God’s Little Acre, Erskine Caldwell

Souvenez-vous ! J’ai lu Tobacco Road il y a déjà plusieurs années et j’étais sorti enthousiaste de cette lecture en me disant que je reviendrai vers l’écrivain américain Erskine Caldwell. Je viens de terminer God’s Little Acre, lu également en version originale.

L’action du roman se situe entre les Etats de la Géorgie et de la Caroline dans les années 30. Ty Ty Walden est un patriarche veuf dont l’obsession consiste à creuser la terre de sa ferme à la recherche d’or. Il a convaincu deux de ses fils de le suivre dans cette aventure un peu folle : Buck qui est mariée à la belle Griselda et Shaw qui est célibataire. Quand on lui parle d’un albinos qui a été aperçu dans les parages, Ty Ty décide d’aller l’enlever avec ses deux fils, persuadé que cet albinos a le pouvoir de l’aider à trouver l’or qu’il recherche. Ty Ty a également deux filles : Darling Jill, qui ne pense qu’à s’amuser et dont un des prétendants Pluto compte bien se faire élire comme shériff et Rosamond, qui elle a quitté la ferme pour vivre avec son mari Will, employé d’une usine textile en lock-out.

Vous l’avez compris, God’s Little Acre (Le petit arpent du Bon Dieu dans son adaptation cinématographique de 1958) est un roman un peu loufoque. Erskine Caldwell possède un grand sens de l’humour et se délecte de mettre en scène des personnages ridicules, hypocrites et fainéants. Il s’agit là d’un excellent exemple de comique de situation. En homme croyant du Sud des Etats-Unis, Ty Ty réserve une portion de son terrain à Dieu. Cette parcelle n’est jamais creusée à la recherche d’or. En théorie, tout ce qu’il y récolte est réservé à l’Eglise. Mais il déplace toujours cet arpent au gré de son humeur et il s’arrange toujours pour que cette parcelle soit en jachère et jamais exploitée. Ainsi il ne doit jamais rien à Dieu.

J’ai aussi pris plaisir à lire God’s Little Acre en version originale car la langue et les tournures de phrases typiques du Sud des Etats-Unis donnent une coloration particulière au récit. Erskine Caldwell se fait le témoin de son époque. Outre les qualités humoristiques du roman, j’ai beaucoup apprécié la chronique sociale proposée par l’auteur. L’exploitation des Noirs, les campagnes qui se vident pour aller fournir de la main d’oeuvre à l’industrie textile, les difficultés des exploitants agricoles, les conflits sociaux dans une usine textile, la pauvreté à la campagne et en ville, la question de l’ascension sociale : autant de sujets traités de manière très fine par Erskine Caldwell dans God’s Little Acre.

Vous n’avez encore jamais lu Erskine Caldwell ? Foncez !!!

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Shibumi, Trevanian

Je continue d’avancer dans la liste de mes lectures avec un roman de l’auteur américain Trevanian : Shibumi.

Tout commence dans les années 70 avec une opération de la CIA qui ne se passe pas comme prévu. Une des cibles parvient à s’échapper. La Mother Company, une organisation secrète qui dirige la CIA et qui supervise les intérêts du lobby du pétrole, dispose de moyens technologiques très avancés : Fat Boy une base de données informatique pour chaque personne vivant sur Terre. Cet outil permet de diriger l’enquête de la CIA vers un personnage mystérieux : Nicholaï Hel. Né en Chine de parents européens en 1925, il est élevé à la japonaise avant de tomber dans les griffes de la CIA. Ce qui lui ouvre une longue et fructueuse carrière de tueur à gages au service de différents gouvernements. Les compétences de Nicholaï Hel sont une menace pour les intérêts de la Mother Company s’il se décide à aider la personne qui a échappé à la CIA.

Présenté comme ça, vous avez entre les mains un super roman d’espionnage. C’est le cas mais Shibumi est bien plus que ça. L’essentiel du propos du roman est de décrire le parcours de Nicholaï Hel à travers de grands événements historiques du XXe siècle. Cette saga qui traverse les époques permet à Trevanian de brosser le portrait d’un homme unique qui oppose une culture japonaise fine et millénaire à une culture américaine rustre et changeante au rythme des intérêts commerciaux. Le Shibumi est emblématique de la culture japonaise puisqu’il s’agit de l’état de grâce qui peut être atteint par la beauté d’un objet. Une extase provoquée par une esthétique simple en somme.

Ecrit en suivant les étapes d’une partie de jeu de go, le roman donne aussi au lecteur l’occasion de découvrir la spéléologie, une activité prisée par Nicholaï Hel, et démontre l’amour de l’auteur pour le Pays Basque et ses habitants. Un territoire que Trevanian connaît bien car il y a vécu de nombreuses années. Pour ma part, j’ai complètement adhéré à ce roman même si je ne suis féru ni de spéléologie ni du Pays Basque. Bref, nombreuses sont les raisons de lire Shibumi. On peut y ajouter l’humour de l’auteur et le fait assez incroyable que ce roman publié en 1979 n’a pas pris une ride et qu’il a su anticiper le vaste système d’espionnage aujourd’hui rendu possible par l’informatique.

Mr North, Thornton Wilder

Comme elles l’avaient fait avec Le pouvoir du chien de Thomas Savage, les éditions Belfond ont réédité dans leur collection [vintage] un roman paru il y a quelques années. Récipiendaire de trois prix Pulitzer et d’un National Book Award, Thornton Wilder publie en 1973 Mr North, un titre qui reprend le nom du narrateur du roman.

Mr North, Thornton Wilder

L’action se passe en 1926. Theophilus North est un jeune homme qui démissionne de son poste de professeur après 5 années de bons et loyaux services. Il décide de revenir dans la ville où il était en garnison pendant la Première Guerre Mondiale : Newport, une ville balnéaire de l’Etat du Rhode Island fréquentée l’été par la bourgeoisie new-yorkaise. Il fait paraître une annonce où il propose ses services comme lecteur auprès de personnes âgées ou de jeunes gens de bonne famille. Theophilus devient un témoin privilégié de la vie sociale de Newport. Il se lie d’amitié avec Henry Simmons et Mrs. Cranston, deux fins connaisseurs de la bonne société de Newport qui vont le guider dans le nouvel univers qui est le sien le temps d’un été.

Décrivant la vie de Mr North en 1926, le récit se veut écrit 50 ans plus tard sur la base des notes du journal intime de l’époque du narrateur. Et quel personnage que ce Mr North ! Observateur attentif et malin, il sait s’appuyer sur ses talents de comédien et sur sa culture classique pour aider ses semblables à résoudre leurs problèmes. C’est un original qui ne se déplace qu’à bicyclette et refuse les invitations à dîner ou à déjeuner. Il tient à rester indépendant des différents cercles sociaux de Newport. Et c’est là tout le talent de Thornton Wilder avec Mr North : chroniquer une époque, celle des années 20. Il fait ainsi dire à un de ses personnages :

Détrompez-vous, nous ne sommes pas en Amérique. Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l’était Versailles.

Chaque chapitre entraîne le lecteur dans une aventure à part entière – chaque chapitre peut quasiment être lu comme une nouvelle – où Mr North fait la preuve de son ingéniosité et où le romancier dresse le portrait de personnages prééminents de la bonne société. Ses talents sont tels que les personnes qu’il aide finissent par lui attribuer des pouvoirs magiques. Mr North est aussi un jeune homme fougueux comme en témoignent son aventure avec une journaliste plus âgée que lui, le fait qu’il tombe sous le charme d’une adolescente et son « coup d’un soir » avec une femme dont le mari ne peut lui donner d’enfants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman plein d’humour. Deux petits bémols. Les nombreux personnages entraperçus font que j’ai parfois perdu un peu le fil de qui était qui. D’autre part, le narrateur revient sans cesse sur sa vision de Newport, divisée selon lui en 9 cités, un parallèle qu’il fait avec la cité antique de Troie. Mais le fait qu’il ne mentionne ces cités que par le numéro qu’il leur a attribué m’a obligé à revenir sans cesse en début d’ouvrage pour me rappeler de laquelle il était question. Mr North a été adapté au cinéma en 1988 avec dans le rôle principal Anthony Edwards (le docteur Green de la série Urgences).

L’année la plus longue, Daniel Grenier

J’ai loupé la sortie de ce roman de Daniel Grenier aux éditions Quartanier. Mais Flammarion a eu la riche idée de le publier en France. Je me suis donc procuré l’édition française de L’année la plus longue.

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Thomas Langlois est né un 29 février. Comme son aïeul Aimé. Du fait de leur date de naissance atypique, ni l’un ni l’autre ne vieillissent au même rythme que les autres. Ils ne vieillissent que d’un an tous les 4 ans. Albert, le père de Thomas, cherche à retracer le fil de la vie d’Aimé qui a vécu à plusieurs époques, à plusieurs endroits au Canada et aux Etats-Unis et, pour compliquer encore plus les choses, sous plusieurs identités. Cette quête de la trajectoire d’Aimé au travers des époques devient une véritable obsession pour Albert.

Disons le tout de suite, l’intérêt de L’année la plus longue ne réside pas dans son côté fantastique où ceux qui naissent le 29 février vieillissent plus lentement que le commun des mortels. Il ne s’agit là que d’une astuce, ou d’un beau prétexte, pour parler au lecteur de l’Amérique. L’année la plus longue est en fait un très bel hommage de Daniel Grenier au territoire américain. Et il faut entendre américain dans son sens littéral et non restreint aux Etats-Unis. Les pérégrinations d’Aimé puis de ses descendants au fil des années ont lieu sur un formidable terrain de jeu : le massif des Appalaches, des Monts Chics-Chocs au Québec jusqu’aux Alleghenies et aux Great Smokies plus au sud. Daniel Grenier nous gratifie en plus d’un passage dans le quartier de Saint-Henri de Montréal, écho au quartier auquel il rendait déjà hommage dans son premier ouvrage de fiction, Malgré tout, on rit à Saint-Henri. Mais le voyage proposé dans ce roman n’est pas que géographique. La longévité d’Aimé Langlois lui fait traverser les époques, à commencer par la prise de la ville de Québec par les Anglais en 1760 jusqu’à notre époque en passant par la guerre de Sécession et l’industrialisation dans les villes. Il en résulte une formidable fresque intelligemment construite et bien racontée. J’ai pour ma part découvert un territoire dont je ne soupçonnais pas la richesse.

Alors oui, parfois ça part un peu dans tous les sens et on ne sait pas toujours de qui c’est l’histoire. On passe de Thomas pour suivre longtemps Aimé, en passant par l’histoire d’Albert et de sa femme Laura. Mais encore une fois, les personnages ne sont que le prétexte pour peindre le portrait de l’Amérique moderne.

Dans un style très personnel, Daniel Grenier met en scène un narrateur/conteur qui casse à plusieurs reprises le « quatrième mur » de la narration. Un parti pris qui n’est pas sans rappeler un style journalistique très américain (journalisme narratif, nouveau journalisme…) où celui/celle qui rapporte les faits se met en scène et fait partie de ce qu’il/elle décrit. Là aussi donc, un parti pris très « américain » jusque dans le choix du mode narratif, histoire de savourer une américanité en français. D’autant que les éditions Flammarion ont eu l’intelligence et le respect de ne pas gommer les aspérités québécoises du texte de Daniel Grenier.

Retombées de sombrero, Richard Brautigan

Intelligent, original et passionnant. Voici les 3 qualités de Retombées de sombrero, court roman de l’auteur américain Richard Brautigan.

Retombees de sombrero Richard Brautigan

Pourquoi ce roman m’a-t-il plu ? Parce qu’il mêle de manière improbable deux récits : celui des conséquences d’une rupture amoureuse et celui de la découverte d’un sombrero dans une rue d’une petite ville américaine. Ce croisement inattendu est rendu possible par une mise en abyme. Richard Brautigan raconte d’un côté le désespoir d’un auteur comique quitté par sa conjointe et de l’autre côté ce qu’il advient des protagonistes du dernier texte de cet auteur une fois que son brouillon a été jeté à la corbeille. C’est ainsi que l’on croise dans ce roman une japonaise endormie, un chat qui ronronne, un maire hystérique, un gouverneur alcoolique et bien sûr un auteur dont la récente rupture amoureuse exacerbe les névroses.

Le roman alterne une subtilité remarquable dans les sentiments humains et une surenchère dans la violence. Le tout avec un humour noir grinçant à souhait. Chapeau (désolé) pour cette idée géniale de sombrero qui déclenche une série d’événements plus fous les uns que les autres. Il faut avoir un cerveau à la fois créatif et pervers pour accoucher d’une histoire pareille. Et surtout pour y accoler une rupture somme toute banale mais présentée sous un angle très fin. Je suis ressorti conquis par Retombée de sombrero, avec l’envie de lire de nouveau du Brautigan (après avoir déjà lu Tokyo-Montana Express).

Un membre permanent de la famille, Russel Banks

Souvenez-vous il y a quelques années, je vous parlais du noveliste américain Russell Banks suite à la lecture de Trailerpark qui décrivait la vie dans un camping de mobile homes de la Nouvelle-Angleterre.

Un-membre-permanent-de-la-famille Russel Banks

Un membre permanent de la famille est un recueil de 12 nouvelles. Elles ont comme point commun d’avoir plus ou moins un lien avec le Nord-Est des Etats-Unis (l’Etat de New-York, le Vermont ou le New-Hampshire). Mais surtout, les nouvelles de Russell Banks dressent le portrait d’une Amérique moderne et un peu mal en point à travers des personnages qui traversent des moments de faiblesse, de solitude voire de crise. Il est notamment question d’un militaire à la retraite qui arrondit ses fins de mois en braquant des banques, d’un ex mari invité à la fête de Noël donnée par son ex-femme et le nouveau mari de celle-ci (ce qui donne un moment de malaise particulièrement angoissant), de la rencontre d’un transplanté avec la veuve de celui qui lui a donné son cœur. Ou encore de cet homme qui attend son avion au bar de l’aéroport. Il discute avec une femme qui lui raconte être à la recherche d’une ancienne amie nommée Veronica. Doit-il la croire ou pas ? son récit est-il réel ou imaginé ?

Je retiens quelques-unes de ces nouvelles en particulier. Dans Un membre permanent de la famille (nouvelle qui donne son titre au recueil), le récit est celui d’une famille décomposée où ce n’est pas forcément la garde des enfants qui pose le plus gros problème mais le symbole représenté par le chien de la famille. Qui doit le garder et qui doit s’en occuper ? Dans Oiseaux des neiges, une femme perd son mari alors qu’ils passent l’hiver en Floride, loin du froid du Nord de l’Etat de New-York. Sa meilleure amie vient la soutenir et se questionne sur la manière de vivre le deuil et sur sa vie de couple. La nouvelle intitulée Big dog voit un artiste plasticien remporter un prix prestigieux et une bourse conséquente de 500 000 dollars. Il annonce la nouvelle à ses amis proches lors d’un dîner mais le syndrôme de l’imposteur et les remarques acerbes d’un des convives l’amènent à douter de lui. Mais la nouvelle qui m’a le plus marqué en raison de l’injustice qu’elle décrit est Blue Ventana où une femme veut acheter une voiture d’occasion. Elle a beaucoup économisé pour cela et craint de se faire avoir par des vendeurs qui ne la prennent pas au sérieux. Lors de sa visite, elle se fait enfermer par erreur dans le parc de voitures d’occasion et est victime de l’indifférence des personnes qu’elle essaie d’avertir. La tension est très forte dans cette nouvelle et le terrible dénouement n’est révélé que lors des trois dernière phrases seulement du texte.

Que dire de plus ? Russell Banks est un auteur talentueux. J’ai été rapidement capté par chacune de ces nouvelles. Et il sait faire passer des moments de malaise et ces courts instants de la vie où tout peut basculer. Russell Banks est très fin dans son écriture et sait faire passer toute une palette d’émotions à travers ses textes. C’est un maître de la nouvelle !

Mistouk, Gérard Bouchard

Ce roman de Gérard Bouchard m’a été offert à l’occasion de mes 31 ans. Cela fait donc plusieurs années que je l’ai en ma possession. Il a même fait le trajet du Québec jusqu’en France avec moi. Mistouk a été publié en 2002. Il est pour moi à classer à côté de classiques de la littérature québécoise que j’ai déjà lus tels que Kamouraska, Agaguk, le matou ou encore Volkswagen Blues. Outre son travail d’auteur, Gérard Bouchard est connu pour avoir co-présidé la fameuse Commission Bouchard-Taylor. Il est également le frère de Lucien Bouchard qui a été Premier Ministre du Québec.

Mistouk Gérard Bouchard

Mistouk est une fresque qui raconte la vie des colons québécois au début du XXe siècle dans la région du Saguenay-lac-Saint-Jean. Le lecteur découvre l’histoire de la famille Tremblay (patronyme emblématique de cette région) qui prend possession d’un lot de terre dans un rang et qui commence à le défricher pour en faire une terre propre à l’agriculture. La famille Tremblay compte de nombreux enfants, dont Roméo, dit Méo, l’aîné de la famille qui s’avère vite grand et fort pour son âge. C’est le personnage principal du récit et c’est à travers ses aventures au fil des années qu’on découvre la vie des habitants de l’époque. Méo a la particularité de ne pas tenir en place. Alors que ses parents Joseph et Marie aimeraient qu’il s’intéresse aux choses de la terre, lui ne rêve que de voyages et de défis nouveaux.

Les 400 pages (en mode compact) de ce roman sont l’occasion de traiter de nombreux sujets. La vie d’un village à l’époque est décrite à coup d’anecdotes pour montrer l’emprise de la religion catholique sur les individus (et sur la toponymie), le rôle des compagnies forestières ou encore la vie politique animée où les gros bras font régner la loi. Le roman compte de nombreux personnages hauts en couleur qui donnent de la matière au récit. Ce début de XXe siècle voit bon nombre de Canadiens Français (qu’on n’appelait pas encore Québécois à ce moment-là) aller s’installer aux Etats-Unis. Poussés par la misère, les francophones vont aux Etats pour travailler dans les usines. Cette émigration est tantôt temporaire, tantôt définitive à une époque où les frontières sont beaucoup plus poreuses que de nos jours. C’est l’opposition d’une industrie américaine en plein essor et de la vie de misère sur une terre à défricher. Autre sujet traité par Gérard Bouchard, les relations avec les autochtones sont décrites comme pacifiques même si leur mode de vie apparaît comme de plus en plus menacé.

J’ai vibré à la lecture de Mistouk et de l’épopée de Méo et j’ai pris un réel plaisir à découvrir cette vision de l’histoire du Québec. Ajoutons pour compléter le tout que le roman est écrit dans la belle langue du Québec avec de fortes intonations de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. N’ayez crainte, un glossaire avec des explications sur les particularismes de la langue régionale est présent en fin d’ouvrage.

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Voici un livre que j’ai lu en VO. Ça fait plusieurs fois que je vois passer des articles élogieux sur Americanah, un roman de Chimamanda Ngozi Achidie sur l’histoire d’une Nigériane qui émigre aux Etats-Unis.

Americanah - Chimamanda Ngozi Adichie

Ifemelu est une jeune trentenaire qui vit aux Etats-Unis. Auteure à succès d’un blogue sur la perception des Noirs aux Etats-Unis, elle décide de retourner vivre dans son Nigéria natal qu’elle avait quitté 13 ans auparavant pour mener ses études. Elle avait aussi quitté à l’époque Obinze, son amour de jeunesse, qui est devenu un homme d’affaires à succès, époux et père de famille.

Americanah est un roman qui m’a frappé par la richesse et la multitude des thèmes abordés.
Le premier de ces thèmes est l’immigration des Nigérians aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Il faut d’abord réussir à obtenir les papiers qui permettront de pérenniser le séjour sur le territoire concerné, avec le risque d’être déporté quand on se fait attraper par les autorités sans avoir de papiers. Ifemelu et Obinze, chacun de leur côté vont postuler pour des emplois dont personne ne veut et connaître le chômage et la pauvreté. Cette immigration renvoie les personnages à leurs motivations profondes avec en écho l’absence de perspectives pour ceux qui restent dans un pays gangrené par la corruption des autorités et l’affairisme. L’immigration c’est aussi la prise de conscience de soi, de son accent par exemple et de ses motivations.
Le roman de Chimamanda Ngozi Achidie porte un sujet important : la question de la race. En effet le personnage principal, Ifemelu, prend conscience de la couleur de sa peau quand elle arrive aux Etats-Unis. Au Nigéria, tout le monde est noir, donc le racisme et la différence de perception entre noirs et blancs lui était inconnue. Et cela va même plus loin puisque les Noirs ne sont pas un groupe homogène (une évidence pas si évidente) car aux Etats-Unis, on n’est pas noir de la même manière suivant qu’on est noir américain ou noir d’Afrique ou des Caraïbes. En effet il y a une plus grande proximité entre les noirs africains, d’où qu’ils viennent et qu’ils soient anglophones ou francophones, qu’entre les noirs africains et les noirs américains. Ces différences sont au cœur du blogue tenu par Ifemelu et lui valent une reconnaissance sur le sujet de la diversité et de l’identité noire. En ce sens, le petit cousin d’Ifemelu, Dike, est un jeune noir de parents nigérians mais élevé aux Etats-Unis. Coupé de son histoire et cruellement soumis aux préjugés américains sur la couleur de sa peau, il se pose de nombreuses questions sur qui il est.
Mais que serait un grand roman sans une histoire d’amour ? Ou plutôt des histoires d’amour. Il y a bien sûr l’amour de jeunesse très puissant entre Ifemelu et Obinze qui souffre de la distance entre eux. Mais il est aussi question de l’amour entre une femme noire et un homme blanc, entre une femme noire africaine et un homme noir américain mais aussi du mariage au Nigéria qui, tel que décrit par l’auteure, n’est pas fondé sur les sentiments mais plutôt sur une relation faite de prestige et de protection économique.
Chimamanda Ngozi Achidie possède un certain talent pour faire le portrait de certains groupes. Ses observations sociologiques des Nigérians de retour au pays après une période d’expatriation est très drôle. Sa description d’une certain milieu universitaire libéral aux Etats-Unis est pleine de finesse : l’hypocrisie des blancs est dénoncée, de même que les maladresses des blancs libéraux. Enfin son regard sur ceux qui brassent des affaires au Nigéria est sans concessions.
Notons également la place très importante de la littérature et de l’écriture dans Americanah. Les livres, les blogues (avant que ne déferlent les réseaux sociaux), la poésie sont autant de sources d’information et de lieux de débats pour els personnages du roman.
J’ai beaucoup appris sur l’obsession des femmes noires pour leurs cheveux à la lecture d’Americanah. Le sujet est complexe et loin d’être anodin : la coiffure est une affaire d’image. Des tresses, une coupe afro ou des cheveux lissés n’envoient pas du tout le même message aux personnes de l’entourage familial ou professionnel. Sans compter qu’une bonne coiffure requiert des mains expertes et beaucoup de temps !

Outres ses nombreux thèmes, je retiens d’Americanah l’écriture intelligente de Chimamanda Ngozi Achidie. L’enchaînement des chapitres donne beaucoup d’information sur la suite du récit tout en permettant à l’auteure de revenir sur le parcours de chacun des personnages (Ifemelu et Obinze principalement). Les chapitres s’alternent mais pas de manière systématique. Le suspense est ainsi maintenu tout au long du roman sur l’histoire des deux protagonistes. J’ai aussi beaucoup aimé les personnages crédibles tout en nuance. Il aurait pu être facile de tomber dans la caricature du gentil pauvre immigrant ou des intellectuels déconnectés de la réalité. Mais il n’en est rien.

Le fait que le personnage principal du roman soit une femme noire m’a fait penser à un article lu il y a quelques temps sur Slate qui déplorait l’absence de femmes noires dans l’espace médiatique en France. C’est aussi le constat fait par Chimamanda Ngozi Achidie pour les femmes noires américaines, notamment dans ce passage du roman où pour illustrer son propos, Ifemelu achète quantités de magazines féminins dans un kiosque à journaux : il ne s’y trouve qu’une poignée de femmes noires, et encore plutôt claires de peau. De même les teintes de rouge à lèvres ne sont pas conçues pour les femmes noires et même les pansements de couleur chair qui conviennent très bien à des peaux blanches sont complètement inadaptés pour des peaux noires. Je me demandais donc si vous aviez des suggestions de livres français/francophones avec une ou des femmes noires comme personnage principal. Le seul exemple qui me vient à l’esprit est Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, récompensé par un prix Goncourt et que j’ai lu il y a quelques années. D’autres idées ?

Transatlantic, Colum McCann

Souvenez-vous il y a un peu plus d’un an, je découvrais qui était Colum McCann à l’occasion de la sortie de Transatlantic. J’ai lu Let the great world spin avec grand intérêt et c’est maintenant au tour de Transatlantic (lu en version française).

Transatlantic Colum McCann

Transatlantic est construit comme un recueil de nouvelles, chaque chapitre faisant l’objet d’une histoire à part entière. Une construction pas très éloignée de cette de Let the great world spin. Le roman traite des ponts qui existent entre l’Irlande et les Etats-Unis à différentes époques , et ce du XIXe au XXIe siècle. Le roman s’ouvre sur l’histoire du premier vol transatlantique sans escale entre les Etats-Unis et l’Irlande et sur les vies des deux pilotes qui réalisent cet exploit : Jack Alcock et Teddy Brown à qui une mère et sa fille, journalistes américaines nommées Emily et Lottie Ehrlich, confient une lettre. Le deuxième chapitre se déroule en 1845 et raconte le parcours en Irlande de Frederick Douglass, un esclave noir américain affranchi, qui vient raconter son histoire en Irlande à la demande de son éditeur. Il va notamment croiser une certaine Lily Dugan. Le chapitre suivant suit un sénateur américain nommé Mitchell en 1998. Il est impliqué de près dans le processus de paix en Irlande du Nord. Retour ensuite en 1863 avec Lily Duggan qui est partie vivre aux Etats-Unis où sa vie connaît de nombreux rebondissements. L’avant dernier chapitre se passe dix ans après le vol transatlantique d’Alcock et Brown. Emily et Lottie retrouvent un des pilotes et la lettre qu’elles leur avaient confiée. Le dernier décrit la vie d’une descendante de Lottie qui, retour aux sources, vit en Irlande en 2011 et connaît de sérieuses difficultés financières.

Transatlantic est un roman intelligemment construit, je l’ai dit, d’autant que Colum McCann ne dévoile pas immédiatement les ficelles qui relient chacun des chapitres. Son récit est tout en finesse et s’attarde sur chaque personnage pour créer une fresque historique très agréable à lire. Cela n’empêche pas le roman de traiter de sujets difficiles comme la misère en Irlande et aux Etats-Unis, le carnage de la guerre de Sécession ou encore le terrorisme qui détruit les familles en Irlande du Nord. Et c’est à noter, Colum McCann a choisi des femmes comme personnages principaux, ou tout du moins comme fil rouge, de Transatlantic. Ce sont leurs destins qui créent ces ponts entre les deux continents.

Les nuits de San Francisco, Caryl Férey

Après Zulu que j’ai lu il y a quelques temps, Caryl Férey propose un roman très court intitulé Les nuits de San Francisco. Il fait partie de la collections Les nuits des éditions Arthaud.

Les Nuits De San Francisco - Caryl Ferey

Sam est un Indien du Dakota, descendant de ceux qui se sont fait massacrer à Wounded Knee par l’armée américaine. Lors de ses errances de sans-abri à San Francisco, il rencontre Jane, une jeune femme amputée d’une jambe qui a elle aussi un passé douloureux. Ils se racontent un peu leurs vies et partagent quelques heures nocturnes dans les rues de San Francisco.

Les nuits de San Francisco est le portrait de deux abîmés de la vie. Le roman se dévore en peu de temps, non seulement parce qu’il est court mais surtout parce qu’on a envie de savoir ce qui a conduit Sam et Jane là où ils sont aujourd’hui. En filigrane, c’est aussi l’histoire d’une Amérique entremêlée aux parcours individuels des personnages qui est délivrée de manière efficace par Caryl Férey.