Le Dieu venu du Centaure, Philip K. Dick

Un peu de fantastique avec Philip K Dick. Ça ne fait pas de mal de temps en temps, n’est-ce pas ? La dernière fois avec cet auteur, c’était il y a 10 ans avec un roman intitulé Substance Mort.

Le Dieu venu du Centaure - Philip K. Dick

Dans le Dieu venu du Centaure, il est question de drogue comme dans Substance Mort. Toutefois le contexte est différent puisque le Dieu venu du Centaure se passe à une époque où les hommes ont colonisé le système solaire et notamment la planète Mars. La vie de colon est rendue difficile par les conditions martiennes hostiles et la promiscuité dans les « clapiers ». Pour s’évader les colons ont recours au D-Liss, une drogue utilisée en conjonction avec les combinés P.P. (pour Poupée Pat), qui permet de s’évader quelques minutes en « revenant » sur Terre sous l’identité de la poupée Pat et de son compagnon Walt. Barney Mayerson est employé comme précog par l’entreprise les combinés P.P. Ses talents lui permettent d’anticiper les futures tendances, ce qui fera « le buzz » dans quelques semaines ou quelques mois ainsi qu’on le décrirait aujourd’hui. Son patron, Léo Bulero, est inquiet car le retour dans le système solaire de l’homme d’affaires et aventurier Palmer Eldritch menace son juteux business. En effet, il revient avec une drogue nommée K-Priss qui est décrite comme plus efficace que le D-Liss et en passe d’être approuvée par les Nations Unies.

Le Dieu venu du Centaure est très déstabilisant pour le lecteur bien que facile d’accès. Il est difficile de démêler la réalité et ce qui est imaginé ou vécu sous l’influence de la drogue par les personnages. Il est facile de s’égarer dans les méandres du récit mais surtout dans les méandres du cerveau de Philip K. Dick qui démontre avec ce roman que les territoires restant à explorer par l’Homme se situent tout autant aux confins de l’espace qu’à ceux du cerveau humain. Pas une grande lecture pour ma part mais la confirmation que l’univers de Philip K. Dick est bien touffu.

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The Goldfinch, Donna Tartt

The Goldfinch est un roman de l’auteure américaine Donna Tartt que j’ai lu en version originale. Son titre français est le chardonneret. Il est paru en 2013 aux Etats-Unis et a permis à Donna Tartt d’obtenir le prix Pulitzer de la fiction en 2014.

Chardonneret Donna Tartt

Le titre du roman fait référence au tableau éponyme du peintre néerlandais Carel Fabritius. Ce tableau a été peint en 1654 et est l’une des rares œuvres du peintre à nous être parvenues. En effet, son atelier a été détruit par une violente explosion qui lui coûta la vie et qui a fait disparaître nombre de ses tableaux. Pour en savoir plus sur le tableau et sur Fabritius.

Theo Decker, le narrateur, est un jeune garçon âgé de 12 ans quand débute le roman. Alors qu’il visite un musée à New-York avec sa mère, un attentat a lieu. Sa mère et de nombreuses personnes sont tuées. Theo est miraculeusement épargné et se retrouve aux côtés de Welty, un vieil homme à l’agonie, antiquaire de son état, qui lui demande de sauver le fameux tableau de Fabritius, le Chardonneret. Le père de Théo ayant quitté le domicile familial sans préavis, Theo est placé dans la famille d’un de ses camarades de classe, Andy Barbour, dans un quartier aisé de New-York.

The Goldfinch (ou le chardonneret) est un roman magistral avant tout par sa narration, le fameux storytelling cher aux romans américains. J’ai été happé dès le début du récit par une tension qui monte petite à petit avec un sommet lors de la description des minutes qui suivent les explosions qui enlèvent la vie de la mère de Theo et qui détermineront les 12 années suivantes de sa vie. Dès lors impossible de quitter le roman malgré ses 700 pages. Le roman n’est pas long, loin de là. Chaque page trouve sa justification. Donna Tartt a su retenir et surtout maintenir mon attention. Evidemment les nombreuses péripéties vécues par Theo au fil des années sont parfois invraisemblables mais peu importe. C’est le propre de la littérature d’avoir des personnages à qui il arrive beaucoup de choses.

Le chardonneret comporte de nombreux thèmes. Il est bien entendu question de l’art et de l’influence qu’il peut avoir sur celui qui le contemple. Le tableau de Fabritius devient central dans la vie de Theo : il est à la fois source de réconfort et motif d’inquiétude. Son attirance envers le beau le conduit à s’intéresser de près au monde des antiquités et à apprendre les ficelles du métier jusqu’à en maîtriser les codes. D’ailleurs le chardonneret est un roman d’apprentissage. Theo se construit au fil du temps à travers les épreuves qu’il vit et les amitiés qu’il noue, notamment avec Boris avec qui il trompe son ennui adolescent. Il est aussi question de voyage puisque Theo est amené à quitter New-York pour s’installer à Las Vegas. Il retraversera le pays dans l’autre sens pour revenir à New-York quelques années plus tard. La quête de soi de Theo le voit alterner entre le bien et le mal, entre la vie dans la société new-yorkaise et les abus de drogue et d’alcool, entre le respect des personnes qui comptent sur lui et la culpabilité à propos de ses arnaques. Theo n’est donc pas forcément un personnage que j’ai trouvé sympathique. Mais il est sincère dans sa recherche du bonheur malgré une solitude qui lui pèse.

Fresque du monde moderne avec des échos de l’art classique, le chardonneret est un roman dont on ne sort pas indemne ! Petit bémol : la fin du roman avec une conclusion qui me semble un peu courte, en tout cas qui ne rend pas forcément justice à la complexité du parcours de Theo.

La déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen

Geneviève Pettersen est la Recrue du mois avec un premier roman intitulé La déesse des mouches à feu.

la Recrue du mois

Avec la déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen réalise une synthèse de deux tendances de la littérature québécoise moderne. La première d’entre elles est le retour sur l’enfance. Dans le cadre de la Recrue du Mois, j’ai lu plusieurs premiers romans qui traitaient de l’enfance dont dernièrement Sous le radar, Les fausses couches ou encore Chez la reine. La seconde tendance est le roman sur les régions. Là aussi quelques ouvrages viennent en tête comme Le pont de l’île, Sur la 132, Nos échoueries… Geneviève Pettersen choisit elle d’emmener le lecteur à Chicoutimi dans un récit mené par Catherine, 14 ans, qui partage son quotidien d’adolescente des années 90. Sa famille vole en éclats, elle parle peu de sa vie scolaire et s’épanche plus volontiers sur les sorties au centre d’achat local où elle essaie de s’intégrer dans les groupes les plus cools. Catherine met de l’intensité dans tous les aspects de sa vie. Les relations avec ses parents sont très tendues, elle se démène pour monter dans la hiérarchie adolescente de Chicoutimi et elle tente de nouvelles expériences (consommation de drogue, sexe…).

La déesse des mouches à feu, Pettersen

Est-ce que le roman de Geneviève Pettersen a fonctionné pour moi ? La réponse est oui. Tout d’abord sur le fait de se mettre dans la peau d’une adolescente de 14 ans, je trouve que l’auteure réussit l’exercice haut la main. Je suis toujours très critique des romans où un auteur adulte se met dans la peau d’un narrateur enfant ou adolescent car souvent l’effet est raté. Dans le cas présent, j’y ai facilement cru, c’est crédible au point que je me suis laissé embarqué dans la déesse des mouches à feu très rapidement. Je me suis aussi vu revivre certains moments de mon adolescence (qui bien que contemporaine de celle de la narratrice s’est pourtant déroulée à des milliers de kilomètres de là). Bon point donc pour l’immersion dans une adolescence cruelle où tout est codifié dans le groupe et où on hésite encore entre l’enfance et l’âge adulte. Sur l’aspect région du roman, Geneviève Pettersen ne la joue pas carte postale au lecteur. La région n’est pas un endroit rêvé : pas question de retour à la terre pour fuir une vie urbaine trop stressante. Chicoutimi est simplement le théâtre de ce que vit la narratrice, elle ne l’a pas choisi. L’aspect le plus intéressant dans le fait que le roman se déroule en région est que Geneviève Pettersen propose un récit dans un joual local, très oral et très rythmé. C’est une facette du québécois qui m’est inconnue, je l’admets. Que la langue française est riche ! Nombre sont les mots que je ne connaissais pas dans le roman mais le contexte permet d’en saisir le sens. Et le sens n’est pas le plus important. Ce qui compte c’est la musicalité des mots qui donne du relief au récit et lui donne un rythme qui claque, au diapason de la vie intense que mène la jeune narratrice.

C’est pour ces raisons que j’ai aimé la lecture de la déesse des mouches à feu. Même si les thèmes abordés sont du déjà vu dans la littérature québécoise, la voix de Geneviève Pettersen se démarque.

American Psycho, Bret Easton Ellis

Après la lecture de Glamorama il y a 5 ans, j’étais resté sur l’idée que l’œuvre de Bret Easton Ellis n’était pas faite pour moi. Or je n’aime pas rester sur une mauvaise impression avec un auteur. D’où un nouveau contact avec cet auteur américain à travers American Psycho. Je savais à quoi m’attendre puisque j’avais déjà vu le film du même titre avec Christian Bale.

American Psycho

Le personnage central d’American Psycho s’appelle Patrick Bateman. C’est un riche héritier âgé de 27 ans qui travaille dans la finance à New-York. On ne sait pas exactement ce qu’il fait, on devine qu’il gère un portefeuille de fonds d’investissement. Patrick Bateman évolue dans un microcosme de collègues et de confrères : ils mangent dans les mêmes restaurants haut de gamme, ils fréquentent les mêmes clubs de sport et les mêmes boîtes de nuit élitistes. Ils partagent également les mêmes dealers de coke et les mêmes petites amies. Patrick Bateman et ses amis ont des personnalités interchangeables. Il arrive d’ailleurs que des connaissances s’adressent à lui sous le nom de Marcus Halberstram. Donc, on le confond mais peu importe, les relations sociales restent les mêmes, superficielles, le nom n’est que secondaire.
Au fur et à mesure du récit, on comprend que Patrick Bateman possède une deuxième personnalité plus sombre sous son vernis social. Il aime les cassettes vidéo de films violents et il éprouve une haine envers les pauvres, les femmes, les homosexuels et même les animaux. Cette haine se matérialise par des actes violents : relations sado-maso, torture, meurtres, viols, cannibalisme…

De par son contenu violent et pornographique, American Psycho est à ne pas mettre entre toutes les mains. Les descriptions sont très factuelles et sans émotion. Elles alternent toujours avec la description de la vie monotone du Patrick Bateman sociable et empathique. Ce personnage se révèle aussi ultra spécialiste, voire monomaniaque. Ainsi sont décrites par le menu détail les discographies respectives d’artistes pop tels que Phil Collins, Whitney Houston et Huey Lewis. Les moments de violence extrême sont d’autant plus surprenants dans une existence paisible, limite fade. Avec American Psycho, Bret Easton Ellis offre une critique de la société de consommation et son matérialisme sans relief. Patrick Bateman explose pour se libérer de sa condition de « gentil » consommateur superficiel accumulant les biens sans y penser. Le doute sera quand même permis puisque certains indices laissent à penser que ce que nous raconte Patrick Bateman n’est pas tout à fait vrai et qu’il s’agit peut-être de fantasmes ou d’épisodes délirants.

American Psycho est un roman que j’ai plus apprécié que Glamorama. La raison réside notamment dans le fait que suite à la publication de mon billet sur Glamorama, bon nombre de lecteurs m’ont laissé des commentaires pour m’éclairer sur l’univers de Bret Easton Ellis et sur son style si particulier. Après coup, je me dis qu’il me manquait des clefs de lecture importantes pour apprécier cet auteur.

Trainspotting, Irvine Welsh

Après Las Vegas Parano, j’ai lu un autre roman sur le thème de la drogue qui a été adapté au cinéma. Celui-ci l’a été en 1996 par Danny Boyle. J’ai quitté Las Vegas et traversé l’Atlantique pour atterrir à Leith en banlieue de la ville d’Edimbourg avec Trainspotting d’Irvine Welsh.

Ils sont une bande de jeunes adultes qui vivent de trafics variés pour se faire de l’argent et de combines pour arnaquer l’assurance sociale. Ils boivent et se droguent avec diverses substances. Celle qui fait le plus d’effet est l’héroïne. Les joints et le speed ne peuvent pas rivaliser avec cette drogue qui selon les personnages démultiplie les sensations et fait se sentir bien. C’est sans compter les manques et l’argent nécessaire pour acheter cette drogue.
Ils s’appellent Deuxième Prix, White Swan, Rent Boy, Begbie, Spud et Matty. Ce sont leurs témoignages qu’on lit dans Trainspotting. Le narrateur change à chaque chapitre pour nous montrer le point de vue des différents membres de la bande sur le quotidien et quelques anecdotes notables.

Ce roman est déstabilisant au début car les chapitres ont souvent un narrateur différent et ce n’est qu’au bout de quelques paragraphes qu’on peut comprendre qui est le narrateur. On s’y fait au fur et à mesure du roman car chaque personnage a sa propre voix et ses expressions.
Je passe rapidement sur les choix du traducteur. Je n’ai pas lu Trainspotting en version originale mais le rendu du parler argotique écossais en français n’est pas toujours réussi. Ou disons plutôt que les expressions choisies par le traducteur ont mal vieilli en français. Un exemple parmi d’autres : qui dit encore qu’il a lambrissé quelqu’un pour dire qu’il lui a cassé la gueule ? Cette traduction fait perdre à Trainspotting ce propos intemporel et le coupe selon moi du jeune lectorat des années 2010.

Trainspotting est avant tout l’histoire d’une génération perdue. Dans une petite ville touchée par le chômage, la misère sociale frappe de plein fouet. Irvine Welsh décide justement de frapper le lecteur. C’est cru et violent. Les scènes de piquage s’enchaînent. Les soirées à boire au pub tournent vite au vinaigre avec des bagarres violentes. Ceux qui passent des entretiens d’embauche le font avec un air suffisamment motivé où il faut avoir l’air motivé pour continuer percevoir les allocations chômage sans toutefois être bon au point de se voir embauché. La drogue est là pour faire oublier la triste réalité. Irvine Welsh ne fait pas une apologie de la drogue. Bien au contraire, ses ravages sont montrés. Les scènes de délire sous la drogue font perdre contact avec le réel. Même la mort d’un bébé semble lointaine. Ceux qui veulent quitter la drogue vont devoir traverser de difficiles périodes de manque. Mais à quoi bon quand la vie ne vaut pas la peine d’être vécue ? Car Trainspotting est aussi une critique du conformisme et du consumérisme.

A ce sujet, voici ce qui est peut-être la citation la plus connue de Trainspotting et qui résume bien l’esprit du roman. Les mots sont de Mark Renton :

Choisir la vie, choisir un boulot, choisir une carrière, choisir une famille, choisir une putain de télé à la con, choisir des machines à laver, des bagnoles, des platines laser, des ouvres boites électroniques, choisir la santé, un faible taux de cholestérol et une bonne mutuelle, choisir les prêts à taux fixe, choisir son petit pavillon, choisir ses amis, choisir son survet’ et le sac qui va avec, choisir son canapé avec les deux fauteuils, le tout à crédit avec un choix de tissu de merde, choisir de bricoler le dimanche matin en s’interrogeant sur le sens de sa vie, choisir de s’affaler sur ce putain de canapé, et se lobotomiser aux jeux télé en se bourrant de MacDo, choisir de pourrir à l’hospice et de finir en se pissant dessus dans la misère en réalisant qu’on fait honte aux enfants niqués de la tête qu’on a pondu pour qu’ils prennent le relais, choisir son avenir, choisir la vie.
Pourquoi je ferais une chose pareil ? J’ai choisi de ne pas choisir la vie.  J’ai choisi autre chose, les raisons… Y’ a pas de raison. On a pas besoin de raison quand on a l’héroïne.

Trainspotting est le roman culte d’une génération. Ça fait bien 15 ans que j’ai vu ce film mais les scènes les plus marquantes me sont revenues instantanément à la lecture du roman. C’est agréable de voir que certains films peuvent demeurer fidèles à un roman sans le dénaturer.

Las Vegas Parano, Hunter S. Thompson

Las Vegas Parano est pour moi un premier contact avec Hunter S. Thompson. Ce livre a été adapté au cinéma en 1998 par Terry Gilliam avec Johnny Depp dans le rôle principal.

Auteur emblématique du journalisme gonzo qui voit le journaliste se mettre en scène sans se limiter au sujet qu’il couvre, Hunter S. Thompson décrit dans cette autofiction la virée folle qu’il fait à Las Vegas en 1971. Mandaté pour couvrir une course de motos dans le désert, la Mint 400, Raoul Duke, le narrateur et alter ego de Thompson, est accompagné de son avocat le Dr Gonzo, en fait son complice dans la dépravation. Les deux compères chargent en effet leur voiture de toutes les sortes de drogues possibles : marijuana, coke, LSD, mescaline, éther ainsi que quelques boissons alcoolisées. Dans leur cas, la conduite en état d’ébriété est un moindre mal.  De la course de motos, ils ne verront que quelques instants, perdus qu’ils sont dans la poussière du désert et les effets des drogues. Tout juste après cet événement, Raoul Duke reste à Las Vegas car il reçoit une nouvelle mission : couvrir la conférence annuelle des procureurs américains sur les abus de drogue. Tout comme les membres du corps policier qui assistent à la conférence, le narrateur est un spécialiste de la drogue. Mais il se situe plutôt de l’autre côté de la barrière.

Las Vegas Parano montre les deux personnages principaux repousser les limites de la consommation de drogue. Peu porté à faire du journalisme traditionnel, Raoul Duke / Hunter S. Thompson préfère vivre des aventures, montrer l’envers du décor et prendre du bon temps. Tout cela est évidemment intentionnel. Il y a une volonté de sa part de transgresser les codes moraux de l’Amérique du début des années 70.

J’ai trouvé que Las Vegas Parano était un roman très inégal. Hunter S. Thompson possède sans nul doute un style original mais les bons moments alternent avec des passages beaucoup moins intéressants. Du coup je suis partagé sur la personnalité de Hunter S. Thompson : est-il un génie ou journaliste décadent ? On peut s’interroger sur ses abus de drogues. Cela semble être pour lui le moyen de s’affranchir d’un monde qu’il considère comme triste. Car c’est bien là tout le propos de ce roman qui tient lieu de critique de la société : le monde est chiant et les gens se prennent beaucoup trop au sérieux. Il y a une bonne dose de nihilisme dans Las Vegas Parano. Il faut reconnaître à l’auteur de sérieux éclairs de lucidité sur la société contemporaine : la hiérarchie sociale figée, le journalisme convenu, les autorités qui abusent de leur pouvoir et la déception de la vague du LSD des années 60…

A titre d’exemple, je vous laisse sur cette citation de Las Vegas Parano qui montre l’estime dans laquelle Hunter S. Thompson tient ses confrères journalistes :

Le journalisme n’est ni une profession, ni un métier. Ce n’est qu’un attrape-connards et un attrape-débile à deux sous – une fausse porte donnant sur les prétendus dessous de la vie, une misérable  et écœurante fosse à pisse condamnée par les services de reconstruction, juste assez profonde pour qu’un poivrot s’y terre au niveau du trottoir pour s’y masturber comme un chimpanzé dans une cage de zoo.

Charlotte before Christ, Alexandre Soublière

Alexandre Soublière est la recrue du mois de juillet avec son premier roman Charlotte before Christ.

Dans ces 150 pages d’instantanés du quotidien, Alexandre Soublière rend compte de la vie de Montréalais oisifs. Le narrateur s’appelle Sacha. C’est un jeune homme épris de Charlotte, sa copine qu’il adore. Nihiliste, fils à Papa et étudiant à ses heures perdues, Sacha choisit de vivre à fond, sans doute pour contrer les effets de son arthrite chronique qui lui occasionne de nombreuses douleurs.

Parmi les points forts de ce roman, je retiens d’abord le côté percutant du récit qui tient surtout aux personnages. Drogués, violents et sans remords, Sacha et Charlotte possèdent un je-ne-sais-quoi de Bonny & Clyde dans le genre couple passionné et déchaîné. Jeunes et immatures, ces ados attardés et zappeurs alternent les soirées d’abus et les questionnements pseudos existentiels. Ils n’ont comme références que des éléments de la culture pop : marques, séries TV, musique etc. C’est le règne du name dropping, du superficiel et de l’instantané. Le titre du roman aurait tout aussi bien pu être drogue, porno et réseaux sociaux.

Le mélange entre français et anglais dans le récit (et dans le titre) ne m’a pas dérangé plus que ça. Cet aspect du roman pourra déranger les tenants d’une certaine orthodoxie en matière de langue française. Mais l’effet recherché est de rendre compte du langage parlé par ces jeunes urbains de Montréal. L’utilisation de termes anglais à outrance vient souligner le manque de profondeur et d’ancrage de ces jeunes dans une culture propre, à savoir une culture de québécois francophones.

Avec Charlotte before Christ, Alexandre Soublière signe une critique de la génération Y et des adulescents creux qui la composent. On peut discuter de la définition de la génération Y car pour moi l’époque britpop de Blur et Oasis citée dans Charlotte before Christ m’évoque plutôt la génération X. Mais je suis moi-même à cheval entre les deux générations.

Si la lecture de Charlotte before Christ m’a parue intéressante sur le moment par son ton provocateur et ses personnages entiers, chroniquer le vide comme a choisi de le faire Alexandre Soublière est risqué. J’avais déjà eu une expérience du même ordre avec Bret Easton Ellis. Je dois avouer qu’une fois le livre refermé, il ne m’en est malheureusement pas resté grand-chose car le côté superficiel l’a emporté sur le reste.

Infinite Jest, David Foster Wallace

Tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest. C’est le message que j’ai choisi de livrer par ce billet. Bon, je fais le malin mais pour être franc, je n’avais jamais entendu parler de David Foster Wallace et de son œuvre avant que mon frère ne m’offre ce livre pour mon anniversaire l’année dernière. Après la lecture d’Infinite Jest, David Foster Wallace rejoint Émile Zola et Don DeLillo parmi mes auteurs préférés.

Cette imposante brique de 1000 pages n’a pas encore été traduite en français. Il faudra donc le lire dans sa version originale. D’ailleurs bonne chance au traducteur qui travaille sur Infinite Jest. David Foster Wallace (appelons le DFW pour faire court) possède en effet la particularité d’user (abuser ?) des abréviations, des surnoms et de l’argot (bostonien en l’occurrence). Il est donc nécessaire d’avoir une certaine aisance avec la langue anglaise pour pleinement apprécier ce roman. Remarquez que ce roman publié en 1996 inclut aussi une certaine dose de français du fait du rôle joué par des groupes séparatistes québécois (le spectre du référendum de 1995 a du hanter DFW) dans l’histoire. Le français de l’auteur reste tout de même très approximatif tel ces Assassins des Fauteuils Rollents (sic). C’est dommage qu’un correcteur de langue française n’ait pas été mis sur le coup.

Pas évident de faire un résumé d’Infinite Jest tant le roman part dans tous les sens. Il m’a fallu environ 100 pages pour me mettre dans le roman et commencer à avoir quelques repères au niveau des principaux personnages et des lieux du roman. Lire Inifinite Jest est donc compliqué mais il est gratifiant de pouvoir en saisir toute la complexité. La narration est très fragmentée en raison du nombre de personnages. Ce tableau (pdf) vous donnera une petite idée des liens entre tous les personnages. Le récit alterne entre trois lieux principaux : l’Académie de Tennis Enfield, la maison Ennet pour alcooliques et dépendants à diverses substances et un piton rocheux dans le désert de l’Arizona. Pour compliquer la tâche du lecteur, David Foster Wallace a mis des pans entiers du récit dans les notes en fin de roman. Elles font partie intégrante de l’œuvre. Par exemple, le sort réservé à l’un des personnages secondaires les plus importants, Michael Pemulis, n’est mentionné que dans les notes.

David Foster Wallace est un véritable créateur. Il crée un univers complet jusque dans ses moindres détails. Infinite Jest prend des allures de roman de science fiction ou tout du moins de roman d’anticipation. En effet,  l »action se passe à une époque pas très éloignée de la nôtre dans le futur alors que les États-Unis, le Canada et le Mexique forment un entité politique unique (l’ONAN : Organisation of North-American Nations qui donne à DFW l’occasion de produire le savoureux néologisme qui résume le système politique ainsi mis en place : ONANism) et que chaque année est sponsorisée par le produit d’une grande marque (Burger King, Depend, Maytag entre autres). Mais il va aussi jusqu’à présenter l’ensemble de l’œuvre du personnage le plus important (décédé mais central), Jim Incandenza, un obscur cinéaste. DFW aurait pu s’en tenir à mentionner quelques unes de ses créations mais non, il met la liste de tout ce que le personnage a créé par ordre chronologique. Je vois donc DFW comme un maniaque des détails. Et on se rend compte que rien n’est innocent dans ce qui est livré au lecteur. Tout a son importance. S’il n’avait pas été écrivain, DFW aurait été un bâtisseur de cathédrales mais à ceci près qu’il aurait à lui seul cumulés les rôles de l’architecte de l’ensemble colossal et du tailleur de pierre qui cisèle les moindres détails que personne ne verra jamais sur les gargouilles .

Avec Infinite Jest, DFW dresse un portrait très juste de notre époque. Si je n’avais pas su que le roman datait de 1996, j’aurais pu croire qu’il décrivait notre dépendance toujours plus accrue au divertissement et à la technologie. Le divertissement peut prendre la forme de programmes de télévision et de films. L’enjeu du roman est de mettre la main sur un film qui représente le divertissement ultime : plus fort que toute drogue, il laisse le téléspectateur dans un état léthargique de dépendance à son visionnement. Fantastique outil de contrôle des masses ou de terrorisme, ce film mystérieux est ardemment recherché par différents groupes. Pour illustrer la quête du divertissement, l’auteur nous fait suivre le quotidien d’une académie de tennis où des joueurs junior font de nombreux sacrifices pour tenter de décrocher une place sur le circuit international, cyniquement appelé « The Show« . À l’autre bout du spectre du divertissement, le lecteur est confronté à la réalité des réunions d’Alcooliques Anonymes et de rescapés de la drogue qui cherchent à rompre avec leur addiction. Le propos d’Infinite Jest est donc profondément critique mais délivré sur un ton neutre, très descriptif. Même s’il ne se passe rien dans le roman (si on excepte une grosse bagarre aux alentours de la page 600), le style de DFW a quelque chose d’hypnotique, un peu comme j’imagine ce film aux effets destructeurs.

Inifinite Jest est aussi la chronique de la famille Incandenza. Jim, le père, cinéaste, directeur de l’académie de tennis, s’est suicidé en mettant la tête dans un four micro-ondes. Sa femme Avril, québécoise de naissance, est une agoraphobe obsédée de la grammaire et de l’orthographe. Au grand désespoir de ses enfants, elle est étouffante de bons sentiments et de prévenance. Orin, l’aîné, est un joueur de tennis junior reconverti comme botteur dans une équipe professionnelle de football américain. Son ancienne petite amie est devenue l’égérie de son père. Mario est lourdement handicapé. Toujours d’humeur joyeuse, il circule dans les couloirs de l’académie de tennis toujours prêt à filmer des scènes de la vie quotidienne, se montrant ainsi l’héritier de son père en matière de cinéma. Hal Incandenza est lui un joueur de tennis brillant et un élève surdoué. Son équilibre mental demeure toutefois précaire du fait de ses nombreuses névroses et de sa dépendance à la marijuana.

Si le propos d’Infinite Jest est loin d’être joyeux, je tiens tout de même à souligner l’humour, souvent noir, de David Foster Wallace qui n’hésite pas à faire de la place à des personnages secondaires prétextes à une histoire loufoque. Je pense à ce joueur de tennis qui, raquette d’une main et pistolet de l’autre, dispute chaque partie en menaçant de se suicider s’il ne remporte pas la victoire. Ou encore à cette famille décimée par les efforts de réanimation au bouche à bouche de chacun sur un de ses membres qui avait avalé une substance toxique alors que cette substance se transmet par la respiration. Bref du grand n’importe quoi livré avec sérieux. Une sorte de blague sans limite…

Pour aller plus loin, je vous propose d’aller lire le commentaire très complet publiée par Simon Brousseau sur Salon Double, l’observatoire de la littérature contemporaine.
Aussi ce wiki en anglais réalisé par des étudiants du Walter Payton College Prep.
Et de nouveau le lien vers le document qui fait le lien entre tous les personnages : cliquez sur free download pdf en haut.
Pour finir, la page wikipedia du roman.

Et n’oubliez pas : tout amateur de littérature doit lire Infinite Jest !

Un roman français, Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder est un écrivain qui ne laisse pas indifférent. Je l’avais aimé avec 99F mais il m’avait agacé avec Au secours pardon. Un roman français lui a valu le prix Renaudot en 2009. Et c’est totalement mérité selon moi. J’ai en effet trouvé ce livre brillant.

L’événement qui a déclenché l’écriture de ce roman est l’arrestation de Frédéric Beigbeder par la police. Il faut dire qu’il n’a pas été très malin (et il l’admet lui-même) de consommer de la cocaïne en pleine rue à Paris, sur le capot d’une voiture, au cours d’une soirée riche en abus. Cette arrestation s’est suivi par une garde à vue qui l’a fait réfléchir sur lui-même.

Dans ce roman autobiographique, il fait un point sur sa vie alors que de son propre aveu son adolescence vient de se terminer l’âge de 42 ans. Sa détention dans une cellule est un prétexte pour revenir sur son enfance. Une enfance dont il affirme n’avoir aucun souvenir mis à part une promenade sur une plage du Pays Basque en compagnie de son grand-père. Mais de fil en aiguille, les souvenirs refont surface, ce qui permet à Frédéric Beigbeder de dresser le portrait de son enfance et de sa famille.

Autofiction, autobiographie… le genre est connu et l’histoire familiale de Frédéric Beigbeder n’a pas de quoi soulever les foules. Mais là où le roman devient véritablement intéressant, c’est qu’il s’agit d’un portrait sans concessions. Frédéric Beigbeder parvient adroitement à dresser un parallèle entre sa famille et l’histoire de la France au 20e siècle. En résumé, la bourgeoisie de province et l’aristocratie française divorcent non sans enfanter une progéniture individualiste et hédoniste. Alors que les codes balisaient la vie des gens, la perte de repères des individus est aujourd’hui flagrante.

Frédéric Beigbeder l’auteur est en rupture avec ce que j’ai pu lire de lui. Loin des narrateurs grande gueule de 99F et Au secours pardon, il fait le récit de sa vie sur un ton sincère et il se dégage du texte une tendresse envers sa famille (sa fille en particulier) ainsi qu’une belle sensibilité sur les choses qui entourent le narrateur. L’humour présent tout au long du roman évite de tomber dans le pathos familial alors que les mélodrames sont nombreux dans la famille. Le roman est agréable à lire, l’alternance entre le passé et le présent rend le récit dynamique. Si défaut il y a dans ce roman, c’est l’abus de références littéraires et populaires, d’ailleurs souvent mélangées. Sans doute un rappel qu’on n’est jamais que prisonnier de son expérience.

Dans un roman français, Frédéric Beigbeder se fait aussi polémiste et dénonce la garde à vue française et l’arbitraire qui vient avec (la garde à vue a d’ailleurs récemment été déclarée comme non conforme au droit européen). Le fait d’être une personnalité publique a valu à Frédéric Beigbeder un traitement particulier. Le contraire d’un traitement de faveur en fait : il est resté plus longtemps en prison car le procureur en charge de son dossier a décidé qu’il devait en être ainsi. Ce fut donc une expérience à la fois traumatisante et éclairante.

Ce livre est le roman de la maturité de Frédéric Beigbeder et cette maturité lui va bien.

Trailerpark, Russell Banks

Après l’Oregon de Raymond Carver, allons faire un tour dans le New-Hampshire de Russell Banks avec Trailerpark.

Le lieu du roman est ce fameux trailerpark, ce parc à caravanes abritant des esquintés de la vie qui n’ont pas les moyens de se payer un « vrai » logement. Il est situé au bord d’un lac dans une petite ville nommée Catamount qui n’en finit plus d’agoniser depuis des décennies. Le parc à caravanes abritent des parents élevant seuls leurs enfants, un alcoolique, un drogué qui trafique du cannabis, une femme un peu folle qui élève des cochons d’Inde dans son mobile home, deux noirs perdus dans la blanche Nouvelle-Angleterre, un ancien militaire, un homosexuel discret et la gestionnaire du parc qui est prise dans un quotidien exigeant. Le plus normal de tous est ce retraité qui, faisant fi de sa bonne fortune, ne vit que pour pêcher dans la cabane qu’il installe sur le lac gelé en hiver.

Russell Banks propose avec Trailerpark le portrait cru d’un milieu social pauvre et sans perspectives au cœur des États-Unis modernes. Mais son propos n’est pas misérabiliste, il ne dresse pas un tableau sombre de la vie de ces personnages aux prises avec des difficultés. Sa plume est souvent ironique et laisse entrevoir une lecture très fine des comportements humains. Le roman est construit comme une suite de nouvelles. Mais loin d’être indépendants, ces chapitres proposent un éclairage particulier sur un des habitants du parc à caravanes tout en précisant en arrière-plan certains aspects de la vie des autres personnages. C’est ainsi qu’au fur et à mesure de la lecture, la vie de chacun nous est révélée à travers plusieurs points marquants. Russell Banks se joue de la chronologie car les chapitres ne se suivent pas de manière linéaire. Voilà donc un livre que j’ai trouvé très agréable à lire pour le style de Russell Banks et pour ses personnages attachants.

Pour en savoir plus sur Russell Banks, allez lire l’entrevue qu’il a accordée à Biblioblog.