Les nourritures terrestres, André Gide

La lecture, c’est formidable : plus vous lisez des livres, plus vous avez envie d’en lire d’autres. C’est en lisant Enthéos de Julie Gravel-Richard que j’ai eu l’envie de mettre le nez dans les nourritures terrestres d’André Gide.

Publié en 1897, les nourritures terrestres est un livre qui est demeuré très actuel. C’est le récit d’un homme qui veut partager sa vision du bonheur. Le narrateur narrateur s’adresse à un certain Nathanaël qu’on devine être son jeune amant. Il souhaite lui montrer la beauté de la vie et lui offre sa vision d’un bonheur naturel fait de dénuement et de voyages.

J’ai eu un peu peur au début du roman étant donné le ton très exalté du narrateur. Il m’a fallu plusieurs pages pour m’habituer à un texte plein de ferveur qui alterne entre narration classique, poésie et carnet de voyage. André Gide propose ainsi une définition du bonheur simple et vaste à la fois. Le narrateur incite Nathanaël (et le lecteur par la même occasion) à être contemplatif et actif en même temps. Contemplatif dans l’observation de la nature et des innombrables belles choses qu’elle recèle. Actif car il faut se lever avant l’aube (une obsession chez le narrateur) et voyager, ne surtout pas s’enraciner. Le livre est empreint de religiosité. Dieu, la nature, l’amour sont des thèmes récurrents mais ils sont englobés dans un certain hédonisme et non dans l’observance de règles rigides qu’elles soient religieuses ou sociales.

Les nourritures terrestres se savourent lentement : ce n’est pas forcément un livre facile à lire, il faut accepter de suivre ce narrateur tantôt électrisé tantôt lascif qui rend hommage à la vie. Il faut aussi accepter une forme littéraire hybride, sorte de poésie en prose, émaillée de références classiques. C’est un ouvrage très riche qui parlera au lecteur à la recherche d’une philosophie personnelle. Des dizaines de citations peuvent être tirées des nourritures terrestres mais l’auteur lui-même ne fait pas grand cas de son propos. En guise de conclusion, il conseille au lecteur de purement et simplement jeter son livre pour aller bâtir ses propres expériences. Faire fi des théories et aller frotter ses cinq sens au monde qui nous entoure.

L’édition que j’ai lue était suivie des nouvelles nourritures, un texte signé par le même André Gide. Cet ouvrage a été publié des dizaines d’années plus tard en 1935. Dans les nouvelles nourritures, le narrateur se pose moins de questions et son propos se fait plus philosophique. C’est un homme mûr qui parle. Contrairement aux nourritures de 1897, il fait intervenir des personnages dans son récit avec lesquels il dialogue. Il se paie même le luxe de converser avec Dieu. Et c’est un fait, la religion est plus présente dans ce texte et le christianisme plus affirmé. Mais toujours dans le même esprit : le bonheur est l’état naturel de l’Homme.

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Enthéos, Julie Gravel-Richard

Si vous êtes familiers avec la blogosphère québécoise, il est parfaitement inutile que je vous présente ce livre. Il s’agit du phénomène de la rentrée littéraire québécoise : je pense que tous les blogueurs québécois ont lu ce livre ou projettent de le faire. Son auteur, Julie Gravel-Richard est elle-même une sympathique blogueuse et nous livre avec Enthéos un premier roman pétri de qualités.

Sans vouloir tout révéler de ce livre, voici le canevas. Thomas Beauchemin est un jeune homme de 24 ans qui a vécu un événement grave il y a plusieurs mois. Toujours hanté par ce moment tragique, il quitte Montréal pour Québec (qui est la magnifique toile de fond du roman). Il change aussi de voie dans ses études : fini les études en théologie, il s’oriente désormais vers des études de Grec Ancien. Il se déracine volontairement pour mieux s’isoler. Il subsiste tout de même une parcelle d’espoir en lui, un espoir qu’il exècre, lui qui ne veut plus voir de sens à sa vie. Normand Lamarche, un de ses professeurs, remarque que Thomas est une personne profondément tourmentée et l’incite à retrouver un certain enthousiasme dans ce qu’il fait. Il est important qu’il soit enthéos, c’est-à-dire avoir en lui un souffle venu des dieux. Pas facile quand on est au fond du trou. Cet enthousiasme, il va petit à petit le retrouver grâce à Elsa Fontaine, sa professeur de Grec. Elle sera pour lui le catalyseur d’un retour à la vie, malgré tout.

Avec Entheos, Julie Gravel-Richard restitue avec justesse les interrogations de Thomas sans que ça vire au cliché du jeune homme torturé. Les réflexions profondes de Thomas sont rendues dans un style simple. Julie Gravel-Richard ne prend pas le lecteur pour un idiot et s’adresse à son intelligence. C’est ce qui fait d’Enthéos un livre accessible et subtil à la fois. Pourtant, le thème central est plutôt lourd (le deuil et la quête de sens) et le contexte d’études universitaires en Grec Ancien aurait pu rendre le livre rébarbatif. Soyez rassurés, il n’en est rien.

Enthéos est un livre qu’on ne peut pas lâcher. Je l’ai lu en quelques heures, incapable de m’arrêter à la fin d’un chapitre sans attaquer le suivant. La narration va en ce sens car seules des bribes nous sont révélées au fur et à mesure de la lecture. Je ne peux toutefois pas parler de véritable suspense car j’ai deviné au fur et à mesure dans quelle direction allait Thomas. Même chose pour l’événement tragique dont on devine les circonstances et l’importance grâce à plusieurs indices habilement dispensés. Le fait de vouloir avancer dans le roman a aussi à voir avec le style de l’écriture : des phrases courtes et un accent mis sur les sensations de Thomas (doute, mal-être, cauchemars). Difficile de reprendre son souffle dans ce tourbillon.

Un point d’interrogation subsiste tout de même à la suite de la lecture d’Enthéos. J’ai relu au moins 3 fois le dernier chapitre pour être sûr de n’avoir rien loupé et d’avoir tout compris. Mais je ne comprends pas le passage du passeport et sa signification. Mais que cela ne vous empêche pas de lire Enthéos.