Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal

Après Tangente vers l’Est, je lis un deuxième roman de Maylis de Kerangal qui s’intitule Naissance d’un pont. Ce roman a obtenu le prix Médicis en 2010.

Naissance d'un pont, Maylis de Kerangal

Le titre est bien fidèle au récit puisque Naissance d’un pont raconte la construction d’un pont dans la ville fictive de Coca. Ce pont doit servir à enjamber une rivière qui jusque là ne pouvait être traversée que par un petit pont et des bacs. Le maire de la ville, mégalomane inspiré par les constructions sorties du désert dans la péninsule arabique, rêve d’un pont majestueux qui placera sa ville sur la carte du monde. Ce projet nécessite les compétences de nombreuses personnes.

Avec Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal rend compte avec talent de toutes les parties prenantes à la construction d’un tel ouvrage d’art. Le récit compte de nombreux personnages comme le directeur de chantier, un grutier, la responsable du béton, les ouvriers mais aussi tout ceux qui sont opposés à la construction du pont comme les Indiens qui vivent dans la forêt sur l’autre rive du fleuve et qui voient leur mode de vie menacé, mais aussi les propriétaires des bacs pour qui le pont signifie la fin de leurs juteuses affaires. Le récit alterne entre l’élan collectif qui rend possible la construction du pont mais aussi les trajectoires individuelles et les aspirations de chacun alors qu’ils participent à la construction de l’ouvrage. Maylis de Kerangal sait raconter une histoire car chaque parcours individuel est passionnant à suivre. Toutes ces histoires forment une mosaïque qui racontent la construction du pont.

De l’idée du pont à son inauguration, toutes les étapes de cette construction sont narrées par Maylis de Kerangal : le fleuve dragué, les tours auxquelles le pont sera suspendu, la pose des tablier et des câbles. Le sujet est moderne et m’évoque ce que faisait Zola lorsqu’il décrivait les forces économiques à l’oeuvre pendant le Second Empire (Au bonheur des dames, Germinal, la curée…). Il est notamment question des motivations opposées entre l’entreprise chargée d’assurer la construction du pont dans les délais avec les meilleurs coûts possibles et les ouvriers qui cherchent à obtenir une meilleure rémunération en faisant grève. Maylis de Kerangal propose en ce sens un roman néo-réaliste très intéressant à lire.

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Pêcheur d’Islande, Pierre Loti

Je pense que Pêcheur d’Islande de Pierre Loti a été un des premiers livres que j’ai étudié en cours de français au collège. Ca remonte donc à plus de 20 ans ! Et il ne m’en restait malheureusement aucun souvenir. C’est pourquoi je l’ai ressorti de ma bibliothèque.

Pêcheur d'Islande

Pêcheur d’Islande raconte la vie des marins de Paimpol et sa région. Ceux-ci se lançaient dans des campagnes de pêche de plusieurs mois au large de l’Islande pour pêcher des morues. Ces campagnes duraient tout le printemps et l’été. Pêcheur d’Islande comporte plusieurs personnages principaux. Les deux premiers sont des pêcheurs : Yann et Sylvestre sont deux jeunes hommes embauchés à bord de la Marie, un navire de pêche. Yann est un éternel célibataire. Sylvestre termine lui sa dernière campagne de pêche avant de rejoindre la Marine Nationale pour 5 ans de service militaire. Le troisième personnage central dans le roman est Gaud, une jeune femme amoureuse de Yann. Elle se languit de ce grand gaillard qui demeure insensible.

Pêcheur d’Islande est une histoire d’amour et de souffrance. Il y a d’abord l’amour de Gaud pour Yann qui n’est pas réciproque mais aussi l’amour maternel de la grand-mère Moan pour Sylvestre, son unique petit-fils, alors que celui-ci doit la quitter pour son service militaire. La souffrance c’est celle de la pêche car la vie sur le bateau est dure. C’est aussi la dureté de la vie de militaire, surtout dans le cadre d’une guerre de colonisation à des milliers de kilomètres de la Bretagne natale de Sylvestre.

Publié à la toute fin du 19ème siècle, Pêcheur d’Islande est un roman dans la veine naturaliste. Pierre Loti y est très précis dans sa description du quotidien des pêcheurs lors de ces nuits au large de l’Islande alors que le soleil ne se couche pas. Il décrit la vie sur le bateau, quand les hommes enchaînent les quarts de pêche pendant de longues heures sans dormir. Il souligne les dangers de la mer : chaque saison des bateaux et leurs équipages disparaissent dans les eaux islandaises. Pierre Loti raconte aussi le retour des pêcheurs à terre pour l’hiver. Il est très précis dans la toponymie de la région de Paimpol. Il relate aussi la vie des femmes en été quand les hommes sont absents des maisons. Ce sont elles qui ont la gestion de l’argent gagné par les marins. Pierre Loti puise dans son expérience dans la marine nationale pour relater le parcours de Sylvestre dans l’armée. Le parcours qu’il emprunte pour se rendre en Asie est bien connu de l’auteur.
Même si Pêcheur d’Islande n’est pas aussi poussé que ce qu’a fait Zola en matière de roman naturaliste (Pêcheur d’Islande a d’ailleurs été publié la même année que Germinal), Pierre Loti a tout de même rendu compte avec ce roman de l’univers des marins bretons et a contribué à créer la légende autour de la vie de ces pêcheurs.

Je ne comprends pas mon absence de souvenirs pour ce livre car il comporte plusieurs passages qui auraient pu marquer le jeune lecteur que j’étais. Mais je comprends aujourd’hui le statut de classique de Pêcheur d’Islande tant le roman est riche.

Infinite Jest, David Foster Wallace

Tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest. C’est le message que j’ai choisi de livrer par ce billet. Bon, je fais le malin mais pour être franc, je n’avais jamais entendu parler de David Foster Wallace et de son œuvre avant que mon frère ne m’offre ce livre pour mon anniversaire l’année dernière. Après la lecture d’Infinite Jest, David Foster Wallace rejoint Émile Zola et Don DeLillo parmi mes auteurs préférés.

Cette imposante brique de 1000 pages n’a pas encore été traduite en français. Il faudra donc le lire dans sa version originale. D’ailleurs bonne chance au traducteur qui travaille sur Infinite Jest. David Foster Wallace (appelons le DFW pour faire court) possède en effet la particularité d’user (abuser ?) des abréviations, des surnoms et de l’argot (bostonien en l’occurrence). Il est donc nécessaire d’avoir une certaine aisance avec la langue anglaise pour pleinement apprécier ce roman. Remarquez que ce roman publié en 1996 inclut aussi une certaine dose de français du fait du rôle joué par des groupes séparatistes québécois (le spectre du référendum de 1995 a du hanter DFW) dans l’histoire. Le français de l’auteur reste tout de même très approximatif tel ces Assassins des Fauteuils Rollents (sic). C’est dommage qu’un correcteur de langue française n’ait pas été mis sur le coup.

Pas évident de faire un résumé d’Infinite Jest tant le roman part dans tous les sens. Il m’a fallu environ 100 pages pour me mettre dans le roman et commencer à avoir quelques repères au niveau des principaux personnages et des lieux du roman. Lire Inifinite Jest est donc compliqué mais il est gratifiant de pouvoir en saisir toute la complexité. La narration est très fragmentée en raison du nombre de personnages. Ce tableau (pdf) vous donnera une petite idée des liens entre tous les personnages. Le récit alterne entre trois lieux principaux : l’Académie de Tennis Enfield, la maison Ennet pour alcooliques et dépendants à diverses substances et un piton rocheux dans le désert de l’Arizona. Pour compliquer la tâche du lecteur, David Foster Wallace a mis des pans entiers du récit dans les notes en fin de roman. Elles font partie intégrante de l’œuvre. Par exemple, le sort réservé à l’un des personnages secondaires les plus importants, Michael Pemulis, n’est mentionné que dans les notes.

David Foster Wallace est un véritable créateur. Il crée un univers complet jusque dans ses moindres détails. Infinite Jest prend des allures de roman de science fiction ou tout du moins de roman d’anticipation. En effet,  l »action se passe à une époque pas très éloignée de la nôtre dans le futur alors que les États-Unis, le Canada et le Mexique forment un entité politique unique (l’ONAN : Organisation of North-American Nations qui donne à DFW l’occasion de produire le savoureux néologisme qui résume le système politique ainsi mis en place : ONANism) et que chaque année est sponsorisée par le produit d’une grande marque (Burger King, Depend, Maytag entre autres). Mais il va aussi jusqu’à présenter l’ensemble de l’œuvre du personnage le plus important (décédé mais central), Jim Incandenza, un obscur cinéaste. DFW aurait pu s’en tenir à mentionner quelques unes de ses créations mais non, il met la liste de tout ce que le personnage a créé par ordre chronologique. Je vois donc DFW comme un maniaque des détails. Et on se rend compte que rien n’est innocent dans ce qui est livré au lecteur. Tout a son importance. S’il n’avait pas été écrivain, DFW aurait été un bâtisseur de cathédrales mais à ceci près qu’il aurait à lui seul cumulés les rôles de l’architecte de l’ensemble colossal et du tailleur de pierre qui cisèle les moindres détails que personne ne verra jamais sur les gargouilles .

Avec Infinite Jest, DFW dresse un portrait très juste de notre époque. Si je n’avais pas su que le roman datait de 1996, j’aurais pu croire qu’il décrivait notre dépendance toujours plus accrue au divertissement et à la technologie. Le divertissement peut prendre la forme de programmes de télévision et de films. L’enjeu du roman est de mettre la main sur un film qui représente le divertissement ultime : plus fort que toute drogue, il laisse le téléspectateur dans un état léthargique de dépendance à son visionnement. Fantastique outil de contrôle des masses ou de terrorisme, ce film mystérieux est ardemment recherché par différents groupes. Pour illustrer la quête du divertissement, l’auteur nous fait suivre le quotidien d’une académie de tennis où des joueurs junior font de nombreux sacrifices pour tenter de décrocher une place sur le circuit international, cyniquement appelé « The Show« . À l’autre bout du spectre du divertissement, le lecteur est confronté à la réalité des réunions d’Alcooliques Anonymes et de rescapés de la drogue qui cherchent à rompre avec leur addiction. Le propos d’Infinite Jest est donc profondément critique mais délivré sur un ton neutre, très descriptif. Même s’il ne se passe rien dans le roman (si on excepte une grosse bagarre aux alentours de la page 600), le style de DFW a quelque chose d’hypnotique, un peu comme j’imagine ce film aux effets destructeurs.

Inifinite Jest est aussi la chronique de la famille Incandenza. Jim, le père, cinéaste, directeur de l’académie de tennis, s’est suicidé en mettant la tête dans un four micro-ondes. Sa femme Avril, québécoise de naissance, est une agoraphobe obsédée de la grammaire et de l’orthographe. Au grand désespoir de ses enfants, elle est étouffante de bons sentiments et de prévenance. Orin, l’aîné, est un joueur de tennis junior reconverti comme botteur dans une équipe professionnelle de football américain. Son ancienne petite amie est devenue l’égérie de son père. Mario est lourdement handicapé. Toujours d’humeur joyeuse, il circule dans les couloirs de l’académie de tennis toujours prêt à filmer des scènes de la vie quotidienne, se montrant ainsi l’héritier de son père en matière de cinéma. Hal Incandenza est lui un joueur de tennis brillant et un élève surdoué. Son équilibre mental demeure toutefois précaire du fait de ses nombreuses névroses et de sa dépendance à la marijuana.

Si le propos d’Infinite Jest est loin d’être joyeux, je tiens tout de même à souligner l’humour, souvent noir, de David Foster Wallace qui n’hésite pas à faire de la place à des personnages secondaires prétextes à une histoire loufoque. Je pense à ce joueur de tennis qui, raquette d’une main et pistolet de l’autre, dispute chaque partie en menaçant de se suicider s’il ne remporte pas la victoire. Ou encore à cette famille décimée par les efforts de réanimation au bouche à bouche de chacun sur un de ses membres qui avait avalé une substance toxique alors que cette substance se transmet par la respiration. Bref du grand n’importe quoi livré avec sérieux. Une sorte de blague sans limite…

Pour aller plus loin, je vous propose d’aller lire le commentaire très complet publiée par Simon Brousseau sur Salon Double, l’observatoire de la littérature contemporaine.
Aussi ce wiki en anglais réalisé par des étudiants du Walter Payton College Prep.
Et de nouveau le lien vers le document qui fait le lien entre tous les personnages : cliquez sur free download pdf en haut.
Pour finir, la page wikipedia du roman.

Et n’oubliez pas : tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest !

Lumière d’août, William Faulkner

Après avoir lu le bruit et la fureur un peu plus tôt cette année et surtout après avoir lu les nombreux commentaires de lecteurs passionnés par l’œuvre de Faulkner, je me devais de me lancer dans un autre livre de cet écrivain américain. J’ai choisi Lumière d’août qui semble t-il est une de ses œuvres les plus accessibles.

Pendant un moment, j’ai cru que Lumière d’août était de facture bien plus classique que le bruit et la fureur. Mais ce n’est vrai que dans une certaine mesure.

Le personnage central de Lumière d’août est Joe Christmas, un homme sombre qui va commettre un assassinat. Il va tuer sa maitresse et tenter de dissimuler son acte en mettant le feu à sa maison. Au fur et à mesure du livre, on en apprend plus sur les circonstances entourant ses relations avec la victime, sur sa petite enfance à l’orphelinat, son placement dans une famille d’accueil et sur son adolescence et sa découverte de la sexualité. On apprend aussi que Joe Christmas a du sang noir, un élément qui a toute son importance dans le Sud des Etats-Unis. Tout cela va avoir une grande influence sur son comportement et sur ses relations avec les femmes.

Lumière d’août est composé de parties narratives relativement classiques. Mais comme dans le bruit et la fureur, Faulkner nous fait aussi rentrer dans la tête des protagonistes. Les pensées de leur esprit nous sont connues, ils passent du coq à l’âne, mêlant passé et présent, conditionnés par leurs sensations passées.

Lumière d’août est bien plus que la simple chronique de la vie de Joe Christmas. Dans ce livre, nombreux sont les portraits de ces hommes et de ces femmes du Sud des Etats-Unis. Le roman se déroule sur une toile de fond esclavagiste où les Yankees sont hais. L’ambiance est imprégnée de cette religion austère pratiquée par des paysans durs. La société est bien-pensante et les rumeurs conduisent rapidement à un ostracisme envers les soit-disant moutons noirs. Chacun doit être à sa place dans ce contexte, et particulièrement les femmes et les « nègres ».

Je pense que Faulkner a voulu avec Lumière d’août faire un livre sur le destin, sur le côté inéluctable des trajectoires humaines. Dans le monde de Faulkner, on n’est pas libre de ses actes. Chacun des personnages est la victime d’un certain déterminisme, celui qui est voulu par la société dans laquelle ils vivent. Mais là où je trouve que ce déterminisme trouve ces limites, c’est quand Joe Christmas est décrit comme étant influencé dans ses actions tantôt par son sang blanc tantôt par son sang noir. Peut-être que cela correspondait à une conception commune à l’époque. Mais aujourd’hui ça passe mal. Faulkner n’est pas le premier écrivain à voir sa vision de la société contredite par le temps qui passe. On pensera à Zola et sa volonté de démontrer que les actions de ses personnages sont déterminées à la fois par l’hérédité et le milieu social. On sait aujourd’hui que ce n’était qu’une théorie fumeuse. Mais qui n’enlève rien à la valeur littéraire d’Émile Zola. Même chose pour William Faulkner.