La canicule des pauvres, Jean-Simon Desrochers

La Recrue du mois de mars est Jean-Simon Desrochers avec son premier roman : la canicule des pauvres. Visitez le site de la recrue pour lire les commentaires des autres rédacteurs.

La canicule des pauvres m’a fait un effet coup de poing et Jean-Simon Desrochers est un auteur brillant. La laideur et le sordide décrits de le roman sont remarquables, impossible d’y être insensible.

Le roman compte une vingtaine de personnages qui ont tous en commun d’être locataires d’un de ces nombreux immeubles défraîchis (voire minables) que compte Montréal. Ce sont tous des perdants de la vie, vivant pour la plupart dans une pauvreté intellectuelle et une misère sexuelle. D’un étage à l’autre de l’immeuble, le lecteur est confronté à la drogue, la pornographie, le SIDA, la solitude, la vieillesse et une décrépitude avancée sous l’effet de dix jours de canicule.
Quel contrepied magnifique de choisir de nous montrer Montréal sous la canicule alors qu’on imagine habituellement la ville sous la neige. Cette canicule agit comme le révélateur d’une ville aux facettes multiples. Comme si la chaleur extrême permettait d’extraire l’essence de Montréal.

Avec la canicule des pauvres, Jean-Simon Desrochers offre une plongée dans les bas-fonds de Montréal, ceux que les touristes ne connaissent pas. L’auteur nous révèle sa démarche à la toute fin du livre à travers les mots du bédéiste japonais : son objectif est de capturer l’essence de Montréal. Mais il comprend que c’est une ville qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. C’est facile de la survoler et de la connaître de manière superficielle. Mais pour la connaître vraiment, il faut y vivre.

Avec ce roman, Jean-Simon Desrochers se pose en témoin de notre époque et des maux qui la rongent. Avec sa galerie de personnage, il me fait penser à un Zola des temps modernes dressant le portrait de son temps sans fards. Le livre est dense, il serait vain de recenser tous les thèmes dont il est question. La canicule des pauvres est un gros roman de 700 pages mais c’est impossible de le lâcher. Le nombre de personnages peut faire craindre de perdre le fil mais il n’en est rien. Au contraire, le livre possède un côté hypnotisant et se dévore avidement.

La canicule des pauvres est une très belle découverte. Peut-être à réserver à un public adulte et averti. Mais à ceux-là je dis : « Lisez le, lisez le, lisez le ! »

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Les dessous de Larry’s Launderette, David Décarie

Un homme est embauché dans une laverie de Montréal. Son rôle consiste à assister le couple de propriétaires anglophones dans la gestion des machines, le service à la clientèle et le comptage des pièces de monnaie. Un beau jour, les deux propriétaires quittent Montréal pour ouvrir une succursale à Toronto. Le narrateur demeure alors seul en charge de la laverie de Montréal. À force de passer ses journées dans la laverie, il remarque l’existence d’une curieuse clientèle, ceux qui dérobent les sous-vêtements des clientes pour assouvir leur fétichisme. Il décide alors de proposer un service inédit : louer les culottes sales de ses clientes à ces sniffeurs de culottes. Très lucratif dans un premier temps, ce petit commerce ne va pas tarder à lui attirer des ennuis.

Qui croit qu’il ne se passe rien d’intéressant dans une laverie entre un lavage et un séchage ? Certainement pas David Décarie ! Ce roman nous permet de faire connaissance avec un auteur à l’imagination sans bornes. Il nous propose un univers coloré entre le comique et le glauque (pensez au titre à double sens). Outre le monde particulier de la laverie, le lecteur fait connaissance avec le crime organisé, la vie dans la rue, la loi 101, les bars à danseuses, la drogue, plusieurs maladies mentales et la lépidoptérophilie (non ce n’est pas sale). Ce polar très urbain est centré sur un personnage un peu paumé qui finira par laisser sa santé dans un emploi a priori sans stress. Il est bon de préciser que les dessous de Larry’s Launderette comporte de nombreux jeux de mots et clins d’œil difficiles à saisir pour qui ne connaît pas le Québec. Mais rien pour décourager le lecteur car voilà un roman à lire pour les amateurs d’humour noir et ceux qui ont envie de passer un excellent moment avec un livre décalé et savoureux.

Les dessous de Larry’s Launderette est paru aux Éditions de la Bagnole.

Glamorama, Bret Easton Ellis

A l’époque où je lisais Technikart (période lointaine de tentative de branchitude), Bret Easton Ellis était l’écrivain ultime, le symbole du post modernisme. Toujours en retard de plusieurs trains, c’est seulement en 2008 que j’ai ouvert mon premier livre de Bret Easton Ellis.

Glamorama m’a laissé confus. J’ai d’abord failli arrêter la lecture après 20 pages tant les dialogues étaient insipides. Les premières pages consistent en un name dropping de célébrités et de pipole ainsi que de noms de marques de luxe ou clairement marquées CSP+. Ça m’a refroidi d’emblée. Mais j’ai continué la lecture pour voir quelle intention cela servait. Bret Easton Ellis le fait dire dès le début à un de ses personnages : ce qui est à la mode est dépassé.

Pour faire simple, Bret Easton Ellis y va d’une critique sévère du monde du spectacle, cet univers branché et superficiel dans lequel évoluent  mannequins, stars du cinéma, musiciens, homos branchés etc. C’est sex, drog & rock’n roll à tous les étages.

Victor, le narrateur, organise l’ouverture d’une boîte de nuit. Il est aussi mannequin, aspirant acteur et membre d’un groupe de rock. C’est lui qu’on va suivre tout au long du livre, entre hallucinations et réalité, de New-York à Paris en passant par Londres. Glamorama est une sorte de descente aux enfers progressive faite de vedettes, de glamour et de soirées où alcool et drogue sont monnaie courante. Le récit évolue petit à petit vers une atmosphère plus sombre, plus glauque, pour finir dans le terrorisme et la violence gratuite. Le sexe lui-même devient gratuit, sans âme et froid. Certaines scènes de violence sont horribles et tout simplement choquantes, elles rappellent les snuff movies.

Glamorama est une critique qui aurait pu faire mouche. Qui a peut-être été d’actualité. Mais voilà, même si Bret Easton Ellis a volontiers forcé le trait dans Glamorama, la réalité a eu vite fait de dépasser le monde qu’il décrit. Publié en 1999, ce livre a été ringardisé par l’explosion des magazines et des sites internet people (TMZ, Perez Hilton pour ne citer que les plus connus). L’exposition médiatique est devenu un vrai métier. Demandez à Paris Hilton qui va de soirées en soirées pour se faire prendre en photo. Ou encore Lindsay Lohan, qui passe plus de temps en réhab qu’à tourner des films. Par pudeur, je ne parlerai pas de Britney Spears. Du coup, l’univers décrit dans Glamorama fait presque gentillet par rapport au monde des spectacles de 2008. Certains noms ont disparu, d’autres pas. C’est la même chose mais en plus gros, plus intense aujourd’hui. En tout cas, bien vu d’avoir flairé ça mais on était loin en 1999 d’imaginer là où on serait rendu maintenant.Même chose en ce qui concerne le terrorisme où les attentats à la bombe ont été remplacés par les attentats suicide. L’horreur des attentats du 11 septembre en étant le paroxysme (du moins je l’espère).
Lu en 2008, Glamorama paraît un peu dépassé. Est-ce que tout cela fait de Bret Easton Ellis un visionnaire ? Sans doute. Mais il a sous-estimé les basses tendances de l’être humain. Le monde est allé très vite en quelques années seulement.

Sur un plan strictement littéraire, j’ai trouvé que Glamorama était trop long. Je pense qu’un roman moitié moins long aurait tout aussi bien servi le propos de l’auteur. J’ai par ailleurs beaucoup de mal à trouver des qualités à Glamorama. Les dialogues nombreux sont pour la plupart totalement inintéressants (comme la vie des personnages ?). L’aspect le mieux rendu a tout de même été l’atmosphère d’enfermement et de détresse vécue par le narrateur lorsqu’il est manipulé.

Cela dit, Glamorama me fait un peu mieux comprendre Frédéric Begbeider qui pompe sans vergogne le style de Bret Easton Ellis. 99F et Au secours pardon ont une structure similaire : des hommes qui évoluent dans des métiers branchés / glamours. Le sexe, le luxe et la drogue sont quotidiens. Leur univers finira par déraper vers une violence injustifiée. Et les livres ont également comme point commun de se finir en queue de poisson. Pas brillant mais apparemment ça fait vendre. Et après tout dans le monde de merde dans lequel nous vivons, c’est tout ce qui compte, n’est-ce pas ?

Substance Mort, Philip K. Dick

Je connaissais Philip K. Dick de nom sans avoir lu aucun de ses livres. C’est un auteur prolifique dont plusieurs œuvres ont été adaptées au cinéma comme Total Recall, Blade Runner, Minority Report ou encore Paycheck. Substance Mort a lui aussi fait l’objet d’un film avec Keanu Reeves, Woody Harrelson, Winona Ryder et Robert Downey Jr. Je n’en n’avais pas entendu parler avant de lire le livre. C’est apparemment un film style animation sorti sous le nom A scanner darkly en 2006.

Revenons au livre. Fred est un policier de la brigade des stups qui vit en Californie. Comme tous les membres de son unité, il travaille incognito grâce à un costume spécial, le complet brouillé, qui dissimule sa véritable identité auprès de ses collègues. Pourquoi tant de méfiance au sein du corps policier ? A cause des taupes qui pourraient révéler son identité lorsqu’il est sur le terrain. Son supérieur le convoque dans son bureau pour lui demande d’enquêter sur un certain Bob Arctor, un toxicomane soupçonné de trafiquer la drogue la plus populaire du moment, la substance Mort. Or Bob Arctor et Fred sont la même personne ! Arctor est en fait l’identité de Fred lorsqu’il ne porte pas son complet brouillé et qu’il essaie d’infiltrer les réseaux de distribution de drogue dans la ville d’Anaheim. Fred se demande donc comment il va pouvoir gérer la situation. C’est le début d’une spirale qui le verra passer d’une identité à l’autre au fil de son enquête. Son cerveau va se troubler face à la difficulté de la tâche et aussi sous l’effet de la substance Mort dont il est devenu dépendant.

Le livre ne contient pas tellement d’action. C’est un récit très intérieur qui suit les doutes et les hésitations du personnage central. Nous sommes plongés au cœur de la schizophrénie de Fred/Bob Arctor. Bien sûr, tout l’édifice mis en place par Philip K. Dick ne tient que si on accepte la prémisse du complet brouillé qui cache la véritable identité de Fred à ses collègues. Sinon il est bien évident que l’enquête n’aurait pas lieu.

Si Philip K. Dick est reconnu comme un auteur de science fiction, Substance Mort n’est pas pour moi de la science fiction à proprement parler. L’accent n’est pas mis sur la technologie et la science mais plutôt sur l’univers de la drogue et sur le vécu intérieur du personnage principal et ses relations avec ses amis et ses collègues. Substance Mort décrit une société sombre où les toxicomanes sont traqués sans pitié, envoyés dans des centres de traitement où ils subissent un sevrage de force et où on leur attribue une nouvelle identité.

Substance Mort est un livre qui prend position contre la drogue et ses abus. L’auteur dédie le livre à ses amis décédés d’avoir pris trop de drogue. Il souligne que ces personnes ont payé un prix très fort pour avoir voulu juste s’amuser. Se droguer aura été une erreur pour ses amis. C’est la seule morale du livre.