Sur la 132, Gabriel Anctil

Gabriel Anctil est la recrue du mois de juin avec son premier roman Sur la 132.

Sur la 132 Gabriel Anctil

Trentenaire, Théo est un publicitaire de talent à Montréal. Il vit dans un beau condo sur le Plateau, son salaire s’élève à 200 000 $ par an, il est reconnu par ses pairs, loué par son patron et il a une copine qui l’aime. Mais Théo n’est pas heureux. Il se lève un beau matin incapable de fonctionner et de trouver un sens à sa vie. Sur un coup de tête, il décide de quitter Montréal et sa vie urbaine pour aller s’établir à Trois-Pistoles, prétextant des origines familiales dans le Bas-Saint-Laurent. Installé sur la route 132, il se rend compte que la vie en région est à des années lumières de ce qu’il vivait dans son milieu branché et hypermoderne. Son quotidien est maintenant fait de voisins chaleureux, de scènes de chasse, d’alcoolisme, de games de hockey, de rumeurs villageoises et de pauvreté. L’anonymat relatif qu’il avait en ville n’existe plus. Il est un “étrange”, celui qui vient d’ailleurs et dont l’arrivée est connue de tous en ville. Le propos de Sur la 132 est de relater le changement de vie de Théo.

Qui n’a jamais été insatisfait de son travail à un moment donné et n’a pas rêvé de tout plaquer pour changer complètement de vie et de paysage ? C’est ce que décide de faire Théo. Le roman repose sur le contraste qui existe entre la vie en ville, décrite comme superficielle et ne permettant pas de s’accomplir, et la vie en région faite de relations plus humaines. On peut évidemment dénoncer le parti pris de Gabriel Anctil dont le personnage renie son ancienne vie à Montréal. Mais il faut aussi reconnaître à l’auteur sa volonté de ne pas livrer une vision carte postale de la vie en région au Québec : il pointe du doigt de nombreux côtés négatifs de la vie en milieu rural.

J’ai eu du mal à croire à ce personnage qui s’exile et coupe les ponts avec son ancienne vie et ses amis. Certes il est possible qu’une personne qui a tout pour être heureuse (travail, maison, reconnaissance, amour) s’avère insatisfaite. Mais ce que je conçois mal c’est sa rupture rapide et définitive avec son ancienne vie. Je trouve peu vraisemblable l’absence de doute de la part d’une personne avec un profil intellectuel comme le personnage principal. Le roman compte par ailleurs ce que je considère comme des clichés ou du moins des idées reçues sur la vie à Montréal et sur la vie dans les régions. La fin abrupte est un autre aspect qui m’a laissé sur ma faim : l’auteur nous laisse sur une notion de liberté aux contours mal dégrossis : la liberté n’est-elle que pouvoir tout envoyer promener et vivre sans attaches ?

Malgré tout, Sur la 132 est un véritable page turner. J’ai aimé le récit émaillé d’histoires secondaires et de récits à tiroirs. Le questionnement est actuel et me touche : que faire de sa vie ? Faut-il se laisser enfermer dans une trajectoire professionnelle aussi riche en succès soit elle ? Gabriel Anctil pose de bonnes questions sur les relations humaines que ce soit en amour ou en amitié.

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Le sermon aux poissons, Patrice Lessard

Après une pause estivale, je reprends avec grand plaisir mes chroniques pour le compte de la Recrue du Mois. J’espère que vous avez jeté un coup d’oeil au numéro spécial de septembre qui a clôturé notre saison littéraire 2010-2011.
La recrue du mois d’octobre est Patrice Lessard avec son premier roman Le sermon aux poissons.

Que voilà un roman déroutant ! Et il est bon d’être dérouté quand on lit de la littérature !

Construit en spirale, le sermon aux poissons commence avec l’exposé d’une situation : un homme cherche à retrouver son téléphone portable. Mais ça se complique au fur et à mesure quand le passé et le présent se mêlent dans la narration. Tout s’accélère ensuite avec des scènes qui se répètent et dont on ne sait pas si elles sont réelles ou imaginées.

Ce qui m’a le plus perturbé est le passage ponctuellement d’une narration à la troisième personne à une narration à la première personne. J’ai d’abord cru à des erreurs mais j’ai du me résoudre : Patrice Lessard joue avec le lecteur. Les lieux et les moments se mélangent. Le personnage principal confond lui-même les femmes de sa vie. Et avec ce roman au cœur de Lisbonne, l’auteur rappelle que le terrain de jeu de l’écrivain, c’est le monde. Les passages en portugais donnent une touche spéciale au roman mais génèrent aussi un peu de confusion dans la lecture. Tout comme le personnage principal, je me suis perdu moi-même dans les noms de rues et j’ai vite renoncé à essayer de me repérer dans le dédale lisboète mis en place par Patrice Lessard. En effet, lire de la littérature, c’est aussi renoncer à tout saisir pour se laisser porter par l’ambiance créée par l’écrivain. Pour Patrice Lessard, peu importe que les personnages se trouvent dans une rue ou une autre ou qu’ils aient une conversation le jour même ou la veille. Ce ne sont que des conventions. Peu importe aussi ce téléphone portable, bel exemple de MacGuffin. L’essentiel est le ressenti du personnage : tourmenté, confus et profondément seul, il devra vivre avec les conséquences de sa décision. C’est ce point de rupture qui est intéressant pour l’écrivain. L’angle choisi par Patrice Lessard fait du Sermon aux poissons un roman qui plaira surtout aux lecteurs qui aiment être bousculés.

Le sermon aux poissons est publié aux éditions Héliotrope.