuses et les manipulations des premiers pour mettre les secondes dans leur lit.

Les autres nouvelles du recueil vont plus loin dans l’écriture que la structure habituelle des nouvelles qui comporte une chute surprenante à la fin. Maude Poissant met le doigt sur des malaises profonds vécus par certains personnages. La deuxième nouvelle de Saccades donne le ton. Dans le cinquième commandement est abordé le sujet sensible de la pédophilie du point de vue d’une jeune fille abusée par son père. Elle cherche secours dans la prière avec toute la naïveté propre à son âge. D’autres nouvelles traitent de malaises de l’enfance telle Chez les loups. Dans ce récit situé dans le Québec des régions, quelques dizaines d’années en arrière, deux enfants sont maltraités par leur père avec le silence complice de leur une mère. Ils cherchent à s’échapper en plein hiver. Dans la nouvelle intitulée Salut La Saline, un père raconte l’histoire de ses ancêtres à ses deux petites filles. Le récit est présenté du point de vue de l’une d’elle et à travers ses yeux, on voit la relation entre ses parents qui se dégrade et l’image du père qui en souffre mais avec toujours cet espoir propre aux enfants que les choses peuvent revenir comme avant.

Un texte a le plus retenu mon attention dans ce recueil. C’est celui qui m’a le plus dérangé. Luc-sur-Mer est une nouvelle à deux voix où une femme raconte ses baignades dans la mer, ce qui effraie son jeune fils. La deuxième voix est celle de la conjointe de ce fils devenu adulte qui raconte son premier séjour dans le village d’enfance de son chum. Le sujet de la nouvelle est une peur d’enfance inexplicable (et qui restera inexpliquée) et les conséquences qui perdurent bien des années après dans la vie d’adulte.

Tout ne tourne pas autour de l’enfance. Les adultes aussi ont leur lot de moments de flottement et d’amour déçues. Dans Ménage à trois nous est décrit le dilemme d’une femme mariée et fidèle qui désire son beau-frère. C’est une réflexion sur la routine dans le couple, les obligations de parents et l’envie malgré cela de vivre un amour passionné. Dans Fragments de désirs amoureux, Maude Poissant dresse le portrait d’un homosexuel qui entretient systématiquement des relations de gigolo avec des hommes plus âgés. Mais ces relations le laissent toujours insatisfait, c’est pourquoi il se lasse et change régulièrement de partenaire.

Avec Saccades, Maude Poissant signe donc des textes riches en émotions. Elle sait susciter rapidement l’intérêt du lecteur. J’ai fait de ce recueil de nouvelles une lecture très intense car l’auteure met le doigt très précisément sur des sensations et des émotions bien tangibles, ce qui m’a fait forte impression. Il est impossible de rester indifférent à chacune de ces courtes histoires.

L’enfant tombée des rêves, Marie Charrel

L’enfant tombée des rêves est le deuxième roman de Marie Charrel.

Lenfant tombee des reves Marie Charrel

Emilie, 12 ans, a peint un tableau avec un personnage qui tombe d’un balcon. La vue de ce tableau a provoqué chez son père une réaction inattendue. Dès lors, Emilie va se poser de nombreuses questions sur sa famille.

L’enfant tombée des rêves est le questionnement d’une jeune adolescente sur la famille. Mais ne vous y trompez pas, cette interrogation dépasse le cadre de l’adolescence et souligne l’importance de savoir qui on est et d’où on vient car adulte comme enfant, nos racines nous aident à nous définir.

Le récit est très bien mené par Marie Charrel. Il comporte tout ce qu’il faut de suspense pour que le lecteur ait envie de savoir comment tout cela se termine. Bon il est vrai qu’au fur et à mesure du roman, on devine ce vers quoi on se dirige. Il n’y a pas de véritable surprise mais il reste que je n’ai pas lâché ce roman et que j’ai eu en permanence envie de tourner les pages pour avancer dans l’histoire.

Il est délicat de choisir comme narratrice une adolescente de 12 ans, c’est un exercice qui est délicat (comme je l’ai déjà constaté ici et ) mais il s’agit d’une réussite dans le cas présent : le personnage est réaliste, pas caricatural et possède une certaine maturité émotionnelle. C’est une figure attachante car curieuse et ouverte sur le monde. Je suis d’ailleurs absolument fan de son obsession du vocabulaire des synesthésies qu’elle vit lorsqu’elle décrit ce que différents mots lui évoquent.

J’ai trouvé amusant de placer le récit dans les années 90, ça me parle car je fais partie de cette génération (le grunge au collège). C’est un bon point d’avoir su décrire le malaise des années de collège, les effets de groupe, les différences entre les élèves populaires et ceux qui sont à part.

L’enfant tombée des rêves est un roman bien construit et possède un bon rythme grâce aux parties consacrées à Robert, cet homme mystérieux qui s’est exilé en Islande. Ces parenthèses, qui sont évidemment liées à l’histoire d’Emilie, permettent de faire respirer le récit. Et, cerise sur le gâteau, on s’instruit à la lecture du livre de Marie Charrel car elle place astucieusement des informations sur l’Islande, sa géographie, son histoire et les légendes du peuple islandais.

Un roman à lire pour un bon moment de lecture.

L’énigme du retour, Dany Laferrière

J’ai déjà parlé ici des livres de Dany Laferrière à plusieurs reprises. J’ai acheté L’énigme du retour peu de temps après sa sortie quand je vivais à Montréal et je l’ai emmené dans mes bagages sans l’avoir ouvert jusqu’à maintenant. Je ne sais pas dire exactement pourquoi. La peur d’être déçu par un livre acclamé par la critique et les lecteurs (L’énigme du retour a remporté le prix Medicis en 2009, le grand prix de la ville de Montréal la même année ainsi que le prix des libraires du Québec en 2010) ? La réticence d’aborder le thème du retour au pays alors que je faisais moi-même un retour en France ? Sans doute de mauvaises raisons qui ne valent plus en 2014 et qui font que j’ai entrepris la lecture de ce roman.

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Le narrateur de ce roman autofictionnel est de retour en Haïti après 35 ans d’exil. Ce retour au pays natal est déclenché le décès de son père qui vivait lui aussi en exil mais à New-York. Le narrateur va annoncer ce décès à sa mère restée au pays. Plusieurs décennie d’exil ont modifié sa personnalité : d’Haïtien pur sucre, il est devenu par la force des choses habitué à la vie dans le froid de l’hiver québécois. ce retour au pays est l’occasion d’une redécouverte de son pays, de son enfance et de ce qui l’a façonné comme adulte.

Ce livre n’est pas tout à fait un roman. C’est une autofiction qui pourrait mériter qu’on la considère comme un épisode autobiographique. L’énigme du retour tient aussi de la poésie : il est émaillé de nombreux haïkus qui donnent un relief additionnel et une musicalité propre  à un ouvrage déjà riche en sensations et en couleurs.

Dany Laferrière propose avec ce livre  une réflexion sur Haïti, sur ce que ce pays a été et ce qu’il est devenu. Le temps passe mais les choses ne changent pas pour un peuple haïtien vivant dans la pauvreté avec un exode rural toujours plus fort et des villes contrôlées par des bandes armées. La riche culture haïtienne est elle aussi toujours là, c’est un repère pour ce narrateur qui confronte ses souvenirs à la réalité d’Haïti aujourd’hui. Quelle est son identité auprès des siens après des décennies d’exil où il a vécu des choses très différentes de ceux qui sont restés ?

La beauté et la qualité de l’énigme du retour réside dans le fait qu’on lit un parcours très personnel qui est de fait très éloigné de ce que n’importe quel lecteur peut bien vivre. Et pourtant ce récit possède une porté universelle car les questionnements qu’il propose sur l’identité, l’enfance, la relation à la famille… tout cela vient toucher le lecteur dans sa personne. Il suffit de se laisser porter et de savourer lentement le beau texte de Dany Laferrière. Je recommande chaudement, évidemment.

 

Les autres livres de Dany Laferrière mentionnés sur ce blogue :

D’autres fantômes, Cassie Bérard

la Recrue du mois
Cassie Bérard est la recrue du mois avec son premier roman intitulé D’autres fantômes.

D'autres fantômes Cassie Bérard

Station Trocadéro à Paris, une jeune femme se jette sous un métro et meurt. Albert est témoin direct de la mort violente de cette inconnue. Cet épisode tragique le marque et il décide de retrouver l’identité de la suicidée. Cette quête vire rapidement à l’obsession et l’entraîne à la rencontre de nombreuses personnes. Son enquête fait resurgir des souvenirs d’enfance, en particulier les bons moments vécus avec son grand-père et sa sœur Juliette. Cette quête est intense pour Albert et les relations avec sa femme et ses enfants en pâtissent.

D’autres fantômes est un roman sur les faux semblants. Il ne faut pas forcément croire tout ce que raconte le narrateur car il ne se connaît pas lui-même. Ce qu’il raconte est très subjectif, c’est le fruit de sensations, d’impressions pas toujours tangibles. Il est en plein questionnement sur son identité et ses priorités dans la vie. Il ne faut pas non plus faire confiance à sa mémoire car dans son esprit tout est confus, notamment les nombreux secrets de famille auxquels il est confronté.
Dans sa quête de l’inconnue du métro, il erre dans Paris et croise de nombreux personnages qui le mènent sur de nombreuses fausses pistes. Il s’égare dans Paris comme il s’égare dans son esprit.
D’autres fantômes est un écho à René Descartes et son discours de la méthode, livre qui contient le fameux « je pense donc je suis ». Albert pense, mais est-il vraiment ? Il a une pensée construite sur ce qu’il vit mais le lecteur finit par douter de la réalité même de ce narrateur.
Au sein du roman de Cassie Bérard, le questionnement sur l’identité s’appuie sur l’analyse de la mort et de l’enfance. Ce sont les deux faces d’une même pièce, le point de départ et la fin de la vie. Les deux se répondent dans l’esprit du narrateur et déclenchent des interrogations sur qui il est et comment il s’est construit en tant que personne.

Avec D’autres fantômes, Cassie Bérard a choisi de traiter de sujets difficiles. Il faut aimer être plongé dans les pensées de quelqu’un et même de se perdre dans les méandres de l’esprit. Reste que ce roman est long, trop long. Je n’ai pas saisi la nécessité de multiplier les rencontres avec des personnages différents dans la recherche de l’inconnue du métro. Il faut réellement s’accrocher, le roman n’est pas pour les lecteurs qui veulent lire une histoire. Le résumé est un peu trompeur en ce sens car le roman n’est pas une enquête mais une quête de soi. D’autres fantômes, une fois refermé, pose beaucoup plus de questions qu’il n’apporte de réponses et comme lecteur je n’ai pas véritablement su mesurer les intentions de l’auteure.

Les fausses couches, Steph Rivard

Dans le cadre de la Recrue du mois, j’ai lu le premier roman de Steph Rivard qui s’intitule Les fausses couches.

Fausses-couches-Steph Rivard

William est un garçon de 12 ans qui vit dans une famille un peu folle. Entouré de ses parents, sa grand-mère, sa sœur, d’oncles et tantes et de cousins, c’est lui qui chronique les épisodes marquants de sa vie avec son regard d’enfant. Sauf qu’on ne parle pas là d’une enfance dorée sans heurts. On sent au fil du récit que plusieurs choses ne vont pas comme elles devraient aller dans une famille normale.

Autant le dire tout de suite, je n’ai pas aimé Les Fausses Couches. J’ai en effet toujours du mal à me plonger dans un ouvrage écrit à la première personne du point de vue d’un enfant. Le côté faussement naïf de ces écrits enlève pour moi toute sincérité au texte. Toutefois, j’ai voulu jouer le jeu jusqu’au bout et j’ai lu Les Fausses Couches en totalité. C’est pourquoi je retiens 2 raisons d’aimer ce livre, même si ça n’a pas fonctionné pour moi.

Raison 1 : le pouvoir de l’imaginaire
On comprend rapidement que William est confronté à des choses pas drôles dans sa famille avec un oncle attardé mental, une tante alcoolique et une grand-mère qui vit dans la misère au grenier. William a une forte imagination qui lui permet d’enjoliver ou tout du moins d’adoucir une dure réalité. Pour le lecteur, c’est une invitation à ouvrir bien grandes les portes de son imaginaire. Il ne faut pas essayer de comprendre en détail ce que le récit est censé décrire mais se laisser séduire par le style imagé et poétique de Steph Rivard.

Raison 2 : la famille dysfonctionnelle
Onze personnes qui vivent sous le même toit, ça fournit de la matière, surtout quand la folie guette les grands comme les petits. Dans toutes les familles, il y a des originaux mais que se passe-t-il quand tout le monde possède un petit, voire un gros, grain de folie ? Steph Rivard souligne avec la famille de William qu’une famille normale, ça n’existe pas. Violence verbale et physique, cruauté, indifférence… la liste des travers est longue mais le plus fou avec la famille c’est qu’on finit par l’aimer pour ce qu’elle est, ses bons et ses mauvais côtés car elle fait partie de ce qui nous définit. C’est là le message de Steph Rivard avec Les Fausses Couches : ni espoir, ni résignation mais une bonne dose d’acceptation des autres et donc de soi.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Caroline Legouix publie un premier recueil de nouvelles intitulé Visite la Nuit.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Ce recueil de 19 nouvelles démontre la maîtrise du format court par Caroline Legouix. En très peu de temps, elle plonge le lecteur dans un univers pour bien lui asséner une surprise finale. Ce sont donc des nouvelles de qualité. Caroline Legouix avoue par ses textes une préférence pour le thème des relations familiales. Le premier tiers du recueil est en effet composé de textes portant sur la famille : la maladie, le deuil, les relations parent-enfants… C’est souvent le mal-être qui l’emporte, l’auteure prenant un certain plaisir à nous amener dans des eaux troubles et inconfortables pour le lecteur. J’ai trouvé en particulier que les quatre premières nouvelles étaient poignantes et riches en émotions. Elles suscitent immédiatement l’intérêt et donnent envie de poursuivre la lecture du livre. D’autant que les formats des nouvelles sont suffisamment variés pour que le lecteur ne s’ennuie pas.

Parmi les thèmes traités par Caroline Legouix dans Visite la nuit, il y a aussi l’amour. Ou devrais-je plutôt dire les différentes facettes de l’amour : séparation, tentation, amitié… Je retiens aussi un intérêt de l’auteure pour le fantastique avec la nouvelle intitulée le chêne du village qui est centrée autour de la vie d’un arbre à travers les années et ses relations avec les humains. Un soupçon de suspense également avec ligne de mire en direct, une nouvelle haletante.

La dernière nouvelle, la plus longue, est curieusement la moins bonne. Curieusement car bien qu’étant le récit le plus développé, ce texte donne l’impression que l’auteure a voulu dire beaucoup de choses dans un espace trop court. Comme si cette nouvelle était un roman avorté. L’angle choisi et le sujet sont intéressants, même pour moi qui ne suis pas attiré par le Moyen-Age, mais les péripéties s’enchaînent trop vite.

Il n’en demeure pas moins que Caroline Legouix propose avec ce premier ouvrage des textes percutants. Elle fait la démonstration d’une écriture de qualité à travers de très bonnes nouvelles.

J’ai lu Visite la nuit dans le cadre de la Recrue du Mois.